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11/01/2017 01:19 EST | Actualisé 11/01/2017 01:19 EST

Pas de capitalisme sans racisme?

Mostafa Henaway affirme que le Québec et le Canada sont deux États structurellement racistes. Comment le sont-ils selon lui? Rien de moins que par le cadre économique sur lequel ces deux États se construisent que l'auteur nomme le capitalisme. Au-delà de la belle rime du titre, informons M. Henaway que nous sommes bien en 2017.

Dans un texte du 3 janvier 2017, Pas de capitalisme sans racisme, Mostafa Henaway affirme que le Québec et le Canada sont deux États structurellement racistes. Comment le sont-ils selon lui? Rien de moins que par le cadre économique sur lequel ces deux États se construisent que l'auteur nomme le capitalisme. Au-delà de la belle rime du titre, informons M. Henaway que nous sommes bien en 2017. L'histoire économique ne s'est pas arrêtée en 1867 à la date de la parution du célèbre ouvrage de Marx, Le Capital.

M. Henaway est de ceux qui se font les porte-parole d'un discours tiers-mondiste qui a en horreur la nation et le libéralisme et qui, pour partie, depuis la conférence de Durban (2001) est islamophile par antisémitisme selon la formule consacrée par le philosophe français Michel Onfray.

Traumatisé par la Charte des valeurs, il ne pouvait s'empêcher de faire un détour sur la question de la laïcité. Dans son texte, il y a un message subliminal adressé aux lecteurs, la laïcité est raciste si celle-ci n'est pas compatible avec l'islam. Pour désarmer ce message, posons-nous la question autrement : quel islam est compatible avec la laïcité?

Drainé par son discours plus que par la réalité, Mostafa Henaway fait plusieurs erreurs. La première, elle est d'appréciation quant à la montée de l'extrême droite. La seconde concerne l'économie, il saisit mal la dynamique économique mondiale dans laquelle nous sommes et la troisième, sur le plan historique, c'est catastrophique en ce qui a trait aux questions de la nation.

Le sens de mon intervention est d'éclairer le lecteur tout en déconstruisant le discours idéologique de M. Henaway sur trois questions majeures qu'il aborde : la montée de l'extrême droite, le libéralisme et l'immigration et enfin, la nation.

La montée de l'extrême droite à travers le monde

Pour le tiers-mondiste, le racisme est une obsession! Le racisme est «tout autour de nous» (sic), il sera capable de sonder votre inconscient individuel ou collectif un peu comme les curés d'autrefois auscultaient l'âme. Par contre, lorsqu'il est question d'attentat, il sera de ceux qui sont incapables de déterminer l'origine ou la cause de l'acte sauf par le capitalisme et la misère dédouanant par la même occasion le terroriste.

Il faut bien comprendre que la montée de l'extrême droite en Occident est moins souvent due à une augmentation de la xénophobie qu'à la tendance conciliatrice des élites occidentales (establishment) envers l'islamisme dans un contexte d'insécurité culturelle et d'exploitation du passé colonial par certains lobbys. Ce que fait d'ailleurs M. Henaway avec ses reproches du passé colonial canadien concernant les aspirations laïques du Québec mélangeant allègrement les genres historiques.

Enfin, M. Henaway a dû mal à saisir le contexte international dans lequel nous sommes. La montée de l'extrême droite dans le monde occidental à son corollaire au Moyen-Orient et au Maghreb, l'islamisme - un exemple concret, la Turquie. Alors que l'islamisme persécute, tue, massacre... entendons-nous ces gens qui combattent sans répit le racisme et l'extrême droite s'en plaindre ou en faire leur cheval de bataille? Ce silence serait-il signe de consentement?

Capitalisme et immigration

En ce qui a trait à la question économique. M. Henaway s'étonne que le capitalisme soit l'exploitation de l'homme par l'homme. Oublie-t-il que c'est la base de ce système que d'accaparer la charge de travail pour la reconvertir en valeur monétaire ou productive.

Ensuite, l'auteur extrapole : l'économie canadienne ou québécoise se baserait sur un système d'exploitation racialisé. Sous forme de schéma, cela reviendrait à ce que notre économie ressemble à une pyramide séparée par des couches ethniques. Au sommet de cette pyramide, nous en déduisons d'après le texte qu'il y aurait les Blancs et à la base de celle-ci les Arabes et les Noirs. La base étant plus nombreuse que le sommet, l'auteur en conclut que la montée de l'extrême droite est habilement exploitée par les élites pour maintenir leur pouvoir en place.

Mais dans quel monde vit M. Henaway? Nous sommes une société plurielle et démocratique avec comme cadre politique le multiculturalisme inscrit dans la Constitution. Que veut-il de plus? Une meilleure représentativité des populations racisées dans l'administration publique? Les politiciens se sont déjà fortement engagés en ce sens. Seulement, il faut du temps! Quand la population immigrante augmente dix fois plus vite que la taille de l'administration publique que doit-on faire? Mettre à pied des fonctionnaires?

Beaucoup de Maghrébins sont désenchantés une fois arrivés au Québec, nous les comprenons. Le rêve d'une vie meilleure n'est pas à la hauteur du déracinement. Nous espérons vivement que les ordres professionnels vont s'engager dans une véritable démarche d'intégration des nouveaux arrivants. Il est anormal qu'un médecin devienne chauffeur de taxi. Selon moi, une bonne intégration des nouveaux arrivants sera gage de prospérité pour notre nation.

Quant au capitalisme, il ne s'embarrasse pas de la «race», il veut des compétences pour atteindre un objectif de rentabilité. Le capitalisme s'accommode très bien de la main-d'œuvre immigrante; elle est pour les patrons «l'armée de réserve de travailleurs» pour reprendre une expression marxiste. Le capitalisme, c'est l'inéquitable, mais pour qu'il demeure supportable et rentable il évite les injustices. Même David Austin, auteur de l'ouvrage Nègres noirs, nègres blancs. Race sexe et politique dans les années 1960 à Montréal ne fait pas le lien entre la race et le capitalisme sous forme de caste ou de strate dans une période où le racisme à l'égard des Noirs était pourtant courant.

Enfin, il est une très grande méprise historique de la part de M. Henaway de mettre tous les «Blancs» dans le même sac. Par le passé, les francophones et les Irlandais n'avaient pas accès aux mêmes privilèges économiques que les anglophones ou les descendants britanniques. Dans Nègres blancs d'Amérique, Pierre Vallières dresse d'ailleurs un excellent portrait de la société québécoise des années 1950 et 1960 dont les effets économiques de la relégation des francophones se ressentent encore aujourd'hui dans de nombreuses régions québécoises. M. Henaway est à mille lieues de la réalité historique et il s'en éloigne dangereusement en créant artificiellement un monde binaire entre «Eux» et «Nous», entre les racisés et les «Blancs». Au lieu de s'enquérir à combattre les clichés, il les accentue.

La nation, un imaginaire politique complexe

En ce qui concerne la nation et le nationalisme, M. Henaway écrit des banalités telles que le nationalisme serait vecteur d'exclusion, selon lui pour renforcer le capitalisme. Grossière erreur! Pour le capitalisme effréné, il n'y a pas de peuples. Il n'y a que des travailleurs. Pour le néo-libéralisme, il n'y a pas de citoyens. Il n'y a que des consommateurs.

Le néo-libéralisme et le capitalisme ont réussi ce que le marxisme et l'internationalisme ont échoué, c'est-à-dire l'internationalisation des classes, des travailleurs. Sans pays, sans nation, sans identité, chaque individu est interchangeable; sans culture, cultivé hors-sol, c'est la génération aéroport! Pour nos élites ultralibérales, il n'y a pas de race, il n'y a que des intérêts de classe. Ce qu'expose très bien Simon-Pierre Savard-Tremblay par le concept d'overclass dans son ouvrage L'État succursale.

Enfin, nous aimerions conseiller la lecture du célèbre ouvrage de Benedict Anderson, Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread of Nationalism. Beaucoup de gens, comme M. Henaway, abordent la question du nationalisme et de la nation sans jamais avoir lu cette sommité sur le sujet et pourtant, ils devraient. Après lecture de cet ouvrage, on constate que la nation est une construction à partir d'un imaginaire politique complexe en perpétuel mouvement. Le pays le plus étonnant à cet effet est probablement l'Indonésie. Plus de 258 millions d'habitants, 1 100 groupes ethniques différents, 742 langues ou dialectes et pourtant, le nationalisme indonésien est bien vivant. L'Indonésie est la preuve par l'exemple que le nationalisme n'est pas synonyme d'exclusion. Et sans nationalisme, il n'y aurait jamais eu de décolonisation!

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