LES BLOGUES
23/07/2018 16:11 EDT | Actualisé 23/07/2018 16:15 EDT

Lettre à Gaétan Barrette d'une infirmière épuisée

Après 38 ans, je te quitte. Normalement je te vouvoierais. J’ai cette culture du respect, mais tu ne mérites pas mon «vous».

PC

Salut Gaétan,

Après 38 ans, je te quitte. Normalement je te vouvoierais. J'ai cette culture du respect, mais tu ne mérites pas mon «vous».

Comme dans un vieux couple, il y a eu des hauts et des bas. Dans le réseau de la santé, ce qui reste des «hauts», des bons coups, c'est l'engagement des gens. Tu sais, ces personnes, ces professionnels, que tu t'amuses à dénigrer sur ton petit ton méprisant devant les médias?

Les «bas» du réseau ne datent pas d'hier, c'est vrai. Mais c'est toi qui as achevé la démolition de notre maison. T'as juste oublié qu'il y avait du vrai monde dedans, des gens affaiblis et fragiles, qui vivent souvent le pire épisode de leur vie et qui pour toi, ne sont que des chiffres et des statistiques avec un signe de «$» au bout. T'as oublié que les occupants de la maison ont besoin de soignants en état de s'en occuper.

Tu ne mérites pas mon «vous».

Tes grandes idées, tes grandes réalisations, tes grands CISSS et CIUSSS, pffft! Rien de tout cela n'est possible sans les soignants et tu nous as écarté de l'équation.

Devant les lunettes roses et incohérentes de l'Ordre professionnel des infirmières (OIIQ), tes exigences à l'emporte-pièce, les comités, les nouveaux formulaires, les restrictions drastiques et les heures supplémentaires obligatoires, moi je renonce. J'aurais pu ou dû rester encore un ou deux ans, mais je suis trop usée, t'as eu ma peau.

Tu es le chef de guerre qui tue ses propres soldats.

L'autre soir, des patients ont bien failli passer sous la table. Après un délai de 45 minutes, les cabarets n'étaient toujours pas distribués, des patients allaient mal et personne d'autre ne pouvait s'en occuper.

Ah, oui c'est vrai, t'as coupé notre préposé de soir! Un père a ainsi servi un beau gros verre de lait caillé à son tout petit, ça arrive de temps en temps: les gens de la cuisine ont été coupés, ainsi qu'en entretien ménager. Les produits dans le frigo ne sont pas vérifiés. Une petite visite des inspecteurs du MAPAQ pourrait être intéressante, non? C'est d'un département de soins aigus en chirurgie, pédiatrie, médecine, pédopsychiatrie, dont je parle ici.

Je sais que tu tires les ficelles, que tu manipules un tas de directions qui marchent au pas parce qu'ils ont peur à leurs fesses. Le regard hagard des cadres en dit beaucoup.

J'ai vu, en 38 ans de loyaux services, la dégradation de ce qui pour moi aura été ma 2e famille. Je sais que le défi a toujours été grand: soigner avec humanité, mais là le mur se rapproche. Je sais que tu tires les ficelles, que tu manipules un tas de directions qui marchent au pas parce qu'ils ont peur à leurs fesses. Le regard hagard des cadres en dit beaucoup.

Moi, je choisis de te quitter, le cœur léger en ce qui me concerne, mais j'ai une grosse crainte pour mes jeunes collègues, pour mes patients aussi.

Tu ne mérites pas mon «vous».

À LIRE AUSSI:

» Personne ne décidera pour moi
» Ancienne accro aux réseaux sociaux, j'ai supprimé tous mes comptes et cela a changé ma vie
» Ce qu'on essaie d'étouffer finit toujours par remonter