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On a visité le plus gros centre de fabrication de prothèses au Québec

Dans les coulisses de ce curieux atelier qui déborde d'empathie, on a rencontré les artisans qui conçoivent les prothèses, des gens passionnés qui «font de la magie».
Les artisans de l'Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal ont fabriqué plus de 375 prothèses et en ont réparé près de 2200 autres dans la dernière année.
Les artisans de l'Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal ont fabriqué plus de 375 prothèses et en ont réparé près de 2200 autres dans la dernière année.

Vendredi matin, dans le quartier Côte-des-Neiges, à Montréal. Sylvie Francœur, mécanicienne, travaille sur un moule. Avec un vieux papier à radiographie récupéré, elle forme un cylindre dans lequel elle fera couler de la cire, qu’elle râpera ensuite pour lui donner la taille et la forme d’un bras. Non loin de là, la prothésiste Josée Dubois s’affaire à quelques perfectionnements. C’est elle qui a conçu et dessiné la prothèse. Ensemble, elles font «de la magie» pour offrir les meilleurs bras et jambes de remplacement possibles à ceux qui les ont perdus.

Bienvenue à l’Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal (IRGLM), où siège le plus gros centre de fabrication de prothèses au Québec. Le HuffPost Québec a eu accès aux coulisses de ce curieux atelier qui déborde d’empathie.

Ici, on fabrique des prothèses de doigt, de main, de bras, de jambe, de hanche...

«Notre clientèle est très variée», explique Véronique Lavoie, coordonnatrice des aides techniques (c’est-à-dire tout ce qui aide les personnes vivant avec un handicap physique: une canne, un fauteuil roulant, une prothèse...) au CIUSSS du Centre-Sud de Montréal, qui nous fait visiter les lieux.

«On me dit souvent que je redonne beaucoup au patient. Mais on gagne beaucoup, nous aussi: c’est très valorisant, faire ça.»

- Josée Dubois, prothésiste

«Les gens confondent souvent orthèse et prothèse, continue Véronique. La prothèse vient remplacer un membre manquant. L’orthèse, c’est pour un membre présent, mais qui a besoin d’être soutenu.»

Les patients de l’IRGLM fréquentent cet endroit après avoir été amputés. L’amputation peut être due à un événement traumatique (un accident de voiture ou une électrocution, par exemple) ou non traumatique (une maladie ou une malformation). Après avoir été opérés, ils arrivent à l’IRGLM pour commencer leur réadaptation et s’habituer à leur nouvelle prothèse, qu’on leur fabrique sur place.

«Après plusieurs mois de réadaptation, le patient sort d’ici, explique Véronique. Mais c’est un suivi pour la vie. On le revoit tous les ans pour sa prothèse. Ça prend des ajustements. Je dis souvent: c’est comme une auto. Au bout de trois à cinq ans, il y a de l’usure et il faut la remplacer.»

C’est ce qui explique que les patients sont souvent proches de leur prothésiste: ils peuvent avoir le même pendant 20 ou 30 ans. Il n’est d’ailleurs pas rare que des patients se retrouvent au party de retraite de leur prothésiste, souligne Véronique en souriant.

«Oui, c’est vrai!» répond en riant Josée Dubois.

Des métiers hors de l’ordinaire

Le métier de Josée Dubois, prothésiste depuis une vingtaine d’années, consiste d’abord à évaluer les besoins du patient, puis à concevoir la prothèse. C’est aussi elle qui assure un suivi auprès du patient et effectue des réparations, au besoin.

La mécanicienne, comme Sylvie Francoeur, fait davantage de travail manuel. Elle fabrique l’emboîture (la partie qui fait le pont entre le moignon et la prothèse), puis fait le montage et l’alignement de la prothèse. Et elle doit souvent trouver des solutions originales à des problèmes techniques uniques.

Sylvie Francoeur, mécanicienne, se sert d'un ancien papier à radiographie comme moule, pour ensuite faire couler de la cire, qui formera cette prothèse de membre supérieur.
Sylvie Francoeur, mécanicienne, se sert d'un ancien papier à radiographie comme moule, pour ensuite faire couler de la cire, qui formera cette prothèse de membre supérieur.

Mais comment devient-on prothésiste ou mécanicien? Il existe une technique en orthèses/prothèses afin d’obtenir le titre de prothésiste. Mais comme mécanicien spécialisé dans ce domaine, il n’existe aucune formation. On apprend sur le tas, comme on dit. Et ces deux corps de métier, ensemble, «font de la magie», comme le résume Véronique Lavoie.

«Ce sont souvent des gens qui ont un intérêt pour l’humain et la relation d’aide, précise-t-elle. Souvent, quand ils ont passé un examen chez l’orienteur, ils avaient une force pour la relation d’aide, mais ils aimaient aussi les métiers manuels. C’est quand même particulier, quand tu es un mécanicien, de dire: moi, je ne répare pas une auto, je fabrique des jambes. C’est très valorisant.»

Certains mécaniciens ou prothésistes ont déjà été ébénistes ou artisans. Josée, elle, était designer d’intérieur dans une autre vie.

Josée Dubois, prothésiste à l'Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal
Josée Dubois, prothésiste à l'Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal

«J’avais une grand-mère amputée, raconte-t-elle. Elle n’était pas appareillée, elle n’avait pas de prothèse, mais ça m’a peut-être désensibilisée aux amputés... Il y a des gens qui n’aiment pas ça voir ça ou toucher à ça... J’aimais le côté médical, mais en même temps, j’aime le côté création, aussi. Ça mixe bien l’artistique et le manuel...»

Étonnamment, elle tient à préciser que son métier est aussi... égoïste.

«On me dit souvent que je redonne beaucoup au patient. Mais on gagne beaucoup, nous aussi: c’est très valorisant, faire ça. On redonne de l’autonomie au patient, il est content... Regarde, j’ai les petits yeux qui viennent plein d’eau», dit-elle, émue, mais tout sourire.

Amputé à 25 ans

Richard Boily est suivi à l’IRGLM depuis le début des années 1990. Au fil des ans, il a développé une relation d’amitié avec son prothésiste Daniel Normandin, lui même amputé d’une jambe.

«Il sait ce qu’on vit», précise M. Boily, quand le HuffPost Québec le joint par téléphone à Chibougamau, où il réside.

Richard Boily, qui célébrera sous peu ses 58 ans, est amputé de la jambe droite depuis 1987. Alors qu’il travaillait dans une mine, une roche de dix tonnes lui est tombée sur la jambe. Ç‘a été tout un choc pour le jeune sportif, qui avait alors 25 ans. Il se souvient de la première fois où on lui a mis une prothèse, et qu’il a essayé de marcher, en s’appuyant sur les barres parallèles. C’était à l’Institut de réadaptation Lucie-Bruneau, à l’époque.

Cette salle de l'Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal constitue une étape importante pour les patients amputés, alors qu'ils marchent souvent pour la première fois avec leur prothèse, devant un grand miroir.
Cette salle de l'Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal constitue une étape importante pour les patients amputés, alors qu'ils marchent souvent pour la première fois avec leur prothèse, devant un grand miroir.

«Tu te le demandes si ça va être possible, mais quand tu vois que tu peux marcher...! raconte Richard Boily. La première fois que je suis sorti dehors avec la physiothérapeute, je marchais tout seul, j’avais une canne… les larmes coulaient.»

Richard Boily n’a jamais cessé d’être actif. Il a même participé à deux reprises aux Jeux paralympiques en ski alpin.

Selon le cheminement du patient

Chaque prothèse est unique, évidemment, puisqu’elle est moulée à partir d’un membre du patient. Mais il existe aussi une multitude de modèles de prothèses, qui varient selon les besoins des patients... mais aussi selon le degré d’acceptation de leur condition.

«Je dis souvent: “on fait les meilleures prothèses... mais on ne fait pas de jambe et on ne fait pas de bras.” Souvent, c’est une nuance qu’il faut apporter avec les usagers qui viennent d’être amputés.»

«Les usagers qui doivent avoir une première prothèse, des fois, ce n’est pas facile, explique Véronique Lavoie. On doit cheminer avec la personne pour lui expliquer. Moi je dis souvent: “on fait les meilleures prothèses qui se font, j’en suis pleinement confiante... mais on ne fait pas de jambe et on ne fait pas de bras.” Et ça, souvent, c’est une nuance qu’il faut apporter avec les usagers qui viennent d’être amputés.»

Ces nouveaux patients veulent souvent quelque chose qui passe le plus inaperçu possible, qui imite le plus possible la couleur de leur peau et le membre à remplacer. Lors de notre passage, la mécanicienne Sylvie Francoeur était en train de fabriquer une prothèse myoélectrique de membre supérieur.

«Ça marche avec la contraction des muscles, explique-t-elle. Il y a une équipe d’ergothérapeutes qui trouve les emplacements pour les muscles, pour pouvoir faire ouvrir et fermer la main.»

Selon le cheminement du patient

Chaque prothèse est unique, évidemment, puisqu’elle est moulée à partir d’un membre du patient. Mais il existe aussi une multitude de modèles de prothèses, qui varient selon les besoins des patients... mais aussi selon le degré d’acceptation de leur condition.

«Les usagers qui doivent avoir une première prothèse, des fois, ce n’est pas facile, explique Véronique Lavoie. On doit cheminer avec la personne pour lui expliquer. Moi je dis souvent: “on fait les meilleures prothèses qui se font, j’en suis pleinement confiante... mais on ne fait pas de jambe et on ne fait pas de bras.” Et ça, souvent, c’est une nuance qu’il faut apporter avec les usagers qui viennent d’être amputés.»

Ces nouveaux patients veulent souvent quelque chose qui passe le plus inaperçu possible, qui imite la couleur de leur peau et le membre à remplacer. Lors de notre passage, la mécanicienne Sylvie Francoeur était en train de fabriquer une prothèse myoélectrique de membre supérieur.

«Ça marche avec la contraction des muscles, explique-t-elle. Il y a une équipe d’ergothérapeutes qui trouve les emplacements pour les muscles, pour pouvoir faire ouvrir et fermer la main.»

Lors de notre passage, Sylvie Francoeur était en train de fabriquer une prothèse myoélectrique (on voit la main qui pourra s'ouvrir et se fermer à l'arrière-plan).
Lors de notre passage, Sylvie Francoeur était en train de fabriquer une prothèse myoélectrique (on voit la main qui pourra s'ouvrir et se fermer à l'arrière-plan).

Ce type de prothèse n’est pas idéal pour tous les amputés d’un membre supérieur, tout dépendamment de leur condition physique, de leur travail, mais aussi de la condition de leur moignon. Le mieux, ajoutent Josée et Véronique, c’est encore le bon vieux crochet, qui reproduit le mouvement de la pince. C’est ce qui est le plus utilitaire, même s’il n’est pas «chic chic», convient Véronique.

«C’est sûr que la première chose que les patients disent en arrivant, c’est: “je veux pas de crochet!” relate Josée Dubois. Mais souvent, ils repartent avec un crochet, parce qu’ils se rendent compte que c’est très fonctionnel dans la vie de tous les jours.»

Une prothèse du membre supérieur de type «crochet»
Une prothèse du membre supérieur de type «crochet»

Certains patients qui n’en sont pas à leur première prothèse choisissent aussi d’assumer leur membre en moins et de personnaliser l’outil qui le remplace.

«C’est une de nos spécialités, ici, assure Véronique Lavoie. Certains usagers assument beaucoup plus leur prothèse et n’ont pas envie qu’on reproduise de la peau. On a vu toutes sortes d’affaires: de la dentelle, le signe du Canadien... chez les enfants, ils font même des modèles avec des motifs de Robocop.»

Véronique nous montre l’atelier d’un autre prothésiste, où trône une prothèse en cours de fabrication, décorée d’un motif de bois.

Certains patients qui n’en sont pas à leur première prothèse choisissent aussi d’assumer leur membre en moins et de personnaliser l’outil qui le remplace.
Certains patients qui n’en sont pas à leur première prothèse choisissent aussi d’assumer leur membre en moins et de personnaliser l’outil qui le remplace.

L’ostéointégration, ou le futur de la réadaptation

L’IRGLM flirte avec toutes sortes de technologies (selon les désirs des patients), des plus anciennes aux plus futuristes.

L’ostéointégration (une chirurgie remboursée depuis peu par la Régie de l’assurance maladie du Québec) est la toute dernière «tendance» en la matière. Le principe est simple: par chirurgie, on vient insérer dans le membre amputé du patient une tige de titane, dans laquelle il pourra ensuite fixer sa prothèse, avec un simple «clic».

«C'est incroyable. C'est vraiment comme si j'avais deux jambes.»

- Richard Boily, premier Québécois à avoir subi une chirurgie d'ostéointégration

«La meilleure comparaison que je pourrais faire, c’est entre un dentier et un implant dentaire, illustre Véronique Lavoie. La prothèse, dans les anciennes formes, c’est un peu comme le dentier: ça reste un corps étranger qui vient s’attacher sur le corps existant. Le futur de l’amputation, c’est vraiment l’ostéointégration, comme l’implant dentaire.»

Car ce «corps étranger» (ou emboîture) qui est fixé au moignon par différentes façons comporte son lot de désagréments, il faut le dire: de l’instabilité, des frottements et des plaies.

Richard Boily est le premier à avoir subi l’ostéointégration au Québec. Et cette intervention a carrément changé sa vie.

Richard Boily a été le premier patient au Québec à subir une chirurgie d'ostéointégration.
Richard Boily a été le premier patient au Québec à subir une chirurgie d'ostéointégration.

«C’est incroyable, confie-t-il. C’est vraiment comme si j’avais deux jambes.»

Il ne s’est pas empêché de faire du sport, au cours des 30 dernières années, mais sa prothèse le limitait, puisqu’elle lui causait des plaies. Et surtout, à son grand désarroi, il ne pouvait pas prendre de longues marches avec sa femme.

«Avant, je ne faisais même pas un kilomètre. Sinon, le lendemain, je ne pouvais plus mettre ma prothèse. C’était assez intense comme mal. Maintenant, je n’ai plus de mal du tout, il n’y a plus de frottement. Je peux marcher dix kilomètres. Je joue au golf, à pied.»

Le menuisier-charpentier vient tout juste de prendre sa retraite, mais il n’est pas au repos pour autant. Ses deux filles le tiennent occupé, dit-il en riant.

«Je suis justement chez l’une d’elle, je fais des rénovations. Avant, je n’avais jamais le temps de les aider avec ça, j’étais comme un cordonnier mal chaussé! Mais maintenant, je peux!»

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