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12/05/2015 11:04 EDT | Actualisé 12/05/2016 05:12 EDT

Journalisme: 10 ans pour survivre? Ou le risque des prédictions

On me demande ce que sera le journalisme dans 10 ans. Je crains qu'on soit insatisfait de ma réponse. Je ne le sais pas. Les prédictions sont hasardeuses. Il y a trop d'impondérables, sociaux, économiques, techniques. Qui aurait prévu il y a 10 ans que le téléphone dit « intelligent », Facebook, à peine créé, et autres réseaux sociaux allaient transformer les habitudes de consommation d'information des jeunes générations ? Ou que la récession de 2008 allait accélérer le déclin de la presse écrite déjà mal en point ? Depuis, c'est la crise et on cherche en vain un nouveau modèle d'affaires. Ce ne sont pas que les quotidiens qui sont frappés, mais l'ensemble des médias généralistes grand public que les annonceurs abandonnent pour rejoindre les auditoires qui migrent vers Internet.

Je ne sais pas ce que le journalisme sera en 2025, mais je sais ce que je souhaite qu'il soit. J'ai le même idéal en tête, ou la même utopie, depuis que j'ai découvert aux États-Unis au tournant des années 1970 les suggestions en 1947 de la Commission sur la liberté de la presse, mieux connue sous le nom de son président, Robert Hutchins, ancien chancelier de l'Université de Chicago, un passionné de la vie démocratique et des institutions qui doivent y contribuer, dont les médias. Les médias, tels qu'on les connaît en Amérique du Nord, ont la « responsabilité sociale » de proposer un compte-rendu fidèle, complet et intelligent des événements du jour dans un contexte qui leur donne du sens. Il ne suffit pas de dire ce qui s'est passé. Il faut aussi expliquer pourquoi les choses se sont ainsi passées et en dégager, si possible, les conséquences.

Dans un livre publié en 1971, récemment retrouvé en mettant de l'ordre dans de vieilles choses, le journaliste français Daniel Morgaine constatait que l'avalanche « de nouvelles le plus souvent à l'état brut » déversées par les moyens d'information audio-visuels sur le public obligeaient les quotidiens à se réinventer. Leur avenir était dans l'explication. « Devant un tel matraquage, il arrive à l'homme d'aujourd'hui, saturé, de s'interroger sur le sens du monde qui l'entoure. » Le constat était juste. Mais l'auteur s'est aventuré dans des prévisions hasardeuses. Il donnait aux quotidiens une décennie pour s'adapter, selon le titre, alarmiste, de son livre Dix ans pour survivre. Les quotidiens imprimés, qui ont longtemps constitué l'épine dorsale de notre système d'information, ont tout de même survécu 40 ans. Mais aujourd'hui, ils vivotent. Certains disent qu'ils agonisent. Nous verrons bien.

Morgaine avait toutefois identifié une tendance lourde. Les problèmes qu'il avait constatés en 1970 se posent aujourd'hui avec plus d'acuité. Avec la multiplication des supports de tous ordres, ce n'est plus d'une avalanche, mais d'un raz-de-marée ou d'un tsunami de nouvelles qu'il faut parler. Un journalisme produit dans l'urgence, souvent superficiel, parfois racoleur, et qui laisse son public tout aussi saturé et perplexe, sinon davantage, que celui d'il y a 40 ans. De récentes enquêtes du Centre d'études sur les médias réalisées à la suite de dossiers qui ont marqué les esprits au Québec, tels le conflit étudiant de 2012 ou le débat sur la Charte des valeurs, montrent que malgré l'abondance de la couverture et la profusion de déclarations et commentaires, le plus souvent contradictoires, les citoyens rencontrés disent, et regrettent, de ne pas avoir compris les « enjeux de fond. » Les faits seuls ne suffisent pas, il faut leur donner du sens, écrivait la Commission Hutchins en 1947.

Les médias cherchent un nouveau modèle d'affaires. Mais la crise est plus profonde. Selon certains, c'est toute la philosophie du journalisme qu'il faut repenser. C'est ce que fait dans un livre récent (Beyond News, 2014) le professeur new-yorkais Michael Schudson, auteur de plusieurs ouvrages remarqués sur le journalisme. « Most news is now spilled more or less as soon as it happens. The journalism business must consequently become an idea business. » Schudson est conscient que, pour bonne part, le journalisme restera souvent produit à la hâte et soumis aux passions du moment. Mais il plaide pour que naisse aussi une activité davantage intellectuelle, qui aidera des citoyens mieux avisés à contribuer à de meilleures politiques publiques. Il a le sens de la formule. Il faut inventer, écrit-il, le « wisdom journalism », un journalisme de sagesse. Voilà une belle idée. Mais cela ne nous dit pas ce que sera le journalisme demain. Schudson n'a heureusement pas cette témérité.

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