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13/09/2018 16:08 EDT | Actualisé 13/09/2018 16:14 EDT

Jeunesse et médicalisation des problèmes sociaux

Demandons donc aux jeunes s'ils raffolent de la perspective d'une existence cadenassée par l'emprise chimique et la «norme» comme seul monnaie d'échange pour calmer ce qui s'agite et réagit en eux?

Les problèmes de santé mentale continuent d'être essentiellement abordés dans une perceptive biomédicale et psychologisante – rajoutons, culpabilisante.
Laura Marques (via Unsplash)
Les problèmes de santé mentale continuent d'être essentiellement abordés dans une perceptive biomédicale et psychologisante – rajoutons, culpabilisante.

Nos contemporains se portent bien. Nombreux sont-ils à gober leurs médicaments comme des Smarties, à consulter un spécialiste – s'ils en ont les moyens, à travailler sur soi, et de reprendre leur course folle auprès de cette société où la norme productiviste est reine.

Les problèmes de santé mentale continuent d'être essentiellement abordés dans une perspective biomédicale et psychologisante – rajoutons, culpabilisante. L'Occident continue de se parer de nouvelles injonctions, encourageant les démarches individuelles (médication prescrite rapidement, intervention individuelle, sacro-saintes techniques cognitivocomportementales), au détriment d'actions sociales touchant la collectivité. L'individu, toujours lui, apparaît comme la cause principale de sa souffrance. Tout va bien... vraiment.

Et comme si ce n'était pas assez, on ne fait pas de cadeau à la jeunesse, non, Monsieur!

Très tôt, dans les milieux scolaires et autres sphères de vie, un stigmate symbolique est apposé à l'enfant ou l'adolescent qui ne serait pas «normal», selon l'expression consacrée. C'est celui ou celle qui ne rentrerait pas suffisamment dans le rang, celui qui déborde.

Et lors de ce processus, où les diagnostics psychiatriques se multiplient rapidement, plusieurs jeunes n'ont pas le sentiment d'être écoutés ni respectés. L'information incomplète et l'utilisation d'un langage abscons sont monnaie courante. De plus, un manque d'accès à des services adaptés et à des alternatives à la médication traditionnelle survient de manière flagrante. Hors de l'école, c'est souvent point de salut, car il est ardu d'accéder à un intervenant en dehors des murs de l'établissement.

Un traitement restreint aux symptômes

Plutôt que d'agir sur les déterminants sociaux comme les conditions de vie, le réseau familial, la pauvreté, etc., on se borne souvent à considérer des «symptômes» aisément identifiables. Comme la consommation de drogue, «la santé mentale» n'est parfois que l'arbre cachant la forêt, simple manifestation de déterminants sociaux en action.

À l'occasion du forum Jeunes et santé mentale: pour un regard différent rassemblant nombreux organismes et acteurs, des constats émergent: «On appose un diagnostic sur les étapes ''normales'' de la vie du jeune. Un seul modèle humain est promu, celui de l'adolescent normal», ou encore «La médication est souvent utilisée pour régler les problèmes sociaux et l'intolérance des adultes aux comportements des jeunes». Pire encore, «Certains jeunes ont l'impression que leur médication sert principalement à normaliser certains de leurs comportements considérés comme différents.»

On le constate, la machine-éteignoir d'espoir marche à plein régime!

«Les enfants ne sont pas épargnés par les bouleversements de la société. Ils sont soumis, comme les adultes, à l'impératif d'un succès rapide, à la compétitivité, à la conformité [...] Ceux qui y dérogent sont facilement considérés aujourd'hui comme déficitaires», de soutenir Gérard Pommier, journaliste au Monde diplomatique. Dans ces circonstances, les jeunes ne sont pas victimes d'un système en souffrance, mais d'une anomalie, d'une dérive sociale qu'il ne faut surtout pas requestionner.

Monopole économiste sur la question de la santé, coupure à tout va dans les services, la pilule comme seul horizon, voilà où nous en somme.

Par ailleurs, les différents intervenants gravitant autour du jeune sont limités dans leur action, étant donné que les contours de l'organisation sociale actuelle et que le système de santé et des services sociaux ne sont pas pensés pour agir directement sur ces déterminants sociaux. C'est plutôt le biomédical (relativement curatif), l'autocentrisme hospitalier, notamment, qui l'emporte et fait plier tout le reste. Les alternatives qui pourraient être porteuses sont mises au carreau. Monopole économiste sur la question de la santé, coupure à tout va dans les services, la pilule comme seul horizon, voilà où nous en somme.

Mais la jeunesse n'en veut pas de ce contrôle social, de ce couperet à la différence, de ce consensuel déguisés en mode d'emploi au «mieux-être». Déjà en 1965, Jean-René Huguenin, évoquant la jeunesse: «Elle commence à être lasse de cette civilisation sans mystère qui prétend lui donner réponse à tout et lui apprendre à ne croire qu'à ce qui se voit, se touche ou se compte [...] Elle est lasse [qu'on cherche à] prévenir ses folies, étouffer ses rêves et lui fabriquer une belle conscience raisonnable et stérile.»

Dans les couloirs des hôpitaux et des bureaux, il serait pertinent d'apposer des affiches sur lesquelles on lirait: «Ralentissez sur la prescription de médications, attention à nos enfants». Faut-il rappeler que les médicaments ne sont pas une panacée et ne sont efficaces que de manière variable, tout en occasionnant des effets secondaires souvent nombreux et bien réels.

Les médicaments ne sont pas une fin en soi ni un traitement à prendre à la légère.

Puis, les antidépresseurs ne sont pas recommandés en première instance pour l'anxiété ou la dépression chez les jeunes, de même que les antipsychotiques n'ont qu'une efficacité limitée, mais ont d'importants effets métaboliques (Rousseau, C., et al., 2014). Qui plus est, c'est maintenant deux fois plus de jeunes Québécois de 12 à 18 ans qui prennent des antipsychotiques comparativement à la décennie précédente (RAMQ).

Bref, les médicaments ne sont pas une fin en soi ni un traitement à prendre à la légère. Qui plus est, ce serait un euphémisme de dire que le lobby pharmaceutique a un impact sur nos politiques sociales et notre intimité. Par ailleurs, pourquoi également ne pas se questionner sur l'impact des changements sociaux liés à la mondialisation, de même que sur les effets de la modernité, puis l'effritement des repères culturels et le fracas entres les assises fondatrices des civilisations se confrontant, avant de simplement ajouter quelques antipsychotiques à son pain quotidien?

Pistes de solutions

À l'occasion du Forum de la Relève étudiante pour la Santé au Québec (2017), le Mouvement jeune et santé mentale a déposé un mémoire faisant état de recommandations, notamment:

«L'accès gratuit à des services d'aide et de soutien psychosociaux et alternatifs à la médication psychiatrique pour les jeunes et les proches, et ce, sans que les services soient conditionnels à un diagnostic en santé mentale. La reconnaissance de l'expertise des jeunes et leur participation égalitaire sur toutes questions qui les concernent, notamment dans l'élaboration, la mise en œuvre et l'évaluation des politiques et plans d'action. Le respect et la garantie de l'exercice du droit à l'information, du droit à la participation au traitement, du droit à l'accompagnement et du droit au consentement aux soins libre et éclairé pour tous les traitements liés à la santé mentale.»

Il serait pertinent que la société ait à cœur l'action sur les déterminants sociaux et les approches biopsychosociales, via notamment la psychothérapie, les interventions familiales, le financement adéquat des organismes communautaires jeunesse et de santé mentale et des ressources humaines et financières convenables au sein des milieux scolaires.

Ah, et plus encore: qu'il serait heureux de se défaire une fois pour toutes de la gestion statistique, gestionnaire, technocrate et médiocre du système de santé et de service sociaux, qui n'en finit pas de démontrer son incapacité à répondre aux besoins en soins de la population. Dans ce champ de ruines, où est l'humanisme, l'universalité, la place des usagés, l'éthique, la considération de l'expérience clinique, le temps pour la parole et l'écoute?

Face à l'avenir balisé et grisâtre qu'on souhaite imposer à la jeunesse, rappelons-nous que des jeunes libres refusant d'instinct le sinistre avenir qu'on leur prépare, il y en a et c'est très sain. En effet, pourquoi n'y aurait-il pas «de jeunes gens assez passionnés pour déserter les perspectives balisées qu'on veut leur faire prendre pour la vie?» Pourquoi n'y aurait-il plus d'êtres assez déterminés pour s'opposer par tous les moyens au système de crétinisation dans lequel l'époque puise sa force consensuelle?», de clamer Annie Le Brun dans Du trop de réalité. Demandons donc aux jeunes s'ils raffolent de la perspective d'une existence cadenassée par l'emprise chimique et la «norme» comme seule monnaie d'échange pour calmer ce qui s'agite et réagit en eux?

C'est ainsi que nous appuyons sans réserve les revendications du Mouvement Jeunes et santé mentale, notamment celle, plus pressante que jamais, en faveur d'une Commission parlementaire sur la médicalisation des problèmes sociaux.

Ce texte a été coécrit avec Steve Dubois, intervenant en santé mentale et instigateur de l'Appel pour un collectif mobilisé (ACM)

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