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07/06/2015 08:32 EDT | Actualisé 07/06/2016 05:12 EDT

Quand Dieu ou ses représentants décident si un couple est heureux ou pas

Nous nous attendions à vivre un moment intéressant, sans plus. Ce que nous ne soupçonnions pas, c'est ce que le film a réussi à remuer en nous et chez les autres spectateurs.

Dimanche soir, trois amies se sont réunies pour assister à la représentation du film Gett, le procès de Viviane Amsalem: une Québécoise dite «de souche», une anglophone juive ashkénaze qui a vécu en Israël et dont le père est un rescapé de la Shoah, et moi-même, qui ne démordra jamais de la nécessaire et indispensable laïcité.

Trois divorcées. Chacune à leur manière. L'une d'entre nous a divorcé selon le rite religieux juif.

Nous allions voir le film franco-germano- israélien qui aborde la question épineuse du divorce d'un couple juif devant un «tribunal» religieux en Israël. Nous nous attendions à vivre un moment intéressant, sans plus. Ce que nous ne soupçonnions pas, c'est ce que le film a réussi à remuer en nous et chez les autres spectateurs.

Que de questionnements, d'affirmation et de négation, à en juger par les discussions de couloirs et de trottoirs qui ont suivi la projection!

Au sein d'un couple judéo-séfarade, en Israël, une épouse demande le divorce. Hormis quelques scènes se déroulant dans les couloirs, tout se passe presque en huis clos, dans une chambre exiguë qui constitue le tribunal rabbinique.

Le divorce

En Israël, les rabbins sont seuls habilités à prononcer un divorce ou dissoudre un mariage. Ce qui présuppose, bien entendu, que le tribunal est religieux.

Le film Gett est une solide critique du système désuet et archaïque d'un tribunal religieux qui ne tient aucunement compte de la modernité, de l'égalité homme-femme, du hurlement en forme de SOS, du cri d'alarme et, enfin, du rejet de la religion par une femme forcée d'en arriver à cette dernière conclusion face à un mari fermé, manipulateur, et à un tribunal religieux inculte et peut être autoproclamé.

Le personnage de la femme, Viviane Amselem, finit par hurler l'absurdité de la situation devant des témoins - amis du mari - et devant le tribunal, composé de vieux hommes qui suivent des préceptes approximatifs, se voulant religieux, ne retenant que ce qui les arrange en interprétant ou en fabulant des maximes qui les confortent dans leurs croyances.

Ceci pour parvenir à leurs fins: refuser le divorce à la femme.

Les évidences

De toute évidence, au début du film, les trois vieillards, dont les références religieuses sont bancales, se rangent du côté du mari. Car c'est à l'homme que revient la décision d'accorder ou non le divorce à sa femme. Paraît-il que l'inverse arrive parfois. Rarement.

De toute évidence, également, les trois rabbins ne connaissent rien aux femmes et comprennent encore moins la revendication de liberté de Viviane Amsalem, dont le mari est en apparence irréprochable.

Voilà bien le problème. L'histoire est basée sur les apparences.

Plus le film avance et plus la transformation des rabbins et l'exaspération envers le couple transparaissent. Au début, ils sont peu enclins à entendre les doléances de la femme. Puis, ils se trouvent eux-mêmes démunis devant la fermeture et l'entêtement du mari, qui se place au-dessus des lois divines.

Démunis et, surtout, à court d'arguments religieux, même fabulés. Ce qui est saisissant!

Nous sommes sorties du film avec les mêmes conclusions sur un sujet international: l'indifférence envers les femmes et, surtout, la méconnaissance chez certains hommes de «l'autre moitié du monde» dans les couples où la religion prédomine.

Et surtout et, évidemment, la domination des hommes et leur pouvoir sur la femme.

Les droits humains

Il est vrai qu'ici ou en Amérique du Nord, comme le précise Viviane dans le film, il suffit que l'homme ne se présente pas trois fois consécutives devant le tribunal pour que le divorce soit prononcé d'office.

«Israël est une théocratie, ont affirmé des spectateurs en sortant du film, et tant que ce sera une théocratie, nous assisterons à ce type de scènes tragico-comiques.»

Pourtant, paradoxalement et à l'opposé de l'affirmation qui précède, dans la déclaration d'indépendance d'Israël en 1948, il est écrit que le pays doit «assumer une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens sans distinction de croyance, de race ou de sexe.»

Combien de citoyens israéliens connaissent leurs droits en cette matière? Combien de femmes continuent de subir le poids d'un mariage parce que c'est ce type de tribunal qui a cours au pays, qui décide si, oui ou non, elles «méritent» le divorce et de recouvrer leur liberté?

Sur une note plus légère, il y a dans ce film des scènes hilarantes pour quiconque connaît les Juifs séfarades. Lorsque les protagonistes se fâchent, la langue hébraïque virevolte pour laisser s'exprimer librement le mari, la femme, le frère, la sœur, l'ami, les amies, le rabbin de la communauté... en judéo-arabe, en français avec des allers et retours à l'hébreu... Ces passages ont fait éclater de rire la salle, qui comprenait et qui reconnaissait des membres de leur famille ou de la communauté, leur manière de s'exprimer, d'être et de raisonner... autant que ces manques de raisonnement typiques «ni queue ni tête».

Nous, les trois amies, avons affirmé unanimement que le machisme n'était pas racial. Il est malheureusement universel et international et se retrouve encore dans nos sociétés nord-américaines.

Ici, certains hommes multiplient les démarches juridiques, font traîner des procès de divorce pour finir par épuiser les ressources de la femme, la faire plier.

Un point sur lequel nous nous sommes entendues: la laïcité, bien qu'imparfaite, protège les femmes contre les abus et les interprétations religieuses loufoques.

Dans son Dictionnaire amoureux de la laïcité, Henri Peña-Ruiz affirme, au chapitre consacré à la femme et au féminisme, qu'«en affranchissant la loi commune de la religion, la laïcité constitue un levier majeur de l'émancipation de la femme et de la lutte féministe qui en est le vecteur. Pourquoi? Parce que les trois monothéismes ont sacralisé les normes de la société patriarcale qui les a vus naître.»

Les droits humains, les droits des femmes particulièrement, sont bafoués partout dans le monde malgré toutes les «bonnes volontés» de certaines sociétés démocratiques pour qu'il n'en soit plus ainsi.

Henri Peña-Ruiz: «Plus de deux siècles après, un constat s'impose. L'héritage des sociétés patriarcales pèse encore lourd aujourd'hui, et l'exigence d'une authentique universalité des droits humains se fait toujours sentir. L'humanisme comme projet d'accomplissement universel fait de l'émancipation de la femme une pierre de touche de l'émancipation de tous les êtres humains.»

Allez-voir ce film... C'est toute l'absurdité des systèmes archaïques religieux qui veulent imposer et juger de ce qui se passe dans la vie privée d'un couple, qui est remise en question.

L'absurdité de décider si une femme est heureuse ou pas avec son mari.

Gett, le procès de Viviane Amsalem est présenté au Festival du cinéma israélien de Montréal. Voir la bande-annonce.

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