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05/11/2012 02:44 EST | Actualisé 05/01/2013 05:12 EST

Kendrick Lamar et James Baldwin: même rosier

Getty Images
ATLANTA, GA - SEPTEMBER 29: Kendrick Lamar performs onstage at the 2012 BET Hip Hop Awards at Boisfeuillet Jones Atlanta Civic Center on September 29, 2012 in Atlanta, Georgia. (Photo by Rick Diamond/Getty Images for BET)

Un article d'intérêt public sur l'album d'un artiste rappeur américain? Oui, pourquoi pas?

Le jeune rappeur prodige, Kendrick Lamar de Compton, Californie, a récemment sorti son premier album: Good Kid, m.A.A.d city. Qualifié comme autobiographique, l'œuvre que Kendrick Lamar présente est bien plus que sa simple biographie. C'est un voyage très intime dans le quotidien banal de ces personnes qui se retrouvent dans les débarras de nos sociétés: les perdants des politiques néolibérales des années 1980; ce Ronald Reagan era. Thématique déjà abordée dans son précédent projet Section 80, où celui-ci démontrait une fibre plus revendicatrice avec des morceaux tels que Hiii Power ou encore Ab-Souls Outro , le présent album, en plus de décrire, met des mots aux émotions et états d'âme ressentis par les gens ayant vécus à cette époque et la génération que cette dernière a pondue.

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L'ère où on a dit aux Américain(e)s:

« Pour relancer l'économie, il faut permettre à ceux qui détiennent le capital d'investir. Il faut alléger leur fardeau fiscal de sorte à ce qu'ils aient en leur possession ce capital afin qu'ils investissent, créent de la richesse et de l'emploi. Pour remédier aux pertes fiscales, il faudra couper dans les programmes gouvernementaux coûteux. Oui, certains programmes touchant les plus démunis vont être réduits ou coupés, mais ces pertes vont être compensées par les emplois créés par les investisseurs. Tout le monde y trouvera son compte; laissons la main-invisible du marché réguler tout ça».

Et aux pays anciennement colonisés (ceux en « voie de développement »...) :

« Pour pallier à la crise de vos dettes, réduisez la taille de l'État: coupez dans vos programmes sociaux (éducation, santé, tout le tralala), ouvrez vos marchés aux investissements étrangers, dévaluez votre monnaie, soyez compétitifs! »

Ce que Reagan et ses ami(e)s n'ont pas dit toutefois, c'est que ces politiques allaient contribuer à la fragilisation et l'étiolement de communautés et de populations entières déjà en situation de précarité, particulièrement les communautés culturelles aux États-Unis et en Occident, et toutes ces populations anciennement colonisées: appauvrissement économique (les investisseurs ne sont pas allés à Compton ou à Watts; ceux qui ont investi dans les pays du Sud ont partagé les profits avec les Gilles Surprenant et Luc Leclerc de là-bas marginalisation sociale et politique et effritement des liens sociaux (surreprésentation des afro-américains dans le système carcéral ou encore le brutalité du crack epidemic au sein des communautés afro-américaines.

C'est dans cette toile de fond que se déroule l'histoire racontée par Kendrick. Et elle nous est contée sans prétendre explicitement à la revendication et sans petite analyse sociopolitique slash historique de salon comme je prétends le faire. Il nous l'a raconte en se mettant vulnérable et avec toute la sensibilité qui se trouve encagée dans les tripes de ces gens de trop... Cette sensibilité qui a permis à cette étrange plante, cette fleur à la tige épineuse et aux pétales rouges et douces d'émerger des rues fissurées du Bronx, entre les crack pipes, les balles perdues et l'écho lointain des discours du Black Power Movement qui avait empêché une génération de jeunes de mourir dans la vie : le Hip-hop.

Ce renouement avec la réelle tradition journalistique et documentaire du Hip-hop (les reportages qui vous sont montrés dans ces chansons font partis des tabous que CNN, Fox News, le Téléjournal ou le TVA nouvelles ne diffuseront pas; ils dérangent trop...) est fait de sorte à ce que l'auditeur pénètre dans le sujet reporté, à côté même des protagonistes.

Mais ce qui est plus important encore, c'est que Good Kid, m.A.A.d City place l'histoire de ces personnes dans l'espace mainstream. À partir de son expérience singulière, en tant que produit étiolé des années 1980, l'histoire qu'il partage est en quelque sorte le porte-voix de ces autres individus et communautés qui ont dû s'en sortir qu'avec les retailles du système, et qui continuent à le faire: les prostituées qui longent les centres miniers d'Afrique, ces autochtones du Centre-ville de Montréal qui s'inondent dans les produits intoxicants et le regard indifférent de la majorité, ces familles de partout en Occident qui bénéficient de paniers de Noël pour sentir qu'ils existent lors du temps des fêtes (avec ma famille, nous recevions notre panier de l'Hôpital Général pour Enfants de Montréal). Nos médias de masse refusant d'employer ce langage cru et de laisser ceux vivant ces problématiques partager avec les mots et les références qui nous permettraient de mieux comprendre l'ampleur et l'urgence des ces enjeux, c'est ainsi que l'album de Kendrick devient important: un reportage sans censure.

On peut dire que j'extrapole ici ou que j'exagère. Mais le quotidien intime de ces gens drôlement débrouillards et innovateurs dans leur précarité matérielle et sociale, dans un Monde sclérosé par des messages et véhicules abrutissants qui cultivent notre déficit d'attention, mérite d'être écouté et doit être raconté. Non seulement à titre informatif, mais surtout pour que ces personnes sachent qu'elles existent et qu'elles possèdent cette sensibilité qui permettrait aux roses de pousser à travers le béton. Un parcours violemment épineux, mais qui quand adéquatement exploité, crée ces chefs d'œuvres qui traversent les générations et les frontières. Parlez-en à James Baldwin.

Bonne écoute.