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30/03/2013 12:07 EDT | Actualisé 30/05/2013 05:12 EDT

Le multiculturalisme dans un Québec souverain: une voie d'avenir

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Le multiculturalisme n'a pas bonne presse au Québec. Beaucoup de gens, à droite comme à gauche, l'associent à une machination de l'État fédéral en vue de nuire aux revendications nationales des Québécois.

C'est une grave erreur à mon avis. L'avenir des nations émancipées de la peur implique une conception plurielle de l'identité.

Dans ce texte, je viserai à présenter le point de vue multiculturaliste à partir de la tradition libérale anglo-saxonne que je considère être meilleur, car il protège mieux les libertés sans nuire à l'égalité. Aussi, selon moi, cette tradition peut être tout à fait applicable à un modèle d'intégration sociale dans un Québec souverain. Mon propos se situe donc dans la perspective d'un Québec souverain et multiculturaliste.

La conception individualiste, l'utilitarisme, le fait religieux ou linguistique

Il faut savoir que dans les pays anglo-saxons, la conception individualiste méthodologique qui fait de la société un agrégat d'actions et de consciences individuelles est plus communément admise. Cela veut dire que les droits sont d'abord une affaire d'individu. Par définition, cette conception ouvre donc la porte à la diversité des points de vue (en théorie, tout autant qu'il y a d'individu).

Voilà pourquoi, notamment, selon ce courant, les croyances religieuses y sont considérées comme un droit individuel, souvent aussi un choix culturel ou identitaire par effet d'agrégation. Il se pourrait, certes, que le droit à la croyance religieuse ait une importance particulière dans la mesure où elle relèverait, chez certains, d'une conviction profonde, mais, comme pour d'autres, le droit à la justice ou le droit à la démocratie l'est également. Là n'est pas l'essentiel.

La pensée libérale anglo-saxonne présuppose que l'individu agit en pleine connaissance de cause qu'il soit religieux, athée, socialiste ou écologiste. Il est un agent libre et rationnel.

Si, donc, une femme de confession musulmane dit vouloir se soumettre à la Charia, cette approche présumera qu'elle agit en toute connaissance de cause et que le rôle de l'État « avant tout » n'est pas de brimer sa libre conception des choses, mais d'éclairer les conditions de son choix (de quelle interprétation de la Charia s'agit-il ? Respecte-t-elle le droit des femmes ? Dans quelle mesure?).

Voilà qui est bien différent de l'idée d'une stricte séparation de l'État et l'Église, de la sphère privée et de la sphère publique, de l'idée même d'une neutralité de l'État ou des interdits qui l'accompagnent et qui suggèrent une méfiance obsessionnelle à l'égard de certains choix individuels, notamment religieux.

C'est en ce sens que les agents de l'État seront autorisés à porter des symboles religieux dans la mesure où ceux-ci font partie d'une identité qui ne serait être confinée à l'espace domestique. Cela, sans pour autant présumer, de facto, que les symboles religieux interfèrent avec la vie professionnelle.

Dans une société de diversité, il existe forcément plusieurs libertés. Comment alors les articuler les unes aux autres? Comment, par exemple, choisir entre la liberté religieuse et la liberté des femmes, si temps est, que la première limite, la seconde ? Comment trouver un équilibre « raisonnable » entre le droit des femmes et le droit à sa croyance religieuse ?

Dans la tradition libérale anglo-saxonne, ce sera aux tribunaux de trancher et non aux instances politiques pouvant être soumises aux passions populaires du moment.

Comme les droits relèvent de contextes particuliers, de situations parfois inédites, en somme, des actions individuelles, l'arbitrage d'éventuels différents sera donc plus souvent une affaire de cas particuliers.

En fonction du contexte donc, le tribunal cherchera à départager, par exemple, le droit des femmes et le droit à la croyance religieuse, suivant l'application du principe utilitaire de « la maximisation des avantages et de la réduction des inconvénients » pour toutes et tous, pourvu que les individus concernés disent agir selon leur libre volonté.

Les tribunaux pourraient donc parfaitement condamner un individu s'il s'avérait démontré qu'il a usé de contraintes ou de procédés manipulatoires afin d'amener un autre individu à adopter une pratique religieuse contre son gré ou sans sa pleine connaissance des portées et limités de sa décision. Il ne faut pas l'oublier.

On peut aussi prendre l'exemple de la langue comme moyen de communication. Au Québec, la langue de communication est le français. Encore là, le principe de la liberté, couplé à la méthodologie utilitariste de la tradition anglo-saxonne, permet, selon nous, de prendre plusieurs aspects en considération.

Dans le contexte provincial québécois actuel, les individus de langue française sont majoritaires au Québec, mais minoritaires au Canada. Ils ont été longtemps des exclus. Suivant une logique utilitariste, le préjudice que les francophones subissent de ces faits nous semble alors plus important que les inconvénients qui résultent de l'imposition de la langue française dans l'affichage public pour les individus de langue anglaise et, secondairement, chez les allophones.

Il s'agit donc d'avantager le groupe d'individus le plus lésé, sans pour autant enlever tous les droits aux anglophones et aux allophones. Or, il n'est pas possible, ni souhaitable, d'induire du contexte linguistique une règle générale. Tant par la Charte québécoise que Canadien des droits, il est, par ailleurs, fort douteux que l'on puisse interdire le port du foulard religieux dans une école, au nom du maintien de l'identité nationale, de la sécurité nationale ou de la langue française. Autrement dit, la reconnaissance d'un droit n'empêche pas l'exercice d'un autre droit.

La prise en compte de la dimension contextuelle, en ce cas, historique, géographique, démographique, culturelle ou linguistique, n'est donc pas à exclure de l'analyse. En revanche, ici, l'utilitarisme comme méthodologie permet, selon nous, de départager l'ensemble des libertés et d'établir des compromis raisonnables. Aussi, il n'est donc pas vrai de dire que dans une société libérale de tradition anglo-saxonne, toutes les sortes de libertés se valent, pas plus qu'il ne suffit de dire qu'une fois les libertés proclamées, elles n'ont aucune limite et mèneraient à une fragmentation de la société. La solution aux « problèmes » du lien social réside aussi dans la délibération au fondement de la décision juridique.

Le multiculturalisme et l'État-nation

On tend souvent à opposer le « modèle » multiculturaliste anglo-saxon au « modèle » républicain français. Les tenants du « modèle » français associent le multiculturalisme au communautarisme. Or, c'est une autre erreur. Dans la tradition libérale anglo-saxonne, le multiculturalisme découle de la conception individualiste qui ouvre à la diversité des points de vue.

Les pays de traditions libérales individualistes n'ont donc rien à voir avec le modèle théocratique et absolutiste en vigueur en Arabie saoudite.

En revanche, le « modèle » français, comme pour bien des sociétés latines et du bassin méditerranéen, se caractérise par un rejet des notions de libertés individuelles et de l'utilitarisme comme moyen de résoudre les conflits qui le rapproche d'une conception absolutiste du droit.

En fait, sous le couvert d'une critique du communautarisme, il faut se demander si ledit modèle français n'est pas à sa façon un hyper communautarisme dans la mesure où il condense au sein de la nation une conception à la fois centralisée et unitaire d'une ethnie majoritaire qui ne saurait être nommé?

En cédant le pas à l'égalité de toutes et de toutes au détriment de la liberté, le « modèle » français associe l'indifférenciation des citoyens à l'égalité. Le contraire est aussi vrai. Toute affirmation de la différence culturelle est y vu comme un trait de l'exclusion, de la ghettoïsation, de l'échec de l'intégration voire de la discrimination ethnique, pour ne pas dire du racisme.

C'est donc, selon le modèle français, pour lutter contre les inégalités qu'il convient de réprimer les différences culturelles...

Ce faisant, en confondant égalité et liberté, le « modèle » français de tradition jacobine s'interdit de penser l'égalité dans la différence des cultures. C'est un recul du point de vue de la liberté. Le libéralisme français est ainsi un « modèle » fondé non pas, d'abord, sur l'État de droit, mais sur l'État-nation. Il s'agit d'un libéralisme, pour ainsi dire, défini par le sommet et qui procède d'une vision holiste et non plus individualiste.

La nation est plus que la somme des parties qui la compose. Dès lors, la volonté générale exprime l'idée de la Raison indépendamment de la volonté des individus.

L'État se présente alors comme le garant des valeurs du Progrès, neutre de toutes les attaches particulières. Ainsi, la volonté exprimée par une seule femme qui voudrait porter le foulard comme symbole de sa conviction religieuse serait déjà jugée être l'expression d'une aliénation voire presque d'une hérésie face à la Raison.

Bien entendu, la neutralité de l'État faisant des individus des êtres abstraits relève de la fiction. Jamais la conception, je dirais pragmatique, des libertés individuelles dans les pays anglo-saxons ira jusqu'à s'aventurer sur le terrain du contenu des valeurs et de la place que certaines d'entres elles devraient occuper au sommet de la société idéale.

Cette définition relève uniquement du choix que l'on présume libre, des individus. Voilà pourquoi la société anglo-saxonne relève d'une conception procédurale du droit.

Le droit vise à protéger les libertés des individus et à arbitrer des différends réels et concrets. Il ne vise pas à dire qu'elle serait le meilleur choix de société. La seule valeur universelle de ce modèle serait que nous devrions accepter que chaque individu puisse trouver, en lui-même, la source de ses propres valeurs morales, pourvu qu'il ne nuise à autrui. Évidemment, cela n'empêche pas le débat et la discussion.

Il est vrai qu'un tel « programme » est assez minimaliste et, sans doute, peu satisfaisant, du moins pour les esprits à la recherche de certitudes. Mais n'est-ce pas le prix à payer pour vivre librement ? Qui plus est dans un Québec indépendant...

À l'opposé, la conception absolutiste duquel procède, le « modèle » français (ajoutée peut-être à la nostalgie chez certains Français d'un passé colonialiste), ouvre la voie à des pratiques autoritaires pour ne pas dire totalitaire.

En effet. Que faire de cette femme qui refuse de serrer la main d'un homme? Que faire de cette femme qui porte le foulard sur la place publique? Allons-nous l'emprisonner? L'inscrire à un camp de « rééducation »? Pouvons-nous la « libérer » malgré sa volonté? En avons-nous le droit? Soyons sérieux. Nous savons où ont mené les régimes qui ont voulu « libérer » les ouvriers et en faire des « Hommes nouveaux »...

Ce n'est pas de ce Québec-là que je veux comme pays.

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