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25/06/2018 13:09 EDT | Actualisé 25/06/2018 13:09 EDT

À la défense des vire-capots

Il est terriblement injuste de condamner les transfuges qui choisissent leurs valeurs profondes avant un parti.

François Legault accueille Marguerite Blais, ex-ministre libérale, dans ses rangs.
Ryan Remiorz/PC
François Legault accueille Marguerite Blais, ex-ministre libérale, dans ses rangs.

Dans le milieu politique, s'il y a bien une chose qui est mal vue, ce sont les transfuges, acteurs politiques choisissant de passer d'un parti à un autre. Lorsqu'un politicien fait ce choix, il doit s'attendre à se faire traiter de tous les noms : vendu, opportuniste, vire-capot, girouette et j'en passe. Généralement, ce sont les trompettes partisanes qui sonnent à tue-tête dans ces moments-là, de sorte qu'on ne réfléchit jamais réellement à ce qui pourrait motiver des gens ayant donné d'innombrables heures de leur vie à une famille politique à soudainement décider qu'ils devraient poursuivre leur engagement ailleurs, outre bien sûr les traditionnelles accusations de «s'être fait donner un comté facile».

L'erreur que l'on fait souvent lorsqu'il est question de transfuges, c'est de supposer qu'ils avaient rejoint leur précédent parti pour chaque phrase, chaque mot et chaque virgule de son programme politique. Pourtant, il est évident que non : il est purement impossible que tous les militants d'une formation politique donnée appuient avec une conviction égale chaque article de son programme, c'est la nature humaine.

Tous les individus ont des enjeux qui les passionnent davantage et qui vont conditionner leur vote ou leur militantisme alors que d'autres enjeux les indiffèrent complètement et ne changent rien à leur perception d'un parti. Il y a aussi assurément des positions du programme de leur formation qui les rendent plus ou moins mal à l'aise, qu'ils changeraient s'ils le pouvaient, mais dont ils sont tout à fait capables de s'accommoder puisque ce qui les fait vibrer personnellement se retrouve dans leur parti plus que nulle part ailleurs.

Lorsque cette variable unique change, elle peut sembler insignifiante pour certains observateurs, mais pour la personne donnée, elle transforme radicalement sa vision de son propre parti et peut lui donner envie de rejoindre un parti qui serait plus en phase avec sa position personnelle sur cet enjeu, qui est souvent en quelque sorte la raison pour laquelle elle a choisi de faire de la politique à la base.

Un exemple: Marguerite Blais

Un bon exemple de cette réalité est le cas de Marguerite Blais, députée libérale de 2007 à 2015, ministre des Aînés de 2008 à 2012 et qui a démissionné en 2015 après le décès de son mari. Quand elle a annoncé qu'elle rejoignait la Coalition Avenir Québec plus tôt cette année, les trompettes partisanes ont retenti et Mme Blais s'est fait lancer de la boue, ce qui était à prévoir. Toutefois, accuser la personne d'incohérence idéologique relève d'une mauvaise foi évidente, puisqu'elle a su expliquer les raisons de son implication politique, qui coïncidaient avec les raisons de son réalignement.

Marguerite Blais fait de la politique pour les aînés et pour les proche-aidants. Dans le PLQ de Jean Charest, elle était ministre des Aînés et pouvait donc transformer ce milieu comme personne; dans le PLQ de Philippe Couillard, elle est rétrogradée au staut de députée d'arrière-ban et le gouvernement entame des coupures qui nuisent terriblement aux aînés, qui ont dû se battre pour un deuxième bain par semaine. Est-il si incompréhensible qu'elle accepte lorsque François Legault lui propose de mettre en place une politique nationale de la proche-aidance avec la CAQ? Au contraire, n'est-ce pas tout à fait cohérent avec son engagement politique envers cette cause particulière que de changer pour le parti qui, à ses yeux, l'incarne le mieux en 2018?

Les partis changent aussi

Voilà une autre chose que l'on oublie souvent de prendre en compte : il n'y a pas que les individus qui changent, les partis le font aussi. C'est plutôt fréquent pour une formation politique que de changer de cap sur une question pour différentes raisons, mais cela n'oblige jamais ceux qui évoluent à l'intérieur de ce parti à appuyer ce virage s'il entre trop en conflit avec leurs valeurs profondes. Parfois, ce n'est pas un changement brutal, mais une tendance lourde qui finit par être trop lourde pour certaines épaules, qui choisissent alors de continuer à défendre leurs convictions profondes plutôt que le véhicule qu'ils ont initialement choisi pour les porter.

Un autre bon exemple est celui de Jean-Martin Aussant, qui a quitté avec fracas le Parti québécois en 2011, demandant la démission de Pauline Marois et déclarant que le parti ne prenait pas les moyens pour réaliser l'indépendance et qu'il pensait trop à la gouvernance pure et simple. Là encore, il est certain qu'Aussant avait évolué dans sa pensée depuis le jour où il avait rejoint le PQ : en s'y engageant, il voulait réaliser la souveraineté et en le quittant, il affirmait que le parti n'en prenait pas les moyens.

C'est en toute cohérence avec ses convictions qu'il a fondé Option nationale pour pallier ce problème qu'il percevait au Parti québécois qui, finalement, n'était pas le bon parti pour lui à ce moment-là. S'il avait quitté pour rejoindre le Parti Libéral, alors là on aurait pu le traiter d'opportuniste et de vire-capot, lui qui s'était engagé clairement pour l'indépendance, mais pas alors qu'il fondait justement un parti qui se voulait indépendantiste avant tout.

On oublie trop souvent que les partis politiques ne sont que de vulgaires véhicules pour mettre de l'avant des idées.

Justement, on oublie trop souvent que les partis politiques ne sont que de vulgaires véhicules pour mettre de l'avant des idées et que ceux qui s'y engagent le font pour des valeurs et des convictions plus que pour le véhicule en lui-même, ce qui est tout à fait sain. Ainsi, lorsque quelqu'un choisit de quitter un parti pour un autre, il sait pertinemment qu'il sera fustigé et traité de tous les noms par ceux qui étaient jadis ses collègues. C'est donc dire qu'il faut des convictions et des valeurs très fortes pour être capable de quitter des gens avec qui l'on a fait équipe durant des mois, parfois même des années.

Évidemment qu'il y en a eu et qu'il y en aura encore, des politiciens qui changent de côté pour les mauvaises raisons, mais il est terriblement injuste de condamner par la bande des gens de convictions qui choisissent leurs valeurs profondes avant un parti.

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