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10/09/2018 15:42 EDT | Actualisé 10/09/2018 16:02 EDT

Expertise cisgenre et témoignage transgenre: aller au-delà des clichés

Ce cliché dichotomique n’est pas sans conséquence, il est intimement lié à la déconsidération des personnes trans et à leur positionnement en tant qu’objet de fascination.

La reconnaissance de l’autorité épistémique, c’est-à-dire, l’autorité par rapport aux connaissances, est gage d’humanisation.
Johnny Greig via Getty Images
La reconnaissance de l’autorité épistémique, c’est-à-dire, l’autorité par rapport aux connaissances, est gage d’humanisation.

C'est un des grands clichés du journalisme, lorsqu'il traite des communautés trans. Un journaliste a écrit un texte sur une question probante: «Comment soutenir un proche en pleine transition de genre?»

Pour établir une connexion émotionnelle et souligner l'importance de la question, on étale le témoignage d'une personne trans, souvent — mais pas toujours — en début de transition. C'est un des moments les plus difficiles et vulnérables. Il sied donc bien à l'entreprise journalistique.

Ensuite, pour étoffer et légitimer l'analyse, on cherche un expert en enjeux trans. L'expertise est généralement recherchée sous la loupe traditionnelle: l'appartenance à un ordre professionnel ou encore l'emploi académique en font preuve. Les dires de l'expert se voient accorder un poids considérable, digne de sa dite expertise. La majeure partie du temps, l'expert est cisgenre — c'est-à-dire qu'il n'est pas transgenre.

Si les présentations médiatiques se diversifient et changent lentement le cliché de l'expertise cisgenre et du témoignage transgenre tarde à disparaître.

Si les présentations médiatiques se diversifient et changent lentement — notamment à cause d'alliés qui redirigent les journalistes en quête d'expertise vers des personnes transgenres — le cliché de l'expertise cisgenre et du témoignage transgenre tarde à disparaître.

Je remarque un phénomène similaire au niveau des formations et ateliers. Malgré mon expertise considérable en droit et bioéthique, marquée par un intérêt des problématiques auxquelles font face les communautés trans, je suis la plupart du temps sollicitée à titre d'activiste ou de personne trans.

Le plus récent exemple date de la semaine passée: on m'invita à donner une conférence dans le cadre d'un cours, soulignant le désir de complémenter par des perspectives activistes un cours lourd en théorie. Je note qu'ici le témoignage activiste remplace le témoignage transgenre. Néanmoins, l'expertise théorique demeure sous-reconnue: l'implication étant que les activistes ne sont pas universitaires, ne sont pas les réceptacles de connaissances théoriques à impartir.

Sujet ou objet?

La question n'en est pas une d'intention. Dans bien des cas, l'intention journalistique est bonne. Les schémas d'expertise ont tendance à favoriser les personnes cis, puisque les personnes trans ont historiquement été, et continuent d'être, exclues des sphères de pouvoir, dont notamment le monde universitaire.

Ce cliché n'est pas sans conséquence, puisqu'il est lié à la déconsidération des personnes trans et à leur positionnement en tant qu'objet de fascination.

À titre d'exemple, Alexandre Baril est actuellement le seul professeur trans francophone spécialisé en enjeux trans au Canada. Un journaliste bien intentionné, mais qui n'est pas nécessairement à l'affut des iniquités qui structurent la reconnaissance de l'autorité, peut aisément reproduire la dichotomie cis/expertise, trans/témoignage. Une intervention active est nécessaire pour perturber ce schéma.

Ce cliché dichotomique n'est pas sans conséquence, puisqu'il est intimement lié à la déconsidération des personnes trans et à leur positionnement en tant qu'objet de fascination. Il reproduit la dynamique anthropologique sujet/objet: les personnes trans — elles — sont objet de connaissance, et les personnes cis — nous — sont sujet de connaissance, ce que j'ai précédemment dénommé «L'effet National Geographic».

La reconnaissance de l'autorité épistémique, c'est-à-dire, l'autorité par rapport aux connaissances, est gage d'humanisation. En reconnaissant la pleine autorité des personnes trans par rapport aux savoirs généraux — par opposition au savoir expérientiel — on reconnaît la pleine humanité des communautés trans. Si ne pas reconnaître cette autorité n'équivaut pas nécessairement à nier cette humanité, l'effet est de contribuer à l'inertie d'une société qui trop souvent encore, fait preuve, au mieux, de fascination et, au pire, d'hostilité envers les personnes trans.

Le passage d'une culture de témoignage vers une culture d'expertise est une discussion continue dans les sphères communautaires.

Le passage d'une culture de témoignage vers une culture d'expertise est une discussion continue dans les sphères communautaires. Pour beaucoup, ce passage est non seulement signe d'un respect grandissant pour les personnes trans et de l'affaiblissement de l'exoticisation des vécus trans, mais prédit aussi une plus grande qualité dans les représentations médiatiques.

Aussi compétents soient-ils, les experts cis ont rarement la profondeur de connaissances qu'ont les experts trans. Les raisons sont multiples. D'une part, l'autoethnographie est un mode crucial de production de connaissances et peut servir de contrôle pour évaluer de façon critique les connaissances véhiculées dans le monde universitaire. D'autre part, l'information portant sur les personnes trans passe nécessairement par celles-ci, et les experts trans ont un accès facilité à ces communautés. Bon nombre des informations que je relate dans mes articles, tant scientifiques que grand public, sont tirées directement de la bouche de personnes trans que je côtoie quotidiennement.

J'invite donc la population journalistique à résister activement le schéma «expertise cisgenre, témoignage transgenre» en respectant l'expertise qu'ont développé les communautés trans, non seulement sur leur expérience individuelle, mais aussi sur l'ensemble des enjeux trans.

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