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11/04/2016 12:08 EDT | Actualisé 11/04/2017 05:12 EDT

De nos réactions face au terrorisme

Comment expliquer l'absence criante de colère et de détermination, ou pour le dire de façon plus imagée, le choix d'un Tintin en larmes plutôt que d'un Haddock furibond?

C'est une scène d'un film culte des années 1980, Le retour du Jedi, qui m'est récemment revenue en tête, alors que je réfléchissais aux réactions qui ont été celles de nombreux Occidentaux à la suite des derniers attentats qui ont secoué la France et la Belgique.

Je ne parle pas ici des réactions concrètes de nos gouvernements, une réaction qui prend forme fort loin de nous et qui s'effectue pour ainsi dire à notre insu et indépendamment de notre volonté.

J'ai en tête notre réaction à nous, celle, plus modeste, des simples citoyens.

Qu'il s'agisse de la surprenante manchette «Tout est pardonné» du numéro de Charlie Hebdo qui a immédiatement suivi l'attentat ayant décimé son bureau de rédaction ; de ce jeune pianiste allemand venu entonner Imagine de John Lennon près de la terrasse encore sanglante du Bataclan, à Paris ; du symbole de paix abritant une tour Eiffel qui s'était rapidement imposé sur Twitter et Facebook comme le symbole officiel auquel il fallait se rallier pour indiquer notre soutien aux proches des victimes ; ou encore de ce Tintin larmoyant qui avait lui aussi envahi Twitter après les plus récents attentats de Bruxelles, je reste encore aujourd'hui perplexe en repensant à ces manifestations de paix et de chagrin.

En effet, pourquoi montrer notre désir de paix alors qu'on nous déclare la guerre?

Et comment expliquer, parmi toutes ces réactions, l'absence criante de colère et de détermination, ou pour le dire de façon plus imagée, le choix d'un Tintin en larmes plutôt que celui d'un Tintin résolu, voire d'un Haddock furibond?

C'est ici qu'une brève réflexion consacrée au Retour du Jedi peut s'avérer instructive. La scène à laquelle je pense est connue, archi-connue même, de tous : Luke Skywalker, après avoir, dans un accès de rage, coupé la main de son père - un père qui l'avait inlassablement pourchassé, provoqué, attaqué - plutôt que de tuer cet adversaire implacable, cet ennemi responsable de la mort d'un nombre incalculable de victimes innocentes, jette son sabre laser et rend les armes!

Geste qui se veut triomphal, et qui annonce du même coup la victoire du jeune héros face à la tentation du côté obscur à laquelle son père n'avait jadis pas su résister.

À l'époque, le petit garçon que j'étais s'expliquait tant bien que mal cette décision étrange en invoquant le Deus ex machina de la «sagesse jedi», une mystérieuse sagesse qu'il se figurait alors supérieure, surhumaine, et que lui, pauvre mortel, ne possédait pas. Ajoutons que, grâce à la magie du cinéma, cette reddition de Luke n'avait par la suite aucune conséquence fâcheuse, au contraire! Non seulement elle permettait de sauver Luke, les rebelles et toute la galaxie, mais surtout, elle accomplissait le miracle de convertir au Bien l'irrécupérable Darth Vader, en le soustrayant par contagion vertueuse à l'influence subversive de l'empereur. Vader recevait ensuite la permission de regagner sa place au panthéon des Jedi et de s'y afficher, souriant et apaisé, aux côtés des gentils fantômes de Yoda et d'Obi-Wan Kenobi.

Quelle leçon le spectateur du Retour du Jedi était-il invité à tirer de tout cela? Et surtout, quel rapport entre l'improbable rédemption de Vader et notre propre situation?

À mon sens, la leçon morale que nous étions invités à tirer du comportement de Luke, c'est, pour le dire simplement, qu'on a toujours le choix.

C'est cette faculté, la liberté souveraine et absolue, qui confère à Luke une dimension héroïque. Et c'est l'illusion qui lui répond chez nous de pouvoir choisir l'«inchoisissable», en l'occurence ici le fait de ne pas avoir d'ennemi. C'est cette illusion, dis-je, qui se profile à l'arrière-plan des réactions au terrorisme islamique que j'ai évoquées ci-dessus.

Ainsi s'explique cet espoir qui semble nous étreindre de pouvoir très économiquement éviter cette guerre que nous a déclarée le terrorisme islamique en lui disant simplement : «non».

À chaque coup que nous porte l'ennemi, riposter par des larmes, par des marches, par des chansons, par des gerbes de fleurs, par des protestations d'amour universel, des slogans et des promesses de tenir bon face à la double tentation de la haine et de l'amalgame... Autant de manières incantatoires de vaincre magiquement notre ennemi en lui disant : «non, je ne veux pas que tu existes!»

Mais la réalité est têtue.

Cet ennemi existe. Il nous a choisi, et nous ne pouvons pas simplement choisir qu'il ne l'ait pas fait.

Pour cette raison, à savoir parce qu'il a au moins la vertu d'exister, le terrorisme peut nous apprendre quelque chose à propos de nous-mêmes, nous contraindre au retour sur nous-mêmes, à une prise de conscience nécessaire des limites qui sont imparties à notre liberté, limites que nous préférons trop souvent ignorer. Souhaitons qu'à son corps défendant, il nous rende au moins ce service.

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