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28/04/2014 11:26 EDT | Actualisé 28/06/2014 05:12 EDT

Lac-Mégantic: les wagons sont loin d'être les seuls coupables

Dès le départ, tout le monde a regardé dans la mauvaise direction pour trouver le coupable de la tragédie de Lac-Mégantic. En ce concentrant sur l'explosion même, on regarde l'arbre et on rate la forêt.

Une belle farce politique a eu lieu la semaine dernière alors que Lisa Raitt, ministre des Transports, a légiféré pour l'interdiction ou la modernisation des wagons DOT-111. Dès le départ, tout le monde a regardé dans la mauvaise direction pour trouver le coupable de cette tragédie, alors je ne suis pas surpris du tout que la solution majeure apportée soit complètement dans le champ droit. En ce concentrant sur l'explosion même, on regarde l'arbre et on rate la forêt.

C'est plutôt la philosophie low cost à mon avis qu'il faut pointer du doigt. Avant de changer des wagons, il est bon de se rappeler pourquoi ils étaient toujours présents en premier lieu. Voici la définition de low cost venant d'une encyclopédie du marketing en ligne:

Low Cost:

Expression anglo-saxonne utilisée pour désigner une entreprise qui pratique des prix très bas, grâce à la conduite d'une politique rigoureuse de coûts très bas, une planification de l'activité le plus longtemps possible à l'avance et une automatisation maximum (ou une suppression) des prestations habituellement assurées par des employés. L'expression a été médiatisée avec des compagnies aériennes qui, réduisant la prestation de service au minimum, ont commencé à proposer des vols à prix « cassés » par rapport à ceux offerts par les compagnies traditionnelles. Mais l'expression peut être utilisée pour d'autres secteurs d'activité pour lesquelles certaines entreprises procéderaient de la même manière.

Rail World Inc, la société qui détenait MMA au moment de la tragédie de Lac-Mégantic, est une entreprise à philosophie low cost dans sa pratique de tous les jours, et non au sens marketing. Sa description sur Wikipédia y indique que l'entreprise se « spécialise dans la gestion, la consultation, l'investissement, la privatisation et la restructuration de compagnies de chemins de fer ». Des beaux mots pour dire que l'activité principale consiste à acheter ou privatiser des compagnies ferroviaires en difficulté financière et les remettre sur le chemin de la productivité et du profit à n'importe quel prix.

Il existe une compagnie aérienne basée en Irlande (Ryanair pour ne pas la citer), desservant toute l'Europe, qui utilise cette philosophie d'entreprise et voyez ce qu'il faut faire pour pour casser les prix au point de voir certains billets n'être que 20 euros. Les agent(e)s de bord sont sous pression constante en ayant trouvé un moyen original de sauver de l'argent qui consiste à les payer uniquement quand l'avion vole. C'est pourtant dans les 25 petites minutes allouées par la compagnie entre deux vols qui se passent le plus d'action. Vous avez 180 personnes à faire sortir et 180 autres à entrer, l'équipage doit préparer le prochain vol et ne cherchez pas le pilote, il est sous l'avion en train de le ravitailler lui-même puisque l'entreprise ne paye pas un ingénieur spécialisé, ce qui laisse bien souvent entre 4 et 6 minutes aux pilotes pour réellement préparer le prochain vol dont chaque minute de retard vous demandera justification. Les pilotes étant majoritairement des indépendants, ils n'ont aucun filet social qui les protège en cas de maladie et peuvent donc travailler malade si vous tombez sur un moins vertueux.

Il existe aussi une politique de carburant minimum où la compagnie affiche un classement des meilleurs pilotes champions de l'économie de carburant jusqu'aux pires (soulignés en rouge, un avertissement subtil) qui en consomment trop. En plus du danger de voir certains être tentés de tester les limites pour impressionner le patron, voler avec un surplus raisonnable, mais sécuritaire de carburant représente que quelques centimes d'euros par passager pour s'assurer de ne pas manquer d'essence si jamais il y a plus de 15 minutes de retard en vol. Sans compter les refus de donner les coordonnées vers des grands aéroports en cas d'urgence (puisqu'un atterrissage y coûte plus cher), l'harcèlement pour que des agentes de bord maigrissent et l'argent public investi dans cette entreprise un peu partout qui se retrouve à Jersey et l'Île de Man, deux paradis fiscaux. C'est ce qu'il faut faire dans le domaine de l'aviation pour avoir des prix qui défi toute logique et compétition.

Quand vous achetez une compagnie ferroviaire en difficulté et que vous y appliquez la philosophie d'entreprise low cost, il est évident que la sécurité n'est pas au sommet de la liste des priorités. Ils en étaient conscients puisqu'ils ralentissaient constamment la vitesse parce que les rails sont en mauvaises état également. Voilà pourquoi c'est de la poudre au yeux cette solution des wagons.

Il faut être naïf pour s'imaginer que le coût des futurs changements ou réparations des wagons DOT-111 ne sera pas reporté ailleurs. Ils seront même obligés de couper pour compenser cette perte imposée par le gouvernement. La prochaine fois, ce seront les rails qui seront défectueux par manque d'entretien, ils auront attaché trop de wagons pour augmenter la productivité, iront trop vite pour faire quelques voyages de plus par année ou auront surchargé le personnel de travail au point de provoquer une erreur fatale, eux qui sont déjà réduits au strict minimum par loi qu'ils ont fait modifier par lobbyisme.

Car c'est un autre aspect des entreprises low cost: elles ont besoin d'aide du gouvernement pour déréglementer les pratiques puisqu'elles savent que leur canard boiteux ne peut survivre dans un système qui se préoccupe de la sécurité et de l'environnement, augmentant leur coût d'opération. Le plus beau est que, même quand lorsque le pire arrive, personne n'est réellement coupable. On ne peut pas mettre un numéro d'entreprise en prison. Ils peuvent même vendre pour 16 millions ce qui reste d'actif et laisser un autre prendre le relais. C'est du renforcement positif et un incitatif à recommencer puisque malgré tout ça, il est encore possible d'en tirer profit et tant que le pire n'arrive pas, le gouvernement laisse les entreprises tranquille en ne passant pas de réglementation pour les obliger à faire ce que la logique commandait de faire.

Ne cherchez pas uniquement des exemples de transport. Des magasins à grandes surfaces, en plus d'avoir des pratiques douteuses avec leurs employés, sont souvent pris avec des produits importés de Chine bourrés de produits toxiques. Le cheap est partout et il y a un coût caché derrière un prix trop alléchant ou une entreprise qui transporte des matières dangereuses avec un personnel réduit et de l'équipement passé date. Un prix que la société paye au complet sur plusieurs décennies ou parfois c'est un village paisible qui paye d'un coup. On fait passer quantité avant qualité, profit avant sécurité et actionnaires avant santé publique ou environnement. Il ne faut pas se surprendre des résultats.

J'ajoute au passage qu'il y a beaucoup plus d'accidents de travail mortels aux États-Unis dans les États right-to-work où les syndicats ont été démoli. Quand le profit passe avant tout, les catastrophes ne sont jamais bien loin et ce n'est pas des wagons quelques millimètres plus épais qui vont prévenir la prochaine.

C'est ça la philosophie low cost. C'est un psychopathe corporatif qui fait passer son profit du prochain mois avant toute considération dont les impacts négatifs à court, moyen ou long terme sont difficiles à prévoir. Le laisser en liberté, même avec plusieurs nouvelles règles, c'est se donner les moyens que tout ceci recommence puisqu'une des spécialités de la bête est de contourner les règles et exploiter les flous juridiques.

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