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04/05/2015 10:24 EDT | Actualisé 04/05/2016 05:12 EDT

Salaire minimum: quel est le prix de la décence?

Selon les analystes financiers, un salaire décent, dans le contexte économique actuel, serait d'au moins 15$ l'heure. Nous avons maintenant plus de 150 employés. Est-ce que nous pouvons nous permettre de payer nos employés 15 $ l'heure, comme ils le mériteraient? La réponse est non.

Comment peut-on vivre avec un salaire de 10,55 $ l'heure? À 35 heures par semaine - ce qui n'est pas nécessairement le nombre d'heures de la majorité qui travaille au salaire minimum -, cela donne un total de 368,25 $ brut par semaine. Une fois les déductions enlevées, il en reste encore moins! À ce salaire, il est presque impossible d'avoir une famille à charge, encore moins d'établir des plans d'avenir! Impossible simplement d'avoir une perspective d'avenir: on ne peut que vivre à la petite semaine, en espérant arriver à la fin du mois en ayant encore quelque chose à manger dans le frigo. Un taux horaire de 10,55 $ ne peut convenir qu'aux étudiants qui sont encore à la charge de leurs parents.

Selon les analystes financiers, un salaire décent, dans le contexte économique actuel, serait d'au moins 15,00 $ l'heure.

J'appuie entièrement ce point. Tous les travailleurs méritent d'être rémunérés selon leurs compétences, leur formation, leur expérience, mais aussi en fonction de leur implication et leur dévouement... Mais il y a un monde de différence entre ce que les employés méritent et ce que les employeurs sont en mesure de payer.

Je suis une entrepreneure, j'essaie - et je dis bien j'essaie - de bâtir une entreprise solide, capable de répondre à la compétition féroce des grandes chaînes. Nous nous démarquons par notre service à la clientèle hors pair et la qualité de nos produits. Nous voulons offrir à nos clients un service personnalisé, basé sur le respect et la proximité. Nos clients ne sont pas des numéros, mais des êtres humains... Alors, nous tentons d'inculquer à nos employés l'importance du travail bien fait au jour le jour.

En mars dernier, nous avons ouvert notre quatrième fruiterie. Nous avons maintenant plus de 150 employés, la plupart des étudiants, mais nous avons aussi des pères et des mères de famille qui ont des responsabilités financières. Est-ce que nous pouvons nous permettre de payer nos employés 15 $ l'heure, comme ils le mériteraient? La réponse est «NON» avec un gros «N»! Sommes-nous de gros méchants capitalistes qui ont pour seul désir de s'enrichir sur le dos des consommateurs et de leurs employés? La réponse est également «NON» avec un gros «N».

Nous sommes de jeunes entrepreneurs du Québec, avec tout ce qui vient avec!

  • Aucune possibilité d'avoir accès à du capital de risque avec un taux d'intérêt raisonnable, surtout dans la vente au détail et dans l'alimentation.
  • C'est payer des taxes municipales, des taxes d'affaires, des taxes d'eau... Des montants qui feraient peur à un citoyen «ordinaire».
  • C'est faire face à une bureaucratie gouvernementale démesurée qui engendre des coûts explosifs et une perte de temps ridicule.
  • C'est être obligé de donner des dépôts de garantie à nos sociétés d'État afin d'avoir accès à leurs services.
  • C'est hypothéquer une deuxième fois et parfois une troisième fois nos résidences personnelles, vendre nos véhicules de promenade pour se déplacer plutôt avec un camion lettré au nom de nos magasins pour en faire la promotion.
  • C'est commencer la journée à 2h30 du matin afin de dénicher les plus beaux produits aux prix les plus compétitifs et finir la plupart du temps avec le coucher du soleil.
  • C'est passer nos week-ends dans nos magasins à emballer les achats des clients pour être à l'écoute de cette clientèle et ainsi comprendre et analyser ce que nous devons améliorer et modifier.
  • C'est se battre constamment contre les grandes chaînes qui ont derrière elles une machine financée à coups de millions qui leur permet de mettre en place des plans de marketing et de mise en marché.
  • C'est avoir cette crainte, 24 heures sur 24, sept jours sur sept, de ne pas atteindre nos objectifs minimaux et mettre ainsi en péril les emplois de nos 150 employés.
  • C'est travailler pour une marge bénéficiaire nette tellement basse que la seule façon de s'en sortir est d'augmenter le volume de nos ventes et la quantité de nos succursales.

Dans ce contexte, faut-il être un peu masochiste pour se lancer en affaires au Québec? Sincèrement, la réponse est oui! Quel est le poids des petites entreprises dans la structure économique? Dans quelle catégorie sommes-nous qualifiés? Dans la catégorie du «mal nécessaire»?

La seule véritable raison pour laquelle les entrepreneurs persistent dans ces conditions déplorables se définit par un seul mot: la passion! La passion qui coule dans nos veines quand les produits que l'on offre à nos clients regorgent de fraîcheur, quand nous voyons nos employés arriver au travail heureux et repartir satisfaits à la fin de la journée, quand nos clients nous remercient sincèrement d'avoir choisi leur quartier pour installer notre concept, quand au bout de chaque journée on a l'impression d'avoir fait de notre mieux et qu'on a envie de recommencer le lendemain en poussant encore plus loin nos objectifs.

Afin de renverser la vapeur, il faudrait que le gouvernement du Québec établisse clairement des plans d'aide aux PME du Québec, qui permettraient un soutien réel des passionnés fous afin de permettre à leur entreprise d'exploser et de rayonner.

Pourquoi ne pas investir quelques centaines de millions de dollars dans des centaines de PME, plutôt que des centaines de millions de dollars dans une ou deux multinationales? En investissant dans les PME, on pourrait accroître le nombre des entreprises québécoises, leur nombre d'employés et les retombées économiques qui vont avec un niveau d'emplois à la hausse. On permettrait par la même occasion à des passionnés d'exploiter pleinement leurs talents, leur créativité et leur potentiel.

Investissons pour que nos entrepreneurs puissent générer des bénéfices décents qui leur permettront de payer à leur tour des salaires décents à leurs employés. La passion nous permet de créer de grandes choses, mais malheureusement elle ne permet pas toujours de payer les comptes à la fin du mois.

Et le plus dangereux selon moi, c'est que le jour où ces véritables passionnés vont abdiquer... et que les enfants de ces passionnés vont réaliser que leurs parents ont gaspillé leur vie à tenter de vivre de leur passion. La flamme entrepreneuriale de la prochaine génération risque alors de complètement s'éteindre, et avec elle le potentiel de générer les emplois dont nous aurons bientôt cruellement besoin.

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