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22/05/2020 14:22 EDT | Actualisé 22/05/2020 15:28 EDT

Zoom et FaceTime sont la nouvelle norme, mais ils me rendent littéralement malade

Rien n'incite plus mon corps à la dysmorphie que de voir ma propre image à l'écran.

Ponomariova_Maria via Getty Images

J’ai survécu à la traite d’enfants et à l’inceste, mais en ces temps de pandémie, ma dysmorphie corporelle m’atteint d’une manière que je n’aurais jamais envisagée.

La dysmorphie corporelle est un trouble qui implique que vous ne pouvez pas vous empêcher de penser à un ou plusieurs défauts ou toute autre faille de votre apparence physique. Dans mon cas, c’est le résultat d’un trouble de stress post-traumatique, et j’ai lutté contre ce trouble pendant plus de deux décennies, malgré des années de thérapie.

Il n’existe que trois photos de moi entre 10 et 20 ans. À partir de la puberté, j’ai développé une peur de me regarder dans un miroir et de me faire prendre en photo. Je voyais les yeux de mon père abusif dans chaque reflet. Cela m’a tellement effrayée qu’à l’âge de 12 ans, j’ai appris à m’appliquer du gloss sans l’aide d’un miroir. Depuis, j’ai envisagé la chirurgie esthétique. Quelques jours avant mon mariage l’année dernière, j’ai envisagé d’engager un dessinateur au lieu d’un photographe pour la cérémonie. Dans mes pires moments, j’ai retiré tous les miroirs de mes murs.

L’anxiété exacerbe toujours ma dysmorphie. Elle fait fondre la frontière entre la terreur interne et externe, parce que mon esprit insiste pour me faire croire que j’ai l’air aussi monstrueuse que je le ressens.

Avant la pandémie, ma thérapeute m’a suggéré de prendre des médicaments contre l’anxiété pour gérer ces sentiments et de prendre des égoportraits comme forme de thérapie d’exposition. Le contrôle que je peux avoir en prenant un égoportrait m’a un peu aidée, mais j’ai toujours des crises de panique lorsque quelqu’un veut prendre une photo de groupe lors d’une conférence au travail ou d’une réunion de famille. Le fait d’être consciente de mon anxiété amplifie la panique et c’est une boucle sans fin. Je finis par craindre d’agir bizarrement parce qu’en fait, j’agis bizarrement.

Alors que beaucoup de gens n’aiment pas particulièrement Zoom, FaceTime ou d’autres applications vidéo en ce moment, moi, je les redoute.

Mais les photos de groupe ne sont pas un problème pendant la pandémie de COVID-19. Au contraire, la vidéoconférence est ce qui déclenche mes angoisses ces jours-ci. Alors que beaucoup de gens n’aiment pas particulièrement Zoom, FaceTime ou d’autres applications vidéo en ce moment, moi, je les redoute. Avec ces plateformes vidéo comme principal moyen de communication, j’ai du mal à rester en contact avec ma patronne, mes amis et ma famille tout en évitant de sombrer dans une dépression totale. Rien n’incite plus mon corps à la dysmorphie que de voir ma propre image à l’écran.

Tout récemment, j’ai envoyé un texto à ma patronne avant une réunion vidéo, lui disant que je préférais un appel téléphonique. Elle m’a répondu en insistant pour que nous utilisions Zoom. La réunion elle-même ne m’a pas inquiétée. J’étais trop préparée avec des tableaux, des graphiques et une foule de données. Mais l’anxiété de savoir que je pourrais voir mon propre visage pendant la réunion m’a fait paniquer.

J’ai pris une grande respiration et j’ai fouillé dans mon sac, qui n’avait pas quitté la maison depuis huit semaines, pour chercher des médicaments contre l’anxiété. J’ai avalé la dose, sachant que je n’avais pas l’énergie nécessaire pour pousser plus fort pour une conférence téléphonique sans divulguer les détails de mon trouble de stress post-traumatique dont je ne voulais absolument pas discuter avec elle. Même si j’avais voulu lui dire que je suis une survivante d’abus sexuels, ça n’aurait pas été une brève conversation. Pire encore, je craignais que ça ne nous distraie du travail que nous devions terminer.

Au final, je me suis débrouillée du mieux que j’ai pu.

Habituellement, lorsque je regarde l’ensemble de mon reflet, je ne reconnais que les traits qui me rappellent mon père violent. La dysmorphie me rend aveugle à tout le reste.

Avant la réunion, j’ai lissé le col de ma chemise et replacé mon collier préféré, une clé dorée estampillée du mot «courage», un cadeau d’un ami. J’ai vérifié que mon maquillage n’était pas défait comme il m’arrive souvent: en me pointant devant le miroir pour fixer un point précis de mon visage pour éviter le contact visuel avec moi-même.

Habituellement, lorsque je regarde l’ensemble de mon reflet, je ne reconnais que les traits qui me rappellent mon père violent. La dysmorphie me rend aveugle à tout le reste. Ça m’envoie dans une crise de panique que je peux décrire au mieux comme une sorte de migraine. C’est en partie la raison pour laquelle je n’ai qu’un seul miroir dans toute la maison. Il est suspendu au-dessus du lavabo de la salle de bain et je l’évite autant que possible.

En ouvrant mon ordinateur, je me suis connectée à la réunion et j’ai retenu ma respiration, en attendant que la lumière verte de ma webcam s’allume. J’ai poussé un soupir de soulagement lorsque l’écran s’est ouvert sur le visage de ma patronne, pas sur le mien. Nous avons parlé des objectifs de la semaine et j’ai évité de jeter un coup d’œil sur le petit écran où paraissait mon image. Il y a un moyen de fermer la petite fenêtre, mais je n’ai pas trouvé le bouton. J’espérais juste que je n’avais pas l’air aussi nerveuse que je le ressentais.

Ma patronne m’a dit qu’elle devait me montrer quelque chose et mon visage a clignoté sur l’écran. J’ai sursauté. Mon chien aussi. En me reculant, je ne voyais plus que les yeux de la personne qui m’avait fait mal dans mon enfance, la bouche de mon père qui souriait sadiquement quand j’avais mal, et les bras de l’homme qui me frappait jusqu’à ce que mon corps soit couvert de marques de sang.

J’ai voulu m’enfuir et j’ai commencé à me sentir mal, mais j’ai combattu cette envie et je me suis rappelée que je devais rester calme et avoir l’air professionnelle. Alors que ma patronne pensait avoir une réunion apparemment normale avec son employée, je me suis sentie provoquée.

Plus tard ce jour-là, mon neveu nous a envoyé un message à mon mari et moi. Il voulait nous parler sur FaceTime pour nous montrer sa nouvelle balle de baseball. J’aurais préféré un coup de téléphone, mais il est obsédé par le baseball et je voulais le soutenir.

Mon mari a remarqué que mon anxiété s’intensifiait lorsque l’appel de FaceTime a sonné. Il m’a tendu la main. Ma respiration devenait de plus en plus superficielle. J’ai tiré sur mes cheveux. J’ai regardé mon téléphone et je me suis massé les mains pour me distraire. L’appel vidéo n’a pas pu se connecter pour une raison quelconque et j’ai poussé un soupir de soulagement. Mon mari s’est approché de moi, me disant de ne pas m’inquiéter, que je suis belle.

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J’ai vérifié que mon maquillage n’était pas défait comme il m’arrive souvent: en me pointant devant le miroir pour fixer un point précis de mon visage pour éviter le contact visuel avec moi-même.

C’est le destin tordu de la nature qui fait que même les survivants d’abus et d’inceste doivent grandir et ressembler de plus en plus à leurs parents biologiques. Lorsque je me sens calme et détendue, je reconnais mes traits comme étant les miens. Quand je me sens heureuse, je ne pense pas que j’ai l’air grotesque comme mon père, qui m’a abusée.

Quand je suis stressée, les symptômes de la dysmorphie sont bien pires. Avec la propagation de la COVID-19, il a été difficile de trouver des moyens de remplacer mes routines d’adaptation normales tout en pratiquant la distanciation sociale.

Je savais que je devais trouver un meilleur moyen de faire face à cette situation, parce que ça interfère avec mon travail et ma famille et me fait me sentir mal mentalement. J’ai donc été soulagée lorsque ma thérapeute a accepté de me téléphoner au lieu que l’on fasse une vidéoconférence. Quelques minutes plus tard, je lui ai demandé à nouveau si elle pensait que la chirurgie plastique pourrait aider ma dysmorphie.

«Non, je ne pense pas que ça pourra s’attaquer à la source de ce qui se passe.» Elle a souligné que le trouble dysmorphique est plus psychologique que physique. Elle m’a dit que même si je ressemble à mes parents, je ne suis pas eux. J’ai dit que je ne veux pas être plus jolie, je veux juste avoir l’air différente. Nous avons tourné en rond comme ça jusqu’à ce qu’elle me demande finalement ce que je changerais, si on me donnait le choix.

«Je ne sais pas. Un plus gros nez?» J’ai ri. «Je veux juste ne pas ressembler à mon père.»

M’entendre énoncer cette logique désorientée m’a rappelé que ma thérapeute a raison. Changer mes traits par la chirurgie ne résoudra pas les raisons sous-jacentes de mon hyperventilation à la vue de mon propre visage. En plus, la chirurgie plastique est coûteuse. Elle m’a donné comme devoir de lire un livre sur le trauma et la guérison et nous avons fixé notre prochain rendez-vous.

Contactez vos proches, même ceux qui semblent aller bien.

Je sais ce que je dois faire pour gérer ma dysmorphie en ce moment. J’ai besoin de suivre un horaire de sommeil régulier, de faire de l’exercice d’une manière ou d’une autre et de prendre mes médicaments contre l’anxiété chaque matin tout en continuant mes séances avec ma thérapeute. L’énumération des étapes semble si simple. Mon flacon d’ordonnance est estampillé d’une étiquette sur laquelle on peut lire «À prendre au besoin». Mais depuis peu, «au besoin» signifie simplement tous les jours. Et même si je ne peux pas aller à la salle de sport, je peux au moins me rappeler de respirer.

Je veux que les gens comprennent que pour certains d’entre nous, la lutte n’est pas si évidente. Contactez vos proches, même ceux qui semblent aller bien. Plus que tout, je veux donner le bon exemple à ma nièce et à mon neveu. Je ne suis pas mon père, et je veux continuer à gérer ma maladie mentale pour pouvoir donner l’exemple de relations saines aux enfants de ma famille.

Ce texte, initialement publié sur le HuffPost États-Unis, a été traduit de l’anglais.