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02/05/2018 09:00 EDT | Actualisé 02/05/2018 09:00 EDT

Le déficit d’attention du débat public

Les chances sont que la plupart des lecteurs accordant présentement leur attention à ce texte ne se rendront pas jusqu'à la fin.

stevanovicigor via Getty Images

On dit souvent qu'une des caractéristiques dominantes du XXIe siècle est la capacité d'attention de plus en plus limitée de tout un chacun. On ne peut le nier, la révolution technologique et les avancées qu'elle a amenées ont causé chez l'être humain une sorte de besoin constant, presque maladif, de stimulation faisant en sorte que l'aptitude à se concentrer sur quelque chose pour une aussi courte durée que cinq ou dix minutes est en danger. En effet, les chances sont que la plupart des lecteurs accordant présentement leur attention à ce texte ne se rendront pas jusqu'à la fin, car leur attention aura bifurqué après une ou deux minutes d'efforts soutenus pour bien en saisir la teneur.

Avec l'avènement d'agrégateurs de contenu comme Facebook et Twitter, la tentation d'enchaîner toutes les nouvelles du jour sans réellement comprendre ce qu'on lit se fait de plus en plus forte. Via Facebook, on nous expose seulement le titre des articles, une image et une phrase-clé pour attirer l'attention. Pourtant, est-ce véritablement suffisant pour bien saisir les enjeux que de lire un titre et une phrase? La raison nous dirait que non, puisque bon nombre de problématiques et d'événements sont pratiquement impossibles à exposer et à nuancer en une vingtaine de mots. En choisissant de se limiter à ces quelques bribes de contenu, on fragilise à la fois sa compréhension des faits et sa capacité à bâtir une réflexion cohérente et documentée.

En choisissant de se limiter à ces quelques bribes de contenu, on fragilise à la fois sa compréhension des faits et sa capacité à bâtir une réflexion cohérente et documentée.

Malgré tout, énormément de citoyens se contentent du degré zéro de l'information avant de se construire une opinion, qui loge pourtant sur des bases extrêmement friables. En fondant ses prises de position et ses actions sur des informations partielles, comment peut-on s'enorgueillir d'avoir un point de vue justifié et cohérent? C'est impossible, justement, et c'est ce qui constitue le cœur du problème. Ce phénomène engendre des tonnes « d'opinioneux » à cinq sous sévissant dans les espaces consacrés aux commentaires du public et débitant des phrases irréfléchies, souvent pleines de fautes et non fondées. On finit par en arriver à un point où tout le monde dit n'importe quoi parce qu'il s'informe à moitié, mais où personne n'écoute plus ce que les autres ont à dire, justement à cause de la qualité médiocre de leurs interventions. Le résultat s'incarne dans un débat public en crise : en crise d'attention, en crise de confiance et en crise de pertinence. Cet état profondément toxique ne doit pas durer, pour le bien de la réflexion collective.

La tendance est lourde : on prend de moins en moins de temps pour lire sur les enjeux sociétaux, mais on y réagit de plus en plus impulsivement, comme si l'on avait la science infuse alors qu'au contraire, on ne sait plus vraiment ce qui se passe justement puisqu'on ne lit plus que des fragments de ce qui se produit réellement. Pour rebâtir des débats publics plus réfléchis, moins acrimonieux et globalement plus sains, il urge de recommencer à s'intéresser aux enjeux de fond et à leur consacrer une attention digne de ce nom plutôt que de se contenter d'un titre ou d'une phrase accrocheuse.