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23/11/2015 10:22 EST | Actualisé 23/11/2016 05:12 EST

La réforme de l'aide sociale sera un coûteux échec

Sam Hamad et les libéraux ne savent pas calculer s'ils pensent épargner 50 millions de dollars par année avec la réforme de l'aide sociale.

Pour commencer, il faut mettre en contexte ces 50 millions qui représentent 0,05% de notre budget 2015-2016. Le gouvernement libéral va dépenser 30 fois plus que l'épargne escomptée cette année dans la stratégie maritime dont «450 millions de dollars pour soutenir les investissements privés manufacturiers dans les zones industrialo portuaires». Je me demande combien d'emplois ce «soutien» va nous rapporter? Comprenez qu'on part à la guerre contre une groupe de gens pour récupérer une somme insignifiante. L'idéologie semble primer sur l'idée économique ici.

Avant de poursuivre, il y a peut-être une solution réaliste à court terme pour aider les gens à sortir de l'aide sociale, spécialement pour les jeunes qui sont visés par les libéraux. Bien sûr que je pourrais parler du système d'éducation, de la redistribution de la richesse en général ou même du système monétaire qui pénalisent les plus démunis depuis leurs naissances. Le revenu de base universel est également une des solutions possibles, mais voici ce qui peut être changé cet après-midi :

Actuellement, la limite du revenu de travail pouvant être gagné sans qu'il y ait réduction de la prestation est un incitatif à refuser le travail. C'est 200$ pour une personne seule et 300$ pour deux adultes dans la même situation. Après ces montants, le gouvernement commence à pénaliser l'aide sociale. Dans ces conditions, accepteriez-vous un emploi déclaré qui vous offre environ 10 à 15 heures par semaine, avec des petits quarts de 3 à 5 heures à la fois, au salaire minimum? Vous allez gagner votre 200$ ou 300$ de plus par mois, mais les autres heures travaillées n'en vaudront plus la peine de façon symbolique, et peut-être mathématique aussi.

Ça pourrait devenir un choix plus intelligent à très court terme de quitter l'emploi ou de ne pas répondre si c'est sur appel, après avoir gagné le montant alloué sans pénalité, afin ne pas travailler quelques journées de plus dans le mois avec les coûts de transport et se le faire déduire ensuite de l'aide sociale en étant finalement perdant d'avoir été travaillé au-delà de la limite.

Il faut augmenter cette limite drastiquement, ne pas attendre le bénéficiaire avec un harpon financier dès qu'il a trouvé un travail, spécialement quand celui-ci est un travail pénible et garde la personne 10 000$ sous le seuil de la pauvreté même en travaillant toute l'année. La tentation de tout lâcher survient quand on a l'impression de travailler pour rien.

Moi qui suis en faveur de l'allocation universelle, ou du revenu de base pour tous, je n'aurais pas de difficulté à accepter que le chèque d'aide sociale ne soit pas pénalisé pendant plusieurs mois ou diminue de façon très graduelle dépendamment de l'emploi trouvé et du nombre de temps passé sur l'aide sociale. C'est aussi un moyen plus sûr de se sortir la tête de l'eau en continuant d'avoir l'extra de l'aide sociale pendant un temps, plutôt que d'en profiter pour sauver quelques centaines de dollars sur le dos d'une personne précaire. L'argent sera dépensé ici dans 99,99% des cas de toute façon. C'est ça faire tourner l'économie, ce n'est pas de vendre les mines à rabais.

Les raisons pour être sur l'aide sociale sont infinies. Il est impossible de classer tout le monde, mais j'aimerais me concentrer sur trois genres de personne que Sam Hamad pense pouvoir envoyer sur le marché du travail, mais qui seront un échec lamentable et coûteux :

1. Ceux qui ne veulent pas travailler

C'est eux qui doivent le plus rigoler de la réforme Hamad. On les pénalisera s'ils ne font pas des efforts pour retourner sur le marché du travail. Et bien, ils les feront ces efforts, ces démarches et iront à l'école s'ils y sont obligés. Ils pourront même créer un curriculum vitae, postuler dans un emploi et se présenter à l'entrevue. Ensuite, c'est très facile de s'arranger pour ne pas être le candidat choisi. Quelqu'un qui décide volontairement de ne pas intégrer le marché du travail pour vivre avec 616$ par mois est un rebelle silencieux. Je vous suggère le documentaire français Attention: danger travail pour mieux comprendre les gens qui font ce choix.

Pour ceux qui sont plus pressés, voici des courts extraits de gens ayant abandonné le travail ici et le témoignage d'un ancien patron. Ils sont plus libres que bien des travailleurs, voilà ce qui énerve bien des gens peinant 40 heures par semaine. Ces gens coûteront bien plus d'argent avec des professeurs et conseillers de toutes sortes que la poignée de dollars qui sera récupérée parmi ce groupe. Même en les menaçant au fouet, ça ne fonctionnera pas.

2. Ceux qui veulent travailler, mais qui ne trouvent pas

Alors on reprend la même histoire que le groupe précédent, ils feront ce que le gouvernement demande de faire, sauf à qu'à la fin absolument rien n'aura changé autour d'eux. Il n'y aura pas plus d'emploi disponible avec ce gouvernement libéral et qu'ils aient participé aux programmes de réinsertion au travail ne les rendra malheureusement pas plus attrayants aux yeux des employeurs. Et cette tendance ira en s'alourdissant dans le futur.

La majorité des gens ne sont pas à l'abri des nouvelles technologies, comme Uber qui vient semer la pagaille dans le monde du taxi. Beaucoup d'emplois sont menacés par l'automatisation dans les prochaines décennies. Même la construction à moyen terme. En plus de la mondialisation qui a délocalisé des centaines de milliers d'emplois dans les dernières décennies au nom du règne de terreur de la consommation de masse. Les bas prix, ça se paye d'une autre façon à long terme.

La solution serait de déménager là où il y a de l'emploi? Qui a eu cette idée stupide en premier? Les radios de Québec reprennent souvent cette idée comme la bonne parole. Comment fait-on pour se trouver un emploi à plusieurs centaines de kilomètres et organiser un déménagement quand il reste 300$ dans le compte de banque pour survivre encore trois semaines avant le prochain chèque? Les allers-retours pour trouver un emploi et prendre le risque d'attendre deux ou trois semaines avant la première paie pourrait ruiner quelqu'un qui possède déjà un travail, imaginez quelqu'un qui part de l'aide sociale! C'est irréaliste à moins que l'État paye en organisant le déménagement et la recherche d'emploi. Si des gens sont obligés de déménager, l'État doit garantir du travail disponible dans la nouvelle région.

Encore une fois, je prédis que très peu de ces gens se sortiront de l'aide sociale en trouvant miraculeusement ce qu'ils cherchent depuis des mois ou des années et les coûts vont dépasser les bénéfices.

3. Ceux qui sont incapables de travailler

Ils existent, et rien n'y changera avec la réforme Hamad non plus. Je ne parle pas de ceux qui ont des contraintes à l'emploi. Ils ont beau être jeune et en bonne santé, certains n'arrivent pas à être assez compétent pour occuper un emploi, même les plus faciles.

Il n'y a pas assez d'emploi pour tout le monde qui voudrait travailler, et c'est voulu. Des gens seront toujours exclus du monde du travail avec le système économique actuel. Le libre marché rend impossible un équilibre entre les compétences des gens et les emplois offerts. Il y aura toujours un décalage et des perdants des deux côtés; également avec des employeurs qui n'arrivent jamais à combler les postes qu'ils offrent.

Des barrières ont été mises, comme le salaire minimum qui empêche les moins productifs de travailler. L'Institut économique de Montréal et Nathalie Elgrably-Lévy aimeraient bien éliminer le salaire minimum pour qu'on puisse offrir une job à 2$ de l'heure à ceux qui produisent pour 3$ de l'heure.

Et c'est une saine barrière. Pour gagner l'équivalent du salaire minimum, vous devez être six fois plus productif que celui qui sera prêt à se vendre pour 2$ de l'heure afin de retrouver un emploi, voilà pourquoi certains en rêvent jour et nuit.

« Je travaillais chez McDonald's au salaire minimum. Vous savez ce que ça veut dire quelqu'un qui vous paye au salaire minimum? Vous savez ce que votre boss essaie de vous dire? " Hey, si je pouvais te payer moins, je le ferais, mais c'est interdit par la loi." »

Chris Rock, acteur et humoriste

Les entreprises incapables de survivre aux augmentations du salaire minimum doivent mourir, sinon tout ce qu'elles font, c'est garantir des emplois précaires à temps partiel qui sont appelés à disparaître tôt ou tard.

Somme toute, je pense que le gouvernement Couillard va effectivement créer de l'emploi avec sa réforme. Beaucoup de fonctionnaires, qui sont plus dispendieux que 616$ par mois, dont possiblement des gardiens de prison.

Pour ceux qui se réjouiront qu'on attaque enfin les assistés sociaux là où ça fait mal pour sauver 0,05% du budget, sachez que c'est un choix de société que de prendre la décision que des gens devront se démerder avec 308$ par mois. Qu'ils aient choisi ou non de se retrouver là, qu'ils fassent partie du 3% de fraudeurs ou pas, c'est un choix et il y aura des conséquences. Forcer quelqu'un à vivre avec si peu, c'est presque lui demander de commettre un crime pour survivre, s'il ne parvient pas à trouver d'emploi.

Ceux qui reçoivent des prestations d'aide sociale tout en travaillant au noir méritent d'être trouvés et punis, mais j'espère que dans le processus, nous n'oublierons pas les entreprises qui offrent ces emplois au noir. Il faut être deux pour ce genre de fraude. Je suis certain qu'avec un peu de créativité, des amendes salées aux entreprises fautives rapporteraient plus que l'économie de bout de chandelle qui sera tentée par les libéraux sur le dos des plus démunis.

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