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15/04/2019 10:34 EDT | Actualisé 15/04/2019 10:36 EDT

Printemps d'espoir en Algérie et au Soudan

Les Algériens et les Soudanais semblent avoir tiré des leçons des printemps arabes de 2011: éviter la violence et le scénario égyptien d'une reprise en main par l'armée et le maintien du système.

AHMED MUSTAFA via Getty Images
Des manifestants soudanais se rassemblent près du siège de l'armée à Khartoum, la capitale, le 15 avril 2019.

Les révoltes populaires en Algérie et au Soudan ont pris leurs dirigeants et la communauté internationale par surprise. Ces deux pays ont peu en commun, avec des histoires, des économies, des géographies et des structures sociales fort différentes. L'un est ancré dans son africanité alors que l'autre fait partie du Maghreb. Les raisons qui poussent leurs populations dans la rue ne sont pas tout à fait les mêmes non plus.

En Algérie, le président déchu Bouteflika avait d'abord ramené la paix intérieure après la guerre sanglante qui avait opposé dans les années '90 les groupes armés islamiques à l'armée, avec plus de 150 000 morts. Mais, par la suite, ni le chômage, ni les inégalités sociales, ni la corruption à grande échelle n'ont été réglés malgré des projets de réforme, jamais menés à terme.

Dans pareil contexte, l'annonce que ce président lourdement handicapé et quasi invisible voulait se représenter pour un cinquième mandat fut la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. D'autant plus que l'économie algérienne a souffert de la baisse du prix du pétrole et que le gouvernement ne peut plus utiliser la rente pétrolière pour calmer les attentes, comme auparavant. Dans un premier temps, les Algériens ont exprimé leur opposition au maintien de Bouteflika et désormais revendiquent un changement total de régime. Jusqu'à maintenant, les concessions de ce dernier ne les satisfont clairement pas et les manifestations du vendredi se poursuivent.

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Le Soudan était un pays dirigé, jusqu'à peu, par un dictateur, Omar al Bachir, accusé de crimes contre l'humanité pour les exactions au Darfour. La guerre contre le Sud-Soudan a aussi laissé derrière elle des centaines de milliers de victimes. Après 30 ans de pouvoir, Al Bachir vient d'être déposé et a été remplacé par des militaires.

Après un boom pétrolier, l'économie avait sombré, notamment parce que les puits se trouvent désormais au Sud-Soudan indépendant. Le mouvement de contestation provoqué par le triplement du prix du pain et l'appauvrissement généralisé est aussi le produit d'un ras-le-bol, notamment face aux affres d'une économie au sein de laquelle seul un petit groupe proche du pouvoir s'est enrichi au fil des années. Habitués aux coups d'État qui ne faisaient que remplacer un militaire par un autre (comme Al Bachir en 1989), les manifestants refusent de se laisser berner une autre fois. Ils veulent un pouvoir civil.

Les Algériens et les Soudanais semblent avoir tiré des leçons des printemps arabes de 2011. Peu ou pas de violence, et essayer d'éviter le scénario égyptien d'une reprise en main par l'armée et le maintien du système.

Les développements dans les prochaines semaines, sinon les prochains mois devraient nous en dire plus sur l'avenir de ces pays. À court et moyen termes, la situation est sans doute potentiellement plus dangereuse au Soudan où les attentes de la population apparaissent plus urgentes. Et où les milices armées pullulent. Une aggravation de l'instabilité dans cet immense pays, composé d'un patchwork de tribus, porte le risque d'une guerre civile. Le voisin du nord, l'Égypte, pour qui le Nil est essentiel, pourrait être tenté d'intervenir en cas de perte de contrôle par les autorités soudanaises.

En Algérie, le pouvoir mise sans doute sur un essoufflement des manifestations. Au cas contraire, le gouvernement pourrait être tenté de durcir le ton. Déjà ce vendredi, les forces de police étaient plus nombreuses et moins tolérantes. Le scénario pacifique pourrait se gâter, surtout si l'impatience des opposants grandit.

Le principal obstacle auquel sont confrontés les Algériens et Soudanais de 2019 est essentiellement le même que celui des autres peuples des printemps arabes de 2011.

Les pouvoirs en place le sont souvent depuis longtemps et ont appris au cours des décennies à le garder, que ce soit par des élections bidon, la peur de l'instabilité ou la répression.

Presque partout au Moyen-Orient, les forces armées ont historiquement joué et continuent de jouer un rôle majeur. Elles ont servi de liant idéologique et national comme en Algérie ou en Égypte, assuré la pérennité de minorités comme les alaouites des Al Assad en Syrie. Elles ont aussi été pendant longtemps le seul moyen pour les membres des classes plus pauvres, en y faisant carrière, de monter dans l'échelle sociale et de faire vivre leurs familles.

Elles se justifiaient aussi à une certaine l'époque dans le contexte du conflit israélo-arabe. Ou pour d'autres interventions dans la région, dont la liste est longue. Elles ont souvent permis de maintenir des dictatures. Elles sont évidemment aussi utiles dans la lutte contre le terrorisme djihadiste.

S'y greffent généralement les nombreux instruments de la sécurité de l'État et des services secrets, des gens d'affaires et des politiciens désireux de se partager le gâteau. Une complicité coupable aux dépens des populations.

En effet, dans ce coin du monde où la corruption est endémique, les occasions sont trop belles lors de l'attribution de contrats d'équipement militaire par exemple, ou comme en Égypte alors que ses forces armées contrôlent de larges plans de l'économie allant de la production du pain à la construction immobilière.

Pareils systèmes, bien en selle, ne sont pas faciles à renverser et il serait surprenant que ceux qui en profitent laissent aller ce pactole sans résistance.

Néanmoins, si ce printemps arabe réussissait mieux que celui de 2011, l'avenir de la région pourrait être passablement transformé. D'autres peuples pourraient être tentés de répéter l'expérience de cette quête vers la liberté et le changement.

Il n'en demeure pas moins que ceux qui se retrouveront à la tête de l'Algérie et à Khartoum, peu importe lesquels, auront bien du mal à répondre rapidement aux attentes de leur population, car les conditions économiques difficiles seront les mêmes qu'avant, sinon pires.

C'est l'amer constat que font actuellement les dirigeants en Tunisie, seul pays ayant pu faire des gains démocratiques lors du premier printemps arabe. Leurs défis économiques sont nombreux, en particulier le chômage des jeunes. Ils pourraient mettre à mal ce beau projet.

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