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08/08/2013 12:29 EDT | Actualisé 07/10/2013 05:12 EDT

Les ONG d'aide internationale au Canada: deux poids, deux mesures dans le virage conservateur

Le 2 mai dernier avait lieu une table ronde organisée par le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM) sur la coopération internationale. Plusieurs organisations non-gouvernementales (ONG) ainsi que l'Association québécoise de coopération internationale (AQOCI) ont partagé une tribune pour discuter des enjeux auxquels elles sont confrontées.

Plusieurs éléments importants sont ressortis de cette rencontre et de ses débats. Mais ce qui a le plus frappé peut être ramassé dans l'expression «deux poids, deux mesures». En effet, cette table ronde a mis en lumière un phénomène peu abordé, mais qui caractérise le milieu des ONG au Canada. À savoir le clivage qui existe entre les «gros joueurs», soit des organisations de grandes envergures ou des filiales d'organisations internationales qui semblent avoir un support relativement soutenu de la part du gouvernement canadien et qui osent peu le critiquer; et les «petits joueurs», soit des petites organisations mobilisées autour de notions comme la solidarité internationale ou les droits humains et qui remettent constamment en question les courants dominants proposés par les bailleurs de fonds étatiques.

En fait, les critiques formulées par certaines organisations à l'encontre du gouvernement canadien leur auront valu de voir leur financement s'arrêter. D'autres ont modifié leurs activités de plaidoyer afin d'éviter de froisser le gouvernement. En ce qui concerne les plus grandes organisations, elles semblent au contraire avoir reçu un appui renouvelé. Cette division du secteur des ONG prévient la construction d'un discours unifié qui pourrait avoir un impact pour réagir aux transformations majeures qui surviennent actuellement. Cependant, on remarque que se sont les organisations les plus vulnérables qui s'activent politiquement, alors que les autres évitent d'avoir à se prononcer publiquement.

En effet, d'aucuns savent que l'époque que traversent les ONG au Canada est particulièrement difficile, surtout pour les petites organisations qui dépendent du financement gouvernemental et qui disposent de programmes de plaidoyer politique. Ces programmes de plaidoyer, tout comme les projets de communication et la sensibilisation du public, ont d'ailleurs simplement été rejetés par le gouvernement canadien.

Deux phénomènes de la politique domestique peuvent expliquer ce contexte. Le premier est lié aux enjeux d'efficacité et à la rhétorique du déficit-zéro à tout prix, fixé par le Canada. C'est en effet sous cette explication que l'ACDI a été récemment fusionnée au sein du ministère des Affaires étrangères et du Commerce international (MAECI) par le ministre des Finances lors de la présentation du budget 2013-2014 le 3 avril dernier. De part et d'autre, les professionnels du développement, les universitaires, les membres d'ONG ainsi que d'anciens fonctionnaires fédéraux ou des citoyens interpelés par les questions de développement international ont partagé leurs opinions sur la question dans les médias.

Pour les uns, l'intégration de l'agence aux affaires étrangères est une bonne nouvelle, puisqu'elle permettra une plus grande cohérence de l'ensemble des politiques et dans les stratégies des affaires internationales au pays. À l'instar d'autres pays de l'Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) - en l'occurrence, l'Irlande, la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas, la Norvège -, la fusion favorisera ainsi l'efficacité et l'impact de l'aide canadienne. Soulignons que cet argument reste à démontrer, puisqu'il n'existe aucune étude qui confirme qu'une telle approche est plus efficace.

Pour les autres, cette intégration est risquée pour trois raisons. Dans un premier temps, elle risque d'éloigner l'action internationale du Canada de sa raison d'être - lutter contre la pauvreté en tenant compte de la perspective des pauvres sur le sujet dans le respect des droits de l'Homme - au profit d'objectifs diplomatiques et commerciaux du Canada à court terme. Ensuite, cette fusion risque de limiter davantage l'innovation et la marge de manœuvre des ONG. Finalement, elle pourrait engendrer un déclin global de la qualité des programmes, ternissant davantage la réputation et le rôle du Canada sur la scène internationale. Évidemment, seul le temps précisera l'impact de la fusion.

C'est aussi sous cette justification que le gouvernement canadien a prévu de réduire les budgets de l'aide internationale. On apprenait d'ailleurs récemment que plus de 400 millions $ n'avaient pas été dépensés par les conservateurs, soit 13% du budget d'aide internationale du Canada l'an dernier. Certains expliquent qu'il s'agit d'un acte délibéré pour réduire le budget et maintenir la politique du déficit-zéro. D'autres justifient plutôt que la fusion de l'ACDI aux Affaires étrangères aura réduit la capacité de gestion de l'État. Dans tous les cas, ce sous-décaissement semble passer inaperçu malgré l'impact direct que ces fonds auraient pu avoir dans les pays pauvres ou en proie à des crises humanitaires.

Le second phénomène est lié à ce qui s'apparente à l'idéologisation de l'aide internationale du Canada. En effet, plus que l'émergence d'une vision orthodoxe du développement - approche basée sur des résultats immédiats entendus principalement en termes de croissance commerciale - le contexte actuel se caractérise par un alignement sur les valeurs conservatrices. C'est ainsi que l'on observe la confessionnalisation et la commercialisation de l'aide internationale canadienne. La confessionnalisation se traduit par de plus larges financements aux organisations à caractère religieux. La commercialisation se caractérise par la promotion des intérêts commerciaux du Canada au détriment de la croissance et le développement économique des pays pauvres. Favorisez la croissance canadienne au détriment des pays pauvres génère l'effet inverse espéré, à savoir un appauvrissement des pays que le Canada souhaite soi-disant aider.

Qui plus est, plusieurs estiment que le programme de responsabilité sociale du secteur minier est un autre indicateur de ce phénomène. En effet, ce programme favorise les investissements des entreprises minières canadiennes par le financement de projets sociaux qui facilitent les relations avec les communautés vivant près des sites d'extraction. Les retombées locales sont insignifiantes par rapport à l'exploitation des gisements.

En somme, c'est dans ce contexte que les ONG canadiennes tentent de survivre et de maintenir leurs activités de soutien auprès de leurs partenaires du Sud et de répondre aux catastrophes humanitaires. Au-delà des discours et des débats, les organisations doivent entreprendre de profondes planifications stratégiques leur permettant notamment de trouver des alternatives de financement et d'identifier des alliances stratégiques avec des entreprises privées. Effectivement, la philanthropie et la responsabilité sociale des entreprises deviennent des solutions concrètes au retrait de l'État en matière d'aide internationale. Il faut espérer que les entreprises seront au rendez-vous. Les modèles de gestion et de financement des ONG au Canada seront ainsi radicalement transformés. Petites ou grandes, laïques ou prosélytes, elles traversent une profonde période de turbulence et il est fort probable que le panorama des organisations de coopération aura été complètement modifié à la sortie de ce virage conservateur.

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