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23/01/2018 11:33 EST | Actualisé 31/01/2018 11:21 EST

La marchandisation de la crédulité

La presque totalité des articles offerts en épicerie comporte une certification religieuse qui en fait augmenter le coût.

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Depuis que des organisations religieuses marchandisent la crédulité, les naïfs croient que le commerce se moralise. Qu'en est-il vraiment? La récente publication de l'ouvrage intitulé Les certifications religieuses : le business de la crédulité (Éditions des Piles, 2017), de Suzanne Bousquet, met enfin un terme à la trop longue absence, au Québec et au Canada, d'une analyse rigoureuse de l'obscur phénomène des certifications kasher et halal.

Contrairement aux produits bio, qui coûtent certes plus cher, mais qui sont faciles à éviter si le consommateur le désire, la presque totalité des articles offerts en épicerie comporte une certification religieuse qui en fait augmenter le coût. Ces produits sont quasiment inévitables. Selon les sources citées par l'auteure, il y a des logos kasher discrets sur près de 80 % des produits vendus en épicerie et la pression pour faire augmenter le nombre de produits halal se fait de plus en plus sentir. Une omniprésence qui viole la liberté de conscience de ceux qui répugnent à financer le moindrement une organisation religieuse.

Le kasher

L'auteure commence par expliquer les fondements des tabous alimentaires du judaïsme. Selon le Talmud, les incirconcis sont impurs et c'est pourquoi certaines nourritures doivent être préparées en totalité ou en partie par des Juifs. Le vin, par exemple, doit être fabriqué sans aucune intervention d'un incirconcis dans la chaîne de production.

Pour que sa viande soit rituellement pure, l'animal doit être égorgé à froid (shehitat). L'adepte du judaïsme ne doit pas ingérer ce sang, car il doit rester un être supérieur qui ne souille pas son âme avec celle des êtres inférieurs. Les autorités religieuses juives maintiennent depuis des siècles que l'égorgement à froid des animaux assure une saignée complète. Une affirmation complètement réfutée par la science.

Les entreprises sont en général muettes sur les frais de certification kasher et leur impact sur les prix des produits d'épicerie

Les entreprises sont en général muettes sur les frais de certification kasher et leur impact sur les prix des produits d'épicerie. La loi du silence semble régner quant aux revenus exacts que les certificateurs tirent de leurs activités. Mais on peut lire dans la thèse de doctorat de Steven Lapidus, professeur associé à l'Institut d'études juives canadiennes de l'Université de Concordia, que les revenus tirés de la certification suffisent pour accorder un généreux soutien financier à des écoles juives de toutes sortes et à des institutions culturelles. Les sommes récoltées ne sont donc pas dérisoires.

Selon les sources citées par l'auteure, les ventes totales de produits kasher au Canada ont augmenté de 64 % depuis 2003. À l'épicerie, de 75 à 80 % des articles sur les tablettes sont certifiés. Comme seulement 1 % de la population observe la kashrut au sens strict, il faut conclure qu'une immense majorité de non-juifs forment un marché captif qui finance les organismes de certification kascher. D'après le rabbin Moshe Bensalom, membre fondateur de l'agence de certification Badatz, les aliments kasher produits à Toronto coûtent aux consommateurs de 10 à 15 % plus chers qu'ils ne le devraient à cause de la certification COR (Kashrut Council of Canada).

Pour réduire au silence ceux parlent des coûts de la certification kasher, on les accuse de colporter un canular inventé par des groupes d'extrême droite comme le Ku Klux Klan. Ce serait une accusation mensongère provenant de l'Anti-Defamation League, une ramification du B'nai B'rith.

Selon Suzanne Bousquet, le simple fait qu'il existe une compétition féroce entre les 273 agences de certification kasher (aux États-Unis seulement) et entre les dizaines d'autres au Canada témoigne de l'ampleur des revenus en jeu. En 2013, écrit l'auteure, le Kasruth Council of Canada (COR) a déclaré des revenus de 5,4 millions et neuf de ses salariés ont gagné des revenus allant de 80 000 $ à 119 000 $.

Malgré ces faits aisément vérifiables, quiconque ose critiquer les certifications kasher appelle sur lui l'anathème. C'est ce qui est arrivé à la philosophe québécoise Louise Mailloux, qui s'est vue couverte d'une avalanche d'injures haineuses pour avoir parlé de cette « taxe religieuse » et de la dissimulation hypocrite de l'usage de cet argent. On a accusé la philosophe de relayer une sinistre théorie du complot du Ku Klux Klan, et d'être raciste et antisémite. La vérification des références fournie par Suzanne Bousquet révèle un déshonorant mépris du réel et un honteux goût de la calomnie de la part de ceux qui, s'autoproclamant inclusifs et vertueux, ont traîné Louise Mailloux dans la boue.

Le halal

La certification halal est une démarche garantissant la conformité d'un produit ou d'un service vis-à-vis d'un cahier des charges préalablement adopté et répondant aux principes et règles de consommation prescrits en Islam. La certification halal exige notamment qu'un employé mâle musulman soit toujours présent sur la chaîne de production, et que les animaux soient égorgés vivants, sans étourdissement préalable.

Les certifications halal ne font pas consensus au sein de la communauté musulmane.

Les certifications halal ne font pas consensus au sein de la communauté musulmane. Habib Bewley, un imam d'Afrique du Sud, dénonce vertement dans ses sermons ce qu'il appelle « le fiasco de la certification halal ». Selon lui, on ne doit pas demander aux gens de payer une prime pour déclarer que leurs produits sont halal, car c'est faire exactement ce qu'Allah reproche aux Juifs dans la sourate al-Baqara ; « ne vends pas Mes signes à vil prix ». Cela veut dire, selon l'imam, qu'il est totalement répréhensible de tirer profit des règles de l'islam.

D'après Suzanne Bousquet, ce qui est le plus grave, dans le phénomène des certifications religieuses, est le fait que « ne possédant pas l'information pertinente, les citoyens québécois n'appartenant pas aux confessions visées par les normes halal ou kasher sont privés de façon absolue du droit de pouvoir choisir ou refuser un produit selon leurs convictions personnelles. [...] Par conséquent, ces pratiques commerciales opaques et discriminatoires, qui sont avalisées par les États canadiens et québécois, constituent une grave violation du droit à l'égalité en matière de liberté de conscience. » (p. 95)

Je suis parfaitement d'accord avec Suzanne Bousquet sur ce point : j'ai le droit que pas un seul sou ne sorte de ma poche pour se retrouver sans que je le sache dans les coffres d'une organisation religieuse.

Certains diront que s'opposer aux abattages rituels d'animaux est raciste. À cela l'auteure répond qu'en raison de leur caractère culturel, les rites et croyances religieuses sont critiquables et peuvent faire l'objet de discussion et de modifications. Le multiculturalisme est une arnaque intellectuelle : « la force du multiculturalisme fut d'imposer l'idée qu'"individu" et "culture" ne font qu'un. C'est précisément cette vision qui permit le détournement sémantique des mots "critique" et "raciste", ce qui a créé un immense bourbier. À l'image d'un logiciel n'étant pas "partie intégrante" d'un ordinateur, la personne physique n'est pas la culture » (p. 97).

L'ouvrage de Suzanne Bousquet est fort instructif (et la couverture est superbement illustrée par le talentueux Aprilus). En s'élevant au-dessus de la polémique pour passer en revue les arguments avancés par les uns et les autres, il montre bien que l'essor du fondamentalisme islamique ira de pair avec l'instrumentalisation du religieux pour légitimer des activités mercantiles. Nos paniers d'épicerie sont au cœur de la guerre contre le théonormatisme.

Suzanne Bousquet, Les certifications religieuses : le business de la crédulité, des Piles, 2017.

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