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08/06/2019 08:41 EDT | Actualisé 10/06/2019 09:50 EDT

On est allé visiter un CPE et une maternelle 4 ans. Voici nos observations.

Notre verdict: il y a au moins autant d'amour et de bienveillance envers les enfants dans chacun des deux groupes que nous avons visités.

Camille Laurin-Desjardins/HuffPost Québec
Mme Shanna lit une histoire à ses élèves, dans sa classe de maternelle 4 ans de l'école Saint-Noël Chabanel, dans le quartier Saint-Michel, à Montréal.

La Coalition avenir Québec en parlait déjà abondamment pendant la campagne électorale, à l’automne dernier. Et depuis leur élection, le premier ministre François Legault et son ministre de l’Éducation Jean-François Roberge n’ont pas fléchi sur la question: ils veulent implanter des classes de maternelle 4 ans pour tous les enfants de la province. Les défenseurs de cette mesure clament que cela permettra un meilleur développement des enfants, alors que d’autres voix réclament plutôt un meilleur investissement dans les Centres de la petite enfance (CPE).

Mais qu’est-ce que ces deux institutions offrent aux tout-petits, exactement? Le HuffPost Québec a essayé d’y voir plus clair en allant visiter une classe de maternelle 4 ans et un groupe de CPE de 4 ans dans le quartier Saint-Michel, à Montréal.

Spécifions d’abord qu’il ne s’agit pas d’une expérience scientifique, mais plutôt une occasion d’aller constater l’ambiance sur le terrain. Nous ne nous prononcerons pas sur ce qui est le mieux pour les enfants en ayant visité seulement deux classes. Des spécialistes de la petite enfance ont d’ailleurs débattu sur le sujet pendant les deux dernières semaines à l’Assemblée nationale, dans le cadre de la commission parlementaire sur la maternelle 4 ans.

Mais dans l’ensemble, nous avons constaté le même accompagnement bienveillant et, surtout, la même motivation principale de la part de l’enseignante et de l’éducatrice que nous avons rencontrées: l’amour des enfants. Vous pourrez le constater par vous-mêmes en lisant le récit de notre visite dans la classe de maternelle 4 ans, puis celui de notre expérience en CPE.

La classe de «Madame Shanna»

Il est 9h et des poussières lorsque nous entrons dans la classe de maternelle 4 ans de «Madame Shanna», à l’école Saint-Noël Chabanel. Les 14 enfants sont en plein atelier de robotique, un projet spécial qu’ils font une fois par mois. En suivant les consignes sur une tablette numérique, et avec l’aide de Bibitte, une animatrice spécialisée venant de l’externe, les tout-petits doivent construire un satellite avec des blocs Lego et ensuite le connecter à la tablette pour le faire bouger.

Camille Laurin-Desjardins/HuffPost Québec

Ils sont tous très impressionnés par ce qu’ils accomplissent. Particulièrement le petit Abderaïm qui, avec son coéquipier, termine le premier.

«Ça leur permet de travailler sur les couleurs, les formes, le travail d’équipe… La technologie, ça ne sert pas juste à regarder des émissions. Ils apprennent aussi à suivre des consignes», me glisse Shanna Chevrier Ouahbi, qui en est à sa troisième année comme enseignante dans une classe de maternelle 4 ans.

Le but, c’est de pousser les enfants à aimer l’école et à socialiser.Shanna Chevrier Ouahbi, enseignante dans une classe de maternelle 4 ans

L’objectif premier à atteindre au terme de l’année scolaire: préparer les tout-petits à la maternelle 5 ans. L’approche est basée sur l’enseignement par le jeu, précise Mme Shanna.

«Le but, c’est de pousser les enfants à aimer l’école et à socialiser. Ce ne sont pas tous les enfants qui ont connu un milieu de garde. Ici, dans le quartier, la cote de défavorisation est de 10/10. Ce ne sont pas tous les élèves qui parlent français, non plus.»

D’ailleurs, pendant l’atelier de robotique, deux enfants sont revenus de leur atelier de soutien linguistique, auxquels ils participent deux fois par semaine. La petite Oumayma, qui est au Québec depuis huit mois seulement, fait beaucoup de progrès, constate Madame Shanna. 

Il est 10h30. C’est l’heure de la collation. Deux élèves en charge de cette tâche vont chercher les collations et les apportent dans la classe pour leurs camarades. Puis, Mme Shanna demande à ses élèves de se rassembler dans le coin lecture pour une histoire intitulée «Bienvenue, un livre sur l’inclusion».

Camille Laurin-Desjardins/HuffPost Québec

 «Ici, on est au...» commence Mme Shanna.

«Canada!» complètent les enfants.

Mme Shanna confie à ses élèves: «Moi, mon papa, il vient de la Tunisie.»

«Mme Shanna, moi aussi, mon papa, il vient de la Tunisie!» s’écrie Yasmine.

Tout le monde précise son origine.

«Moi je viens du Canada, dit Aridje. Papa et maman viennent de l’Algérie.»

Puis, Mme Shanna décide de sortir dehors, parce qu’elle sent que ses élèves ont besoin de bouger.

«Ils ont besoin de dépenser de l’énergie, me dit-elle. Ça n’aurait servi à rien de rester en classe.»

Et hop! Tout le monde met son manteau et sort dehors avec joie!

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Mme Shanna dans la cour, avec ses élèves.

Chaque enfant choisit à quoi il a envie de jouer. Quand un tout-petit vient voir Mme Shanna pour un conflit, elle lui répond: «Qu’est-ce que tu peux faire?», pour l’aider à trouver des solutions.

«Je suis très impressionnée de voir leur cheminement. Ils évoluent vite. Ils commencent l’année dans leur coin, gênés. Maintenant, ils connaissent le fonctionnement. Ils saluent tout le monde dans l’école.»

Pendant qu’elle me confie cela, elle regarde Ali, qui tente de consoler Yasmine. La fillette pleurait il y a un instant parce que personne ne voulait jouer avec elle. Ali lui montre comment jouer au ballon.

«Au début de l’année, il était très rigide, très isolé. Et là... Ça, c’est ma paie» dit-elle, émue.

Pour Mme Shanna, voilà un bel exemple de ce que peut réussir à accomplir une immersion dans une classe de maternelle 4 ans pour un enfant qui n’est pas habitué à socialiser. 

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L'horaire de la journée (affiché en haut) a été un peu bousculé par le besoin des enfants de sortir dehors pour bouger, qu'a ressenti leur enseignante.

 À l’école Saint-Noël-Chabanel, les six classes de maternelle 4 ans ont toutes une éducatrice qui accompagne l’enseignante (celle qui accompagne habituellement Mme Shanna était absente le jour de notre visite). 

«Nous avons 25 000$ par classe pour engager une technicienne en éducation spécialisée ou une éducatrice en service de garde, affirme la directrice de l’école, Maryse Maheu-Dion. Nous avons aussi 5 000$ par classe pour du matériel, donc nous sommes bien équipés.»

Un budget supplémentaire de 14 000$ pour les six classes est aussi établi pour organiser des activités avec les parents.

«Et nous avons aussi les services d’orthophonistes, d’orthopédagogues, d’ergothérapeutes et de psychoéducateurs, continue la directrice. Les enfants sont bien servis. On peut faire de la prévention... ils en ont besoin, en milieu défavorisé.»

Mme Shanna ne pense pas que la maternelle soit la «solution parfaite». Elle croit plutôt que chaque parent sait ce qui est le mieux pour son enfant.

«Dans un monde de licornes, où on a toutes les ressources à l’infini, pourquoi pas [étendre la maternelle 4 ans à tous les enfants]? Mais dans l’état actuel, il y a beaucoup d’autres besoins. Et si on l’implante partout, je trouve qu’on passe à côté de l’objectif de base: combler les écarts entre les enfants défavorisés et les favorisés.»

Bienvenue chez les ours!

C’est une journée un peu spéciale au CPE Populaire Saint-Michel, lorsque nous allons visiter l’installation, puisque c’est la vente de garage des parents (qui ramassent de l’argent pour les activités offertes par le CPE) et que c’est aussi la journée des photos de groupe. Il y a de l’électricité dans l’air, lorsque nous arrivons chez «Les ours», le groupe multi-âges de 3-4 ans de Renée Lemyre, qui est éducatrice depuis 40 ans. Les petits Ours sont encore tout excités du spectacle qu’ils sont allés voir la veille à la Maison Théâtre. 

Ce matin, en arrivant, ils ont choisi l’émotion qu’ils ressentaient et l’ont placée dans la carte des émotions. Mila Elena a choisi le carton de la colère, me dit Renée, en l’observant du coin de l’oeil. La fillette ne semble plus fâchée. 

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La carte des émotions

Pendant ce temps, Tania choisit le carton de la météo pour représenter le temps qu’il fait dehors.

«Les ours! On vient s’asseoir!» commande Renée, qui veut initier une petite causerie. Mais ce matin, les ours sont trop dissipés. Elle tente de leur faire faire un concours de grimaces, mais rien n’y fait.

«Normalement, on irait dehors, mais là, on ne peut pas à cause de la vente de garage et de la photo», me confie-t-elle.

Alors tout le monde dans la salle d’exercice! Les petits ours se mettent à courir en criant «Poisson!».

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La directrice du CPE Populaire Saint-Michel, Lise Belisle, aide Renée Lemyre (à l'arrière) à diriger les enfants vers la salle d'exercice.

Les ours se sont dégourdi les jambes, ils sont prêts pour l’atelier de lettres. C’est que le spectacle qu’ils ont vu hier portait sur les lettres. Alors aujourd’hui, ils pourront décorer à leur goût la première lettre de leur prénom. Renée sort les grosses lettres en carton, et demande à qui elles appartiennent. Les enfants reconnaissent la première lettre de leur prénom. Sauf Julien, qui est un peu distrait, aujourd’hui. Au centre des tables, de la colle, des pompons, des plumes, des boutons... 

Crédit: Camille Laurin-Desjardins
L'atelier de décoration de lettres.

Victor aime tellement ça qu’il a le temps de décorer deux lettres. Mila Elena a mis plus de colle que de décorations, observe Renée en souriant.

Puis, les enfants peuvent faire ce qu’ils veulent, c’est l’atelier libre. Ils peuvent choisir d’aller dans le coin cuisine, le coin lecture ou encore le coin construction... 

«L’approche qu’on privilégie, c’est la pédagogie ouverte, le partage du pouvoir», m’explique Renée Lemyre.

L’objectif, pour ce groupe de 9 enfants? «On est ici pour être heureux, répond simplement Renée. On les accompagne pour qu’ils atteignent leur plein potentiel.» 

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Renée avec ses ours

«La plupart des enfants, ici, on les connaît, on les suit depuis la pouponnière, explique Renée. On se transmet des notes d’éducatrice en éducatrice, on connaît les forces et les faiblesses de chacun.»

«Hier, pendant une sortie, j’ai tenu la main de deux enfants qui vont peut-être être dans mon groupe l’année prochaine!» illustre-t-elle.

Pour elle, il ne fait pas de doute qu’un bon CPE est la meilleure «deuxième maison» pour un enfant de quatre ans. Même si l’approche est sensiblement la même dans une classe de maternelle 4 ans, admet-elle, la grosseur du milieu y est pour beaucoup.

«Quatre ans, c’est très petit, pour se retrouver dans une école où gravitent beaucoup d’adultes», croit-elle.

De quatre à cinq ans, c'est une année de plus pour aider l'enfant à se construire.Lise Belisle, directrice du CPE Populaire Saint-Michel

Le lien d’attachement est très important, ajoute la directrice du CPE, Lise Belisle.

«C’est comme ça que l’enfant se construit. Et de quatre à cinq ans, c’est une année de plus pour aider l’enfant à se construire.»

Pour ce qui est du dépistage de certains troubles d’apprentissages, par exemple, la directrice affirme que son installation travaille en partenariat avec le CSSS du quartier. 

«Quand on soupçonne quelque chose, des psychoéducatrices et des orthophonistes peuvent venir observer l’enfant et faire des recommandations. On travaille très étroitement avec les parents.» 

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Le CPE populaire Saint-Michel compte trois installations, dont les cours communiquent ensemble. En tout, le CPE accueille 220 enfants et 60 employés.

Ça y est, c’est le moment de sortir dehors, enfin! Les ours auront le temps de jouer un peu avant de prendre leur photo. C’est que le groupe attend Charlotte pour la photo; la fillette est allée visiter sa future classe de maternelle pendant la matinée.

«C’est le moment de l’année où il y a les visites des écoles, c’est un moment très stressant pour eux», affirme Renée.

Charlotte arrive enfin; on peut s’installer pour la photo. Mais la fillette ne veut pas lâcher la main de sa mère, qui ne réussira finalement pas (malgré tous ses efforts) à lui faire prendre une photo avec son groupe. 

«Tu as beaucoup de peine? lui demande Renée. Viens, on va aller marcher.»

Renée fait le tour de la cour en tenant la main de la petite Charlotte, inconsolable depuis le départ de sa maman.

C’est finalement l’heure de rentrer pour aller dîner. Charlotte sanglote encore, mais elle enlève son manteau et l’accroche au bon endroit calmement, me fait remarquer Renée («elle est toujours très ordonnée»).

«Des fois, il faut juste prendre le temps d’être là pour eux, ajoute l’éducatrice. Laissons leur le temps d’être petits, de grandir!»

Camille Laurin-Desjardins/HuffPost Québec

Qu’en disent les experts?

Le HuffPost Québec a demandé à Nathalie Bigras, chercheuse et professeure titulaire au département de didactique de l’UQAM, et à Monique Brodeur, doyenne de la faculté des sciences de l’éducation à l’UQAM, de commenter ses observations. Les deux femmes, qui ont déposé des mémoires à la commission parlementaire à l’Assemblée nationale, ont des visions diamétralement opposées sur le sujet.

Que pensez-vous de l’idée d’étendre la maternelle 4 ans à tous les enfants du Québec?

Nathalie Bigras: Ça part d’une bonne intention: rattraper les enfants qui ne reçoivent pas de services de qualité… Mais on a peur que le message qui soit transmis soit: «avant 4 ans, un milieu éducatif de qualité n’est pas important».

Tous les enfants ont besoin d’interventions précoces. Le cerveau se développe particulièrement dans les deux premières années de vie.

Monique Brodeur: J’y suis favorable, à condition de développer en parallèle le réseau des CPE et de laisser le libre choix aux parents. Même si nous avons réalisé beaucoup de progrès depuis les années 1960, les statistiques relatives à la vulnérabilité des élèves en maternelle 5 ans nous montrent qu’on fait bien, mais qu’il faut faire mieux. 

Même si les difficultés touchent particulièrement les milieux défavorisés, elles touchent aussi des élèves qui viennent d’un milieu favorisé. Je crois qu’il faut commencer par les milieux défavorisés, et graduellement étendre le réseau, toujours en complément avec les CPE.


L’approche est sensiblement la même, dans une classe de maternelle 4 ans et en CPE?

N.B.: Oui, ça se ressemble beaucoup, l’horaire de la journée aussi. Alors pourquoi vouloir investir 1 M$ pour construire des classes, alors qu’on se débrouille déjà très bien?

M.B.: Il y a assurément des éléments qui se ressemblent… mais ce qui touche la prévention, ce n’est pas travaillé de la même façon en CPE. Le CPE n’a pas ce mandat de préparation à l’école et aux apprentissages formels comme la maternelle 4 ans. 


Sous quelles conditions devrait se réaliser cet engagement phare du gouvernement Legault?

N.B.: Ça prend un ratio plus faible, comme dans les groupes de CPE, de 10 enfants. Parce qu’actuellement, dans les classes de maternelle 4 ans, le ratio peut aller de 14 à 17 élèves. Ça prend l’assistance d’une éducatrice à temps plein, pour épauler l’enseignant. Et si cette éducatrice est formée en petite enfance, c’est encore mieux. Si on va aussi vite, on ne sera jamais prêts pour répondre aux besoins de ces enfants parce que pour l’instant, les ressources complémentaires ne sont pas encore au rendez-vous.

M.B.: On travaille en ce moment à la bonification du programme de formation initiale pour le préscolaire. J’ai été mandatée par le gouvernement pour présider un comité sur cette formation. Je pense qu’il faut aussi s’assurer d’avoir dans les commissions scolaires les conditions favorables pour permettre le déploiement de ces classes.