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08/01/2016 05:08 EST | Actualisé 08/01/2017 05:12 EST

Le médecin et l'aide à mourir

Avec la légalisation imminente de l'aide médicale à mourir, les médecins du pays ont été contraints d'imaginer leur rôle potentiel dans le protocole et les soins menant à la mort précitée de certains de leurs patients.

Depuis février 2015, c'est toute la communauté médicale canadienne qui a dû se remettre en question et s'interroger sur des points jusqu'alors seulement théoriques. Avec la légalisation imminente de l'aide médicale à mourir, les médecins du pays ont été contraints d'imaginer leur rôle potentiel dans le protocole et les soins menant à la mort précitée de certains de leurs patients. La place qui devra être prise par les médecins dans le processus de fin de vie apparaît comme primordiale et, tel que déterminé par notre comité, leur rôle crucial est loin de se résumer à une injection létale.

Si notre société est encore inexpérimentée dans ce genre de pratique, l'accompagnement de patients en fin de vie n'a évidemment rien de nouveau dans le monde médical. Les experts en soins palliatifs connaissent depuis longtemps les difficultés de voir des patients contempler la mort, étreints par de graves souffrances physiques comme psychologiques. Au-delà de l'administration d'opioïdes, leur rôle est celui d'un guide, celui d'un thérapeute et, certains diront, celui d'un philosophe. Comprendre la perspective de l'individu et son expérience de la souffrance est, en effet, un point central de toute thérapie palliative.

Bien que certains voient l'aide médicale à mourir comme en opposition nette aux principes des soins palliatifs, il s'agit d'une pratique qui nécessitera le même genre d'apport de la part des médecins traitants. Tout en reconnaissant les différences morales et pratiques entre l'aide à mourir et la palliation, notre comité a pu noter comment explorer et discuter la perception de la douleur se doit d'être, pour tout soin de fin de vie, un pilier dans l'approche du médecin. Dès que la souffrance apparaît et qu'une demande d'aide à mourir est formulée, le médecin doit savoir cerner cette souffrance sous toutes ses formes; qualifier la douleur, oui, mais surtout en comprendre la source précise et définir dans quelle mesure elle affecte la qualité de la vie. Accompagner le patient dans l'introspection de sa souffrance est une étape fondamentale dans la compréhension de ce qui pousse l'être humain à dévaluer son expérience de la vie.

Dans les cas nécessaires, le traitement de la demande d'aide à mourir devra prendre en compte la perspective du médecin sur la situation de son patient, qu'il soit l'ultime juge de la légitimité de la demande (si juge il doit y avoir) ou simple consultant. L'honnêteté et la confiance de la relation médecin-patient doivent être ainsi considérées afin de réellement comprendre comment la souffrance d'un individu affecte son droit à la vie, à la liberté et à la sécurité. Notre comité perçoit, dans cette idée, la nécessité que chaque demande soit évaluée par un médecin. Il s'agit d'une importante recommandation formulée par nos membres.

Durant son étude, notre comité a pris conscience du risque de voir cette même relation médecin-patient érodée par la possible autorisation de la mort par le médecin. Les intérêts institutionnels et personnels pouvant parfois guider les décisions de certains médecins ont également été évoqués pour expliquer le besoin d'exclure ceux-ci du processus décisionnel dans le cas de l'aide à mourir. Cependant, bien que plus drastique, l'aide à mourir ne change pas le mandat des médecins canadiens. L'intérêt du patient primera toujours, tel qu'établi dans la décision de la Cour Suprême. Le rôle de guérisseur du médecin, dans toutes les sphères de la vie, n'est qu'appuyé davantage par l'accès à l'aide médicale à mourir et le droit pour tous de ne pas endurer de souffrances «graves et irrémédiables». Si les mécanismes établis permettent de respecter la décision du patient dans le traitement de sa demande, il sera fort improbable que la malveillance de certains médecins puisse entraîner de mort injuste. Notons aussi qu'il demeurera illégal pour quiconque de pousser quelqu'un vers le suicide.

Dans le même ordre d'idées, l'importance accordée au regard extérieur du médecin, bien que porté par un spécialiste, peut paraître contradictoire avec la primauté de la perspective personnelle du patient, tel que déjà établi par notre comité. Si l'avis du médecin agit comme protection nécessaire contre les dérapages, il demeure possible d'ériger cette protection avec des directives claires qui assureront l'intérêt du patient, sans jamais atténuer la valeur de sa décision. La loi québécoise sur les soins de fin de vie et l'équilibre qu'elle établit semble d'ailleurs exemplaire sur ce point. La tâche de bien définir la place du médecin dans tout ce protocole demeure par contre sensible.

D'où l'importance d'inclure les différentes associations et experts médicaux dans tout processus menant à la rédaction des lois canadiennes sur l'aide à mourir. Non seulement cette implication permettra-t-elle de mieux bâtir ces lois, mais elle facilitera aussi l'implantation de cette pratique dans le système de santé. À travers consultations et recherches, il apparaît clair pour notre comité que les médecins seront plus enclins à aller de l'avant et faire partie intégrante d'un système de soin dont ils auront été les bâtisseurs. L'implantation de l'aide à mourir au Canada en bénéficiera énormément si la réalité de la profession médicale est prise en considération.

La perspective unique des médecins sur leurs patients est un atout exceptionnel qui devra être à l'avant-plan pour établir et assurer le fonctionnement du système qui entourera l'aide médicale à mourir. Cette participation directe assurera une plus grande implication de la part de la communauté médicale ainsi qu'une plus grande cohésion, toujours dans le meilleur intérêt des patients. Une fois le système mis en place, il faudra néanmoins respecter les médecins qui choisiront, par croyance ou choix personnel, de ne pas prodiguer l'aide à mourir, et ce, tout en assurant un accès universel à travers le pays. Cette question complexe, déjà explorée par notre comité, fera l'objet d'une future publication sur ce blogue.

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