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15/04/2015 11:28 EDT | Actualisé 15/06/2015 05:12 EDT

Un toit pour les femmes humiliées

C'était il y a six ans. Nous avons tous pleuré de colère, de rage. Nous avons crié notre indignation devant la tragédie Shafia. Quoi faire de mieux? Comment le faire pour ne pas heurter les mentalités?

Pour les sœurs Zainab, Sahar et Geiti et la femme Rona Shafia

C'était il y a six ans. Nous avons tous/toutes pleuré de colère, de rage. Nous avons crié notre indignation devant la tragédie Shafia. Quoi faire de mieux? Comment le faire pour ne pas heurter les mentalités?

Rester sur la ligne fine des droits des femmes, ceux des enfants? Sur la ligne fine du droit à la vie par la liberté! Toutes les questions se bousculaient dans notre tête derrière nos yeux embués par l'immense tristesse laissée par l'acte.

Nous le vivions et en étions témoins impuissants.

Tous avons senti les humiliations qu'elles avaient dû subir. Pire pour les femmes qui ont déjà vécu des violences familiales, conjugales ou autres pour le saint honneur. Ou celles qui ont voulu sortir de leur communauté. Celles qui ne savaient ni vers qui se tourner ni comment trouver de l'aide.

Le poids des traditions

Pour certaines femmes issues de la diversité québécoise, le poids des traditions est lourd à porter. Pas pour toutes... certaines d'entre elles savent s'épanouir dans un milieu traditionnel qui les rassure à condition que ce milieu ne soit ni empreint de violence physique ni verbale. Certaines autres connaissent les va-et-vient pour tenter de se libérer du joug familial et du poids de la tradition culturelle ou religieuse. Les filles Shafia en savaient quelque chose.

Autrefois, on ramenait les fugueurs chez leurs parents sans trop faire d'enquête par manque de connaissance des milieux immigrants au Québec ou parce que l'on se fiait aux apparences. Si souvent trompeuses. Autre temps, autres moeurs.

Ceux et celles qui déchirent le lien d'avec les traditions millénaires de leur culture d'origine savent ce qu'il en coûte de courage et de détermination pour affronter la liberté. Surtout ne pas en parler ou le moins possible dans une lourde ambiance de secret familial et de violence.

Affronter!

Oui. Affronter! Comme prendre de front. Ne pas regarder en arrière parce que, au moindre doute, le courage s'écroule comme un château de cartes laissant vide de l'humiliation double. Celle de n'avoir pu avancer sans regarder en arrière par manque de repères et celle de repartir vers l'enfer des privations, de la violence et de la non-compréhension. Zainab Shafia a dû être déchirée. Piégée.

Nabila Ben Youssef, comédienne et humoriste, « à 50 ans, j'ai dévoilé que j'ai été victime de violence conjugale, dans mon pays natal. Un coming out de femme violentée, moi j'appellerais ça un coming ouch! »

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Photo : Alain de Lamirande

Unité 9, un hôtel 5 étoiles

La vie de Nabila n'a pas été de tout repos. Comme la plupart des femmes dans la même situation, elle refusait d'admettre être une femme violentée : « j'ai refusé de le croire pendant 25 ans. Moi, une femme émancipée, aux idées de liberté, je n'arrivais pas à admettre que : non seulement j'avais subi la violence de l'homme que j'aimais... que je croyais plutôt aimer... pire, que je ne pouvais pas même le dénoncer. Nous n'étions pas mariés, nous étions encore des étudiants... et dans un pays musulman, une relation hors mariage est illégale. Je risquais donc carrément la prison. Croyez-moi, Unité 9 en comparaison avec nos prisons d'Afrique du Nord, c'est un hôtel 5 étoiles. »

« Lui était très, très, très, libre... Mais moi, je vivais cette relation en cachette. En cachette de ma famille, de mes voisins et de mes amies... je ne voulais pas être traitée de pute. »

Pute!

Voilà. C'est dit. Le mot est lâché. L'insulte suprême : Pute! Une fille ou femme, québécoise de première génération, le moindrement rebelle reçoit l'insulte tant redoutée : Pute!

Les victimes Shafia, Zainab, 19 ans, Sahar, 17 ans, Geeti, 13 ans, ont été qualifiées par leur père de putes vingt jours avant d'être assassinées.

Rona Amir Mohamed, première femme de Mohamed Shafia, a également dû entendre plus d'une fois ces paroles et devait redouter la déportation par répudiation dans son pays d'origine si son mari la reniait. L'honneur transformé en horreur.

Tu peux tuer toutes les hirondelles, tu n'empêcheras pas le printemps de revenir.

Proverbe afghan

Une jeune fille ou une femme, dans les milieux traditionnels en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient, doit rester vierge jusqu'à sa nuit de noces. Et si, à l'adolescence, elle se maquille ou revendique un tant soit peu de liberté, elle sera traitée de Pute!

Nabila: « Nous sommes ici encore très loin des défilés de la Fierté et des mariages gais. »

La Maison du Réconfort

Comme pour catharsiser par l'humour sa tragédie intérieure, Nabila Ben Youssef est devenue humoriste. Elle, comme des centaines de femmes, a vécu la violence d'un manipulateur, d'un pervers narcissique. Elle a été choisie comme porte-parole, il y a deux ans, pour la Maison du Réconfort, maison d'hébergement pour femmes et enfants victimes de violence conjugale. Elle a voulu apporter son soutien et redonner à un organisme qui accueille femmes et enfants, le plus souvent issus de la diversité québécoise, peu importe leur statut, l'ethnie, l'origine, la culture... une maison réconfortante comme elle aurait voulu en trouver une sur son chemin.

Redonner dans le sens de : liberté trouvée en vivant au Québec. Nabila n'hésite jamais à se porter à la défense des opprimés. Il y a quelques semaines, elle prenait la parole pour demander à sa manière la libération de Raif Badawi, le blogueur emprisonné en Arabie saoudite.

Nabila Ben Youssef connaît plusieurs femmes qui ont fréquenté la Maison du Réconfort à la suite des violences et des pressions de leur famille et amis. Certaines d'entre elles, avaient subi, il y a quelques mois, l'intimidation de leur entourage.

Karima (n'est pas son véritable nom) et ses enfants ont passé des mois dans la maison de l'hébergement.

« Nous le savons, les familles font des pressions énormes pour nous ramener vers la tradition en nous culpabilisant. En insistant sur le fait que les mœurs et les valeurs de "chez nous" ne sont en rien celles du pays d'accueil. Que les valeurs véhiculées ici au Québec sont des valeurs libertines. Malgré la violence conjugale, on nous affirme, qu'on nous enlèverait les enfants, que nous ne pourrons pas les élever seules et on nous somme de rester avec le mari pour l'équilibre des enfants. Pire parfois, on nous enlève nos papiers d'identité, nos passeports... Pensez-vous réellement que, lorsqu'un enfant voit sa mère se faire humilier, dénigrer ou harceler quotidiennement, ce soit souhaitable pour son équilibre? »

Un petit garçon aura une piètre opinion de la femme qui se laisse piétiner et s'imaginera qu'elle le mérite. Et la petite fille pensera que c'est dans l'ordre des choses de ne pas être aimée et d'être humiliée de la sorte. La tradition trop souvent pèse sur la condition féminine dans un cycle infernal.

Femmes et enfants sont encadrés

Karima : « Je suis née à la vie dans cette Maison, j'y ai trouvé une nouvelle famille, des amis, des femmes qui vivaient la même situation que la mienne, j'ai pu être en contact avec l'aide juridique pour divorcer, des personnes à l'écoute 24 h sur 24 h en cas de besoin, qui nous accompagnent dans toutes les démarches enclenchées, qui nous protègent, avec nos enfants, qui nous accompagnent, et pas uniquement psychologiquement. Un lieu confidentiel, un court passage de 3 mois, où on se sent en sécurité pour se lancer dans une nouvelle vie. »

La Maison a reçu des centaines de femmes avec leurs enfants au cours des dernières années. Une année, une femme avec ses 6 enfants y avait trouvé refuge.

« Les agresseurs viennent de partout, les agressées aussi. On a tous des amies, sœurs, cousines, voisines ou collègues de travail super déterminées, victimes de violence.

Est-ce que ça fait moins mal dans un petit 3 ½ à Hochelaga que dans un palace à Westmount ?

Est-ce que lorsqu'on est de la « haute » on tombe plus bas ?

Une amie d'une amie d'une amie m'a raconté - en fait c'était l'amie qui n'osait pas dire que c'était elle - qu'elle connaît une magnifique avocate de 5'8'' qui peut baisser les yeux, crouler sous les coups, finir au plancher... après ça mettre du fond de teint sur son humiliation, un peu de gloss et retourner travailler. Elle fait du droit conjugal!»

Les femmes ont beau être autonomes, éduquées et lettrées, lorsqu'elles tombent dans la tradition la plus conservatrice et patriarcale, elles se retrouvent démunies et envahies par un sentiment intense de laissées pour compte. Tranquillement dans la Maison, elles regagnent leur pouvoir grâce à une approche féministe. Elles sont, avec leurs enfants, guidées et accompagnées pour obtenir leur divorce, leurs papiers de résidence ou leur retour aux études. Elles se rapatrient et regagnent confiance en elles en se délestant de la victimisation.

Des dons

Lorsque j'ai visité la Maison cette semaine en compagnie de Cathy Arseneault, coordonnatrice, qui y travaille depuis 17 ans, elle et moi avons enjambé un couloir envahi par des paniers de donateurs. Cathy me l'expliquait heureuse, la voix étranglée par l'émotion : « Ce ne sont pas des paniers inutiles, mais des paniers (à linge) emplis d'objets, de tout ce dont une femme et des enfants ont besoin pour commencer une nouvelle vie et faire leurs premiers pas vers l'autonomie. Du dentifrice au grille-pain en passant par un mélangeur. Il y a des compagnies et des gens formidables et généreux. »

« Nous venons d'offrir un panier bien rempli à une de nos résidentes qui vient de nous quitter avec son fils pour aller vivre en appartement. »

La Maison du Réconfort accueille les femmes sans statut, sans papiers d'identité qui arrivent via SOS Violence conjugale, la police ou référées par un CLSC.

Nabila: «Que toutes celles qui ont envie de faire leur "coming ouch" s'y sentent les bienvenues.»

C'est parce que la Maison est, comme de nombreux organismes, dans la mire des coupes gouvernementales, qu'elle dépend de l'Agence de Santé et des Services sociaux, son principal bailleur de fonds que, pour la fête des mères, pour rendre hommage aux intervenantes psychosociales qui y travaillent et à celles qui s'en sortent grâce à leur implication... pour donner un coup de pouce financier, Nabila Ben Youssef, porte-parole, de la Maison du Réconfort, offre un spectacle au Lion d'or.

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Le plus grand souhait de Nabila

Que la salle soit pleine d'hommes et de femmes qui défendent l'égalité hommes - femmes. Ceux et celles qui sont contre la violence faite aux femmes et aux enfants, ici chez nous au Québec, sur notre territoire.

Fête des mères au Lion d'Or, à 14 h le 10 mai 2015.

Prix. 20 $ + taxes.

SOS Violence conjugale : 1 800 363-9010 qui fait de l'écoute 24 heures sur 24 / 7 jours sur 7

CLSC, portail santé : 514 286-6500

Police : 911

Le lien Facebook de la Maison du réconfort

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