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10/12/2018 16:00 EST | Actualisé 10/12/2018 16:10 EST

«M’entends-tu»: Pretzel, l'un des personnages les plus transphobes de la décennie?

Pretzel n’est pas seulement un personnage offensant. C’est aussi un personnage dangereux qui perpétue les clichés et les mythes mêmes qui sous-tendent la violence envers les femmes trans.

Pretzel tombe dans trois clichés, soit la femme trans travailleuse du sexe, la femme trans vulgaire, et la femme trans humoristique.
Capture d'écran Télé-Québec
Pretzel tombe dans trois clichés, soit la femme trans travailleuse du sexe, la femme trans vulgaire, et la femme trans humoristique.

On pourrait croire que la nouvelle émission de Télé-Québec, M'entends-tu, reconnaît l'importance de bien représenter les populations marginalisées, puisqu'elle semble insister sur le fait que 85% de l'équipe de production sont des femmes.

C'est d'autant plus choquant, alors, que la production propose un personnage aussi régressif que Pretzel, une femme trans travailleuse du sexe jouée par l'homme cisgenre Christian Bégin. Un minimum de consultation avec les communautés trans aurait révélé à quel point ce personnage était une horrible idée.

En 2018, je pensais que l'on comprenait à quel point il est nocif de faire jouer une femme trans par un homme cisgenre.

Notons en premier le choix de casting. Christian Bégin n'est pas une femme trans. Qui plus est, il n'est pas une femme. En 2018, je pensais que l'on comprenait à quel point il est nocif de faire jouer une femme trans par un homme cisgenre. Il y a quelques mois, Scarlett Johansson a délaissé le rôle d'un homme trans, reconnaissant dans un communiqué l'insensibilité d'avoir accepté un tel rôle. Celle-ci avait été fortement critiquée, notamment dans le New York Times.

Nul n'explique mieux le danger de faire jouer une femme trans par un homme cisgenre que l'actrice Jen Richards. Celle-ci explique que ce choix perpétue l'idée selon laquelle les femmes trans ne sont que des hommes en robe, idée qui est au cœur de la terrible violence envers les femmes trans.

L'idée selon laquelle les femmes trans ne sont que des hommes qui se déguisent en femme mène directement aux agressions et aux meurtres de femmes trans.

Tel que je l'ai expliqué dans un article publié dans le University of Toronto Law Journal, l'idée selon laquelle les femmes trans ne sont que des hommes qui se déguisent en femme mène directement aux agressions et aux meurtres de femmes trans, puisque celles-ci sont perçues comme «trompeuses». Est-ce qu'on peut réellement blâmer la population de croire que les femmes trans sont réellement des hommes, si c'est précisément ce que nos émissions de télé enseignent?

Ces mauvaises représentations restent avec nous longtemps

Encore aujourd'hui, on peut entendre «Comme Buffalo Bill?» lorsqu'on parle de personnes trans, en référence au meurtrier en série du film Le silence des agneaux (1991), joué par un homme cisgenre. Dans un monde où 92% des gens rapportent ne pas connaître une personne trans, les médias forment «le médium principal à travers lequel l'information sur les personnes trans est transmise.»

Pretzel n'est pas un meurtrier en série. Elle tombe plutôt dans trois autres clichés, soit la femme trans travailleuse du sexe, la femme trans vulgaire, et la femme trans humoristique. Les clichés, bien sûr, se renforcent dans la mesure où notre société s'amuse des personnes vulgaires et associent le travail du sexe à la vulgarité.

Pretzel est une variante comique du personnage tragique de Rayon dans Dallas Buyers Club, aussi jouée par un homme cisgenre, un personnage qui a été fortement critiqué pour être tombé dans le cliché de la femme trans pathétique — alors que les femmes trans travailleuses du sexe que je connais sont des plus exceptionnelles et n'ont absolument rien de pathétique.

Personne n'exemplifie mieux la déshumanisation et la transphobie du personnage que Christian Bégin lui-même. «C'est une prostituée toxicomane qui ne va pas bien et qui s'est composée une femme dans sa tête; une sorte de personnage d'elle-même qui lui évite d'être en contact avec sa propre souffrance», nous dit-il, ajoutant que «[c]haque fois qu'on la voit, il y a quelque chose qui se dégrade et qui se déglingue dans ce personnage pathétique et souffrant».

Insinuation qu'être trans est un problème mental? Check. Personnage qui se dégrade? Check. Personnage pathétique et souffrant? Check et check.

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Il n'y a rien de mal à être travailleuse du sexe, à être vulgaire, ou à faire rire. Ce sont toutefois des clichés qu'on associe beaucoup trop aux femmes trans et qui reflètent une attitude — autant inconsciente que consciente — envers les communautés trans. Dans notre société, qui trop souvent encore déconsidère les travailleuses du sexe, c'est un cliché qui, parce qu'il revient si souvent, sert autant à déshumaniser les populations trans que les travailleuses du sexe.

Faire rire le public, mais à quel prix?

Que ce soit intentionnel ou non, il est clair que Pretzel servira à faire rire le public. Non pas malgré le fait qu'elle est trans, mais précisément parce qu'elle l'est. Nous vivons dans un monde où la transphobie est plus qu'omniprésente. Nous vivons dans un monde où l'idée d'un «homme qui s'habille en femme» est perçu comme drôle.

Nous vivons encore dans un monde où les blagues tournent sur le fait que des hommes cisgenres et hétérosexuels flirtent «accidentellement» avec des femmes trans — comme si ceux-ci ne seraient pas absolument honorés de notre intérêt.

Si la production avait les outils et les connaissances pour en faire un personnage nuancé et qui ne tombe pas dans les clichés, elle n'aurait simplement pas choisi un homme cisgenre pour la jouer.

En faisant jouer Pretzel, un personnage ayant «l'impertinence et la vulgarité d'un grand comique» (et non d'une grande comique, pour une raison quelconque), par un homme cisgenre, M'entends-tu associe la femme trans au rire dans l'esprit du public québécois.

Et je doute que l'écriture du personnage minimise le danger de cette représentation: si la production avait les outils et les connaissances pour en faire un personnage nuancé et qui ne tombe pas dans les clichés, elle n'aurait simplement pas choisi un homme cisgenre pour jouer celle-ci. Il est absolument primordial de consulter l'expertise des communautés concernées avant de les représenter. Sinon, on risque de causer encore plus de torts.

Pretzel, jouée par Christian Bégin, n'est pas seulement un personnage offensant. C'est aussi un personnage dangereux qui perpétue les clichés et les mythes mêmes qui sous-tendent la violence envers les femmes trans. Télé-Québec et toute l'équipe de production de M'entends-tu devraient avoir honte.

Si l'équipe a moindrement le bien-être des femmes trans à cœur, elle s'excusera, éliminera les scènes avec Pretzel, engagera une conseillère à la production trans et repensera Pretzel sans cliché, jouée par une actrice trans. Un atelier trans 101 ne serait pas de trop, non plus...

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