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29/12/2019 10:28 EST

Le Vieux-Montréal tire un trait sur les visites guidées en calèche

Le 31 décembre, les chevaux tireront leur calèche pour la dernière fois à travers les chantiers de construction et les nouvelles tours à condos qui ont surgi comme des champignons.

THE CANADIAN PRESS/Graham Hughes
Luc Desparois, propriétaire de la plus grande étable de chevaux destinés aux calèches de Montréal, nourrit un de ses chevaux à Montréal, le dimanche 15 décembre 2019.

MONTRÉAL — C’est la fin du parcours pour King, Maximus, Marilyn, Maya et les autres chevaux de trait qui résident dans une étable vieillissante du quartier Griffintown à Montréal.

Le 31 décembre, ils tireront leur calèche pour la dernière fois à travers les chantiers de construction et les nouvelles tours à condos qui ont surgi comme des champignons, se frayant un chemin vers les rues pavées du Vieux-Montréal. Leurs battements de sabots rappellent une époque révolue, et bientôt ils ne se feront plus entendre.

À partir du 1er janvier, la Ville interdit les visites guidées en calèches traînées par des chevaux, faisant valoir des préoccupations croissantes pour le bien-être animal et une série d’incidents qui ont suscité une vague d’indignation et d’inquiétude des résidants.

Les points de vue divergent concernant cette décision de mettre fin aux activités des calèches dans le Vieux-Montréal. Pour certains, il s’agit d’une victoire pour les droits des chevaux qui souffrent depuis longtemps, et pour d’autres, il s’agit d’une perte tragique d’une partie du patrimoine de la ville.

Nathalie Matte, qui a travaillé comme cochère pendant 11 ans, fait partie du deuxième groupe.

Les chevaux «sont ce qui fait la magie du Vieux-Montréal, ce ne sont pas les lumières», a déclaré la femme de 52 ans lors d’une récente journée portes ouvertes aux écuries de Griffintown, tandis qu’elle installait le harnais de K.O., un hongre alezan.

Mme Matte, qui a été captivée par les chevaux alors qu’elle occupait un autre emploi dans le Vieux-Montréal, nie avec véhémence que les animaux de ce secteur d’activités soient maltraités.

«Il pèse 2000 livres, j’en pèse 90», a lancé la quinquagénaire en tapotant K.O., qui arborait un chapeau haut de forme perché au sommet de sa bride. «S’il ne voulait pas sortir, je ne pourrais pas l’obliger.»

Faciliter la transition

Mais pour les opposants à l’industrie, y compris l’administration municipale actuelle, les calèches tirées par des chevaux appartiennent au passé de la ville.

«Avec les vagues de chaleur en été, le changement climatique, le froid extrême en hiver, les travaux et le nombre de véhicules sur la route, nous avons une sérieuse préoccupation sur la sécurité des animaux», a affirmé récemment le conseiller Sterling Downey aux journalistes à l’hôtel de ville.

Il a souligné un certain nombre d’incidents ayant impliqué des chevaux au cours des dernières années et qui ont été captés sur vidéo, notamment une collision entre un cheval et une voiture, ainsi qu’un cheval gisant au sol après avoir glissé sur une grille métallique. En 2018, un cheval s’est affaissé et est mort durant une visite guidée.

M. Downey a tenu à dire que l’administration de la mairesse Valérie Plante avait fait tout son possible pour faciliter la transition, notamment en donnant un préavis d’un an. La Ville a travaillé avec Emploi-Québec pour aider les cochers à trouver un autre travail et a proposé de verser aux propriétaires 1000 $ par cheval en vue de la mise à la retraite des animaux.

À la mi-décembre, un seul propriétaire avait profité de l’indemnisation — un signe, croit M. Downey, que les chevaux sont encore utilisés dans d’autres secteurs qui pourraient mieux leur convenir.

«Nous sommes convaincus d’avoir pris la bonne décision et d’avoir fait les démarches appropriées, a déclaré M. Downey aux journalistes. Nous avons été plus que respectueux. Nous avons essayé de tout faire ce qui était nécessaire, en tenant compte du fait que cela a un impact sur la vie et les moyens de subsistance des gens.»

Mais de nombreux cochers et propriétaires de calèches, dont certains ont investi des dizaines de milliers de dollars dans leur entreprise, disent qu’ils risquent de tout perdre et ne savent pas comment se retirer d’un secteur où beaucoup d’entre eux travaillent depuis des décennies.

Injonction refusée

Luc Desparois, qui dirige le plus grand regroupement de calèches de Montréal et qui travaille à l’écurie de Griffintown, n’entend pas baisser les bras face à la Ville.

Le 16 décembre, un groupe de propriétaires et lui ont déposé une injonction dans une dernière tentative de renverser l’interdiction, arguant que les cochers ont le droit de gagner leur vie. Dans les documents déposés en cour, ils ont fait valoir que les cochers subiraient de graves dommages financiers en raison de la perte de revenus et devraient s’endetter pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs animaux.

Le juge Michel A. Pinsonnault, de la Cour supérieure du Québec, a rejeté leur demande, estimant que les cochers n’avaient pas démontré qu’une injonction d’urgence était nécessaire, et que la requête avait été présentée beaucoup trop tard dans le processus.

Le juge a tout de même affirmé que l’affaire portée par le groupe valait la peine d’être entendue sur le fond.

Dans une entrevue à l’écurie avant la demande d’injonction, M. Desparois a décrit l’interdiction comme un geste «politique», généré selon lui par un petit groupe de militants et de politiciens désireux de libérer de précieuses terres pour le développement immobilier.

Il soutient que ses chevaux sont bien traités et qu’il a les dossiers vétérinaires pour le prouver. Son écurie, une scierie reconvertie sans enclos, n’est peut-être pas luxueuse, mais elle est sécuritaire, insiste-t-il.

Ils disent que les chevaux sont blessés en faisant ça. Ils disent que les chevaux ne sont pas contents de faire ça? Prouvez-le, et je m’arrêterai demain.Luc Desparois, directeur du plus grand regroupement de calèches de Montréal

Lors de la journée portes ouvertes à Griffintown, des enfants jouaient dans la cour et des adultes buvaient du café tandis que les chevaux étaient attachés dans l’allée, acceptant les carottes et les caresses des visiteurs.

«Ils disent que les chevaux sont blessés en faisant ça. Ils disent que les chevaux ne sont pas contents de faire ça?, affirme M. Desparois, montrant d’un geste les environs. Prouvez-le, et je m’arrêterai demain.»

Il soutient que pendant des années, la Ville a refusé de simples demandes pour améliorer les choses, y compris l’installation de poteaux pour attacher les chevaux dans les rues du Vieux-Montréal, pour la sécurité des animaux et des piétons. M. Desparois attribue également à la Ville la responsabilité de l’incident du cheval ayant glissé sur la grille métallique, déplorant que les cochers ne soient pas informés des travaux routiers. Des cochers ont tenté de couvrir les grilles avec des tapis en caoutchouc, mais ceux-ci ont été aussitôt retirés, a-t-il indiqué.

Pour l’instant, M. Desparois ne veut pas spéculer sur ce qu’il fera après l’entrée en vigueur de l’interdiction, refusant d’accepter la fin de l’industrie.

«Je ne veux pas abandonner, parce que c’est un tas de mensonges», a-t-il martelé.

Cynthia Grahame, une Montréalaise qui a suivi le dossier, a des sentiments mitigés sur la fin de ce secteur d’activités.

Elle estime que le centre-ville de Montréal, avec la chaleur, la circulation et les travaux, «n’est pas un endroit sécuritaire ou approprié pour les animaux». D’un autre côté, elle juge difficile de les voir disparaître du paysage.

«C’est triste de voir toute la vie s’échapper de la ville», dit-elle.

Mme Grahame se demande s’il n’aurait pas été préférable d’explorer une solution de rechange, comme de déplacer les calèches vers une zone plus sûre comme le mont Royal.

«Est-ce le mieux que la Ville et la SPCA peuvent faire?», demande-t-elle.

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