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15/02/2015 08:34 EST | Actualisé 17/04/2015 05:12 EDT

Vilaine société

Chacun est imputable, du moins, en partie, de ses déboires personnels aussi bien que de ses réussites et doit en assumer les conséquences. La liberté individuelle est une valeur essentielle de notre époque, mais elle implique également un grand sens des responsabilités, qu'il est impératif d'assumer.

La société est souvent invoquée pour expliquer ses propres problèmes ou ses propres malheurs. Un alcoolique prétendra que le grand responsable de ses déboires est la société, qui fait la promotion de l'alcool en plus d'en vendre partout librement. Pour des raisons similaires, à savoir que les jeux du hasard sont promus et accessibles un peu partout, un individu qui en est dépendant blâmera aussi la société.

À l'inverse, la société ou un groupe social serait également en mesure de mener un individu vers la réussite. Ainsi, une personne serait plus apte à réussir des études supérieures si elle est issue d'un milieu socioéconomique favorable. Au même titre, le succès accordé à un entrepreneur peut tenir du fait qu'il ait repris l'entreprise familiale, car sa famille lui aurait préalablement pavé la voie vers le succès et la prospérité.

Certes, la société a un impact sur chaque individu puisqu'elle l'influence à plusieurs égards. Notamment, les lois établies par l'État, les institutions, les valeurs communes ainsi que d'autres éléments mis en place dans un contexte historique et social donné sont tous des facteurs d'influence. Par contre, indépendamment de ces éléments, la logique de responsabiliser entièrement la société pour les nombreuses situations négatives ou positives vécues par un individu est littéralement trop simpliste.

Personne n'est réellement responsable lorsqu'on blâme la société de la sorte. En effet, bien que le statut de personne morale ait été alloué aux entreprises ou aux corporations devant la loi, il est inapproprié d'en faire autant avec le concept de société. Elle possède certainement des caractéristiques réelles qui permettent de la définir, comme des institutions, des règles, des lois, des normes, des principes, etc., mais celles-ci sont constamment en mouvance en raison des individus qui la composent, des idéologies politiques changeantes et bien d'autres raisons. Il devient alors impossible d'attribuer à la société le même statut identitaire qu'à un individu et du même coup, il est erroné de l'imputer pour certains agissements, car ultimement, la société n'impose rien directement aux individus. Au plus, les éléments traditionnellement établis à l'intérieur d'une société vont influencer la personnalité de chacun si bien que celui-ci sera plus apte (ou non) à poser certains gestes, à penser d'une façon, etc. En revanche, par ses agissements, l'individu influencera à son tour les institutions, les règles, les lois, les normes, les principes, etc., qui caractérisent la société. Toutes ces interactions ne font que dynamiser le corps social qui évolue sans cesse.

D'ailleurs, même si un individu rejetait cette prémisse de l'identité sociale et souhaite tout de même blâmer la société pour ses malheurs, son argument serait irrecevable en vertu de la définition même du concept de société. C'est en effet un non-sens de blâmer la société pour les agissements d'un individu puisqu'il en fait partie de manière intrinsèque. Accuser la société revient alors à s'imputer, indirectement, de ses torts. Au plus, l'individu pourra tromper la perception que les autres ont de lui en se cachant derrière la façade qu'est la société, mais logiquement, il ne peut pas accuser la société pour ses problèmes.

En agissant de la sorte, c'est-à-dire en blâmant la société, la personne fait plutôt ce qu'on nomme de l'attribution causale externe. Elle largue en fait sa part de responsabilité sur le vaste et imposant concept qu'est la société et se désinvestit du même coup de toute charge.

À ce chapitre, les exemples de l'alcoolique et des joueurs compulsifs mentionnés d'entrée de jeu sont frappants. Les personnes aux prises avec des problèmes d'alcool ou de jeux de hasard blâment souvent la société pour leurs déboires. Pourtant, quoi qu'elles prétendent, elles ne pourront jamais soutenir rationnellement que la société les force à agir de la sorte. Certes, il existe dans la société des groupuscules qui font la promotion de la bière, du vin et des spiritueux, comme pour la loterie, les casinos et tous les jeux de hasard, mais ultimement, ce sont les individus qui choisissent librement d'en profiter, parfois même d'en abuser. En aucun cas, la société et un individu ne se sont rendus dans un débit de boisson pour prendre un verre et une fois sur place, la société démesurément incité l'individu à boire. Dans le même souffle, la société n'a jamais prétendu partager le montant d'une somme remportée au casino avec une autre personne pour l'encourager à jouer encore davantage.

A priori, les personnes qui font de l'attribution causale externe cherchent surtout à préserver leur intégrité aux yeux des autres de même que leur estime personnelle. Elles cherchent avant tout à se déculpabiliser en niant toutes leurs parts de responsabilités pour ne pas perdre la crédibilité que les autres leur accordent, comme si, sans la société, les personnes aux prises avec un problème d'alcool ou de jeu seraient totalement intègres et sans failles devant le vice.

Ces personnes souhaitent alors obtenir la sympathie des autres membres du corps social, comme si leurs agissements allaient être plus facilement compris ou excusés, car, selon leurs dires, elles seraient la victime de l'entité sournoise qu'est la société. Or, ces personnes se mentent à elles-mêmes lorsqu'elles imputent leurs problèmes au corps social puisqu'elles nient la part de responsabilité qui leur incombe dans le but de préserver leur estime de soi. Probablement par orgueil, elles larguent par ailleurs cette charge trop lourde à porter sur leur propre personne pour continuer de se faire croire qu'elles ont de la valeur, qu'elles sont importantes. Dès lors, la société agit à titre de vacuum facile à utiliser puisque personne n'est ciblé directement, mais pourtant, comme nous l'avons mentionné dès le départ, elle fait partie intégrante de la société.

En revanche, certains individus sont réellement intègres envers eux-mêmes et ne perçoivent pas leur statut ou leur état comme étant tributaire de la société ou d'un groupe social. Ce sont plutôt les autres qui leur donnent de l'attribution causale externe en responsabilisant la société pour leur réussite individuelle. Dans cette logique, l'étudiant ferait et réussirait des études au niveau supérieur, car son milieu socioéconomique lui permettrait, tout comme l'entrepreneur prospèrerait parce que sa famille a établi toutes les bases de son commerce.

De tels cas démontrent que les observateurs accordent trop peu de reconnaissance au travail et aux efforts déployés par chaque individu pour atteindre un certain succès. Par jalousie ou envie, ils tentent en réalité de miner leur crédibilité aux yeux des autres en minimisant les efforts et/ou l'ardeur qu'ils ont pu fournir pour se rendre là où ils sont.

Un constat s'impose néanmoins à la lueur de toutes ces informations : qu'il s'agisse de faire ou de donner de l'attribution causale externe, trop peu d'importance est accordée au rôle de chaque individu dans ses prises de décisions ou ses actions, qu'elles soient négatives ou positives.

L'alcoolique ou le joueur compulsif, l'étudiant ou l'entrepreneur: chacun a en effet joué un rôle déterminant dans ses choix de vie. Bien que chacun d'entre eux ait subi des influences extérieures qui ont orienté son cheminement, ultimement, chacun a pris des décisions à différents moments de sa vie qui lui ont apporté des problèmes ou qui l'ont mené vers le succès. Chacun est donc imputable, du moins, en partie, de ses déboires personnels aussi bien que de ses réussites et doit en assumer les conséquences. La liberté individuelle est une valeur essentielle de notre époque, mais elle implique également un grand sens des responsabilités, qu'il est impératif d'assumer.

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