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24/02/2020 15:24 EST

Voici à quoi ressemble vraiment la vie lorsqu'on pèse plus de 400 livres

J'ai passé près de trois décennies à entendre que je suis une bombe à retardement et que je mourrais à 30 ans et j'en suis vraiment, profondément tannée.

Courtoisie/Juliet James
Juliet James sur une plage du lac Michigan en octobre 2016.

Je suis une personne «infinifat». Je préfère ce terme à celui, offensant, que la plupart des gens utilisent sur le plan médical - «obèse morbide» - pour décrire mon corps.

À presque 44 ans, je vis depuis près de trois décennies avec un poids de plus de 300 livres. Mon poids adulte le plus bas a été de 325 livres en juin 2000. Il a fallu une restriction alimentaire extrême et beaucoup de marche (j’habitais à New York) pour arriver à ce nombre (à partir d’un poids de départ de 380 livres environ 18 mois plus tôt) . Il y a eu aussi beaucoup de changements dans mon poids (le yo-yo causé par les régimes) durant cette période.

La minceur à tout prix ne rendra pas une personne en bonne santé, mais c'est exactement ce que la société attend des gros.

Mes comportements étaient loin d’être sains, bien que ma perte de poids ait été saluée (par les gens qui ont pu le remarquer) comme une preuve que je travaillais pour être en meilleure santé. Ha! Pas tellement. Je travaillais pour être mince, et si vous ne pensez pas qu’il y a une différence, vous vous trompez profondément. La minceur à tout prix ne rendra pas une personne en bonne santé, mais c’est exactement ce que la société attend des gros.

Neuf mois après avoir atteint le nombre «325» sur ma balance, j’ai repris 75 livres. Je pèse actuellement 445 livres.

Ce n’est qu’un exemple de mes nombreuses années de «succès» avec les régimes. Je ne serai jamais mince, et j’en ai tellement soupé de me poser des questions stupides, insultantes, ridicules et invasives sur la vie dans un corps gras, comme si j’étais un objet de fascination affreux.

Pour que j’aie «honte» de ne pas avoir un corps plus mince, on m’a dit que je mourrais d’une crise cardiaque à tout moment (celle-là, je l’entends depuis que j’ai 15 ans). Les corps qui ressemblent aux miens sont apparemment une plus grande menace que le terrorisme! Pensent-ils que nous allons tous exploser? Je dis ça avec une certaine auto-dérision, mais il est aussi incroyablement alarmant de savoir qu’un chirurgien américain tienne de tels propos.

On m’a carrément dit de me suicider pour épargner aux contribuables ce qu’il en coûte de prendre soin de moi et pour épargner ceux que j’aime - en supposant que quelqu’un puisse m’aimer, ha ha! Cette insulte vient des commentaires d’une vidéo YouTube dans laquelle je me trouvais. Et si vous avez envie de me dire de ne pas lire les commentaires, je vous invite à lire ce que l’écrivain anonyme Your Fat Friend a à dire à ce sujet - surtout si vous êtes mince.

Et bien sûr, la plupart du temps, on dit que cette humiliation est exprimée par «préoccupation» pour notre santé. Pourtant, ça vient souvent de gens qui ont prouvé à plusieurs reprises qu’ils ne se soucient pas de la santé de quelqu’un qui me ressemble - des gens qui, en fait, sont parfaitement heureux de briser notre santé physique et mentale pour essayer de nous rendre plus petits (je pense à Jillian Michaels), surtout quand faire ça les rend riches et célèbres.

Est-ce que quelqu’un pense vraiment qu’il est sain de se faire répéter maintes et maintes fois que l’on est essentiellement au bord de la mort à chaque moment de la journée?

C’est tellement important que des voix comme la mienne soient entendues. La honte est constante. Ça vient de partout. La famille. Les amis. Les médias. Les médecins. Les trolls sur internet. Les gens avec des plateformes puissantes comme Oprah (oui, même si elle prétend, comme elle le dit pour Weight Watchers, que «Healthy is the new skinny»).

Cette humiliation est sans équivoque, me faisant du tort et à ceux qui, comme moi, vivent dans des corps très gras. Ils sont nos maisons. Est-ce que quelqu’un pense vraiment qu’il est sain de se faire répéter maintes et maintes fois que l’on est essentiellement au bord de la mort à chaque moment de la journée?

Au début de 2007, j’ai pensé à commencer un autre régime, mais je ne pouvais plus le faire. Au lieu de ça, avec l’aide d’un thérapeute des troubles de l’alimentation, j’ai adopté l’alimentation intuitive, basée sur le fait que votre corps sait intuitivement ce qui est bon pour lui. J’ai honte de dire que si cette thérapeute m’avait ressemblé, je doute que je lui aurais fait confiance, mais elle était mince, et elle me disait que c’était correct que moi je ne le sois pas - qu’il fallait juste que je m’aime comme j’étais. J’aurais aimé ne pas avoir eu besoin de cette affirmation de la part d’une personne qui n’a jamais été grosse pour m’en rendre compte.

Soudainement, mon monde avait changé. J’étais tellement prête, après tant d’années à me détester, à me sentir neutre pour mon corps pour une fois. Ce n’était même pas si difficile pour moi de l’adopter à l’époque. Je l’ai pris pour acquis - une chose qui allait plus tard me hanter.

En 2016, alors que j’étais en vacances avec mon mari (nous sommes mariés depuis près de 16 ans. Je suis grosse et je suis aimée, malgré le fait que pendant des années, on me disait que personne ne pouvait m’aimer comme je suis), je suis tombée. Nous mangions dans un tout petit café. Les gens se pressaient dans le vestibule en attendant que les tables se libèrent.

Je devenais de plus en plus inquiète de devoir naviguer dans une foule, à la fois parce que je suis un peu claustrophobe et parce que déplacer mon corps à travers une foule n’est jamais amusant. Je ne pense pas que la plupart des gens aiment essayer de se frayer un chemin à travers une foule - c’est pire parce que j’ose prendre de la place simplement en existant.

Courtoisie/Juliet James
Juliet James

Mon mari a senti mon anxiété grandissante, alors nous avons rapidement terminé le déjeuner et nous nous sommes levés pour quitter le restaurant. Je ne me souvenais pas de la marche entre le bâtiment et le trottoir, et dans ma hâte de sortir, je suis tombée. Je me suis accrochée à la porte, essayant bêtement de rester debout. C’est déjà assez gênant de tomber en public. C’est pire quand vous pesez environ 520 livres et que vous portez une chemise verte brillante.

Je suis certaine que j’étais en choc. On a cru que je m’étais déchiré le bicep droit en me tenant à la porte - «cru», parce qu’une IRM ou d’autres scans n’étaient pas une option à ma taille. Je le savais, donc je n’ai pas pris la peine d’aller aux urgences.

Quand nous sommes rentrés à la maison, j’ai eu des ecchymoses importantes et mon bras me faisait très mal. Je suis allée voir mon médecin de famille, qui m’a conseillé de reposer mon bras pendant 16 semaines, d’utiliser de la glace et de prendre des anti-inflammatoires. Après, ça devrait aller mieux. J’ai encore régulièrement des spasmes musculaires causés par des mouvements même mineurs dans cette zone.

16 ans plus tôt, alors que je travaillais dans une garderie de New York, je suis tombée. Cette fois-là, j’ai retenu ma chute avec ma main gauche. Sérieusement, n’essayez pas de freiner une chute, à moins d’être sur le flanc d’une montagne ou quelque chose du genre. J’ai partiellement luxé mon épaule. Il s’agissait d’une blessure au travail, ce qui signifiait que je devais avoir une indemnisation pour accident de travail. Il leur a fallu cinq semaines pour approuver la physiothérapie, mais à ce moment-là, des dommages permanents avaient été causés.

Dix ans plus tard, j’ai réussi à la disloquer à nouveau - dans mon sommeil (que voulez-vous, j’ai du talent). Les dommages permanents signifient que mon amplitude de mouvement dans ce bras est extrêmement limitée - et ça rend plus probable des luxations supplémentaires.

J’ai beaucoup écrit sur ces blessures et ma crainte que de futurs problèmes de santé ne soient diagnostiqués parce que, malgré la «préoccupation» pour la «santé» des personnes grosses, nous n’avons toujours pas accès aux mêmes soins qu’à nos pairs plus minces. Ces craintes sont tout à fait valables, parce que les personnes grosses meurent régulièrement de maladies non diagnostiquées.

Il y a une augmentation significative des problèmes de santé mentale chez les patients qui subissent une chirurgie bariatrique, incluant l'automutilation et le suicide.

Par exemple, à peu près à la même époque, ma grand-mère était traitée pour un cancer. Elle a dû subir des examens à répétition. En tant que personne grosse, ces tests me sont interdits. Et si j’avais un cancer? Soudainement, je me suis sentie prise au piège. Pas tant par mon corps que par une communauté médicale qui ne me donnerait pas accès à des soins de qualité et qui m’humilierait face à mes blessures ou mes maladies causées par ce manque d’accès.

Peu importe la blessure ou la condition avec laquelle je luttais, je savais que les régimes traditionnels ne m’aideraient pas; ça n’a jamais fonctionné, et j’ai toujours gagné plus de poids que j’en ai perdu.

En mars 2018, j’ai subi une gastrectomie verticale. Au cours de cette opération, environ 80% de l’estomac d’une personne grosse est coupé pour le rendre plus petit. Et même si, oui, j’ai pu retrouver une mobilité que j’avais perdue au fil des ans, la plupart du temps, j’aurais aimé ne pas l’avoir fait. La réalité, c’est que je suis beaucoup moins en bonne santé maintenant qu’avant ma chirurgie. Ma santé mentale a souffert.

Bien que nous n’ayons jamais été avertis de ça lors des consultations préopératoires, il s’avère qu’il y a une augmentation significative des problèmes de santé mentale chez les patients qui subissent une chirurgie bariatrique, incluant l’automutilation et le suicide.

Après l’opération, vous pouvez oublier l’alimentation intuitive. Comment pouvez-vous manger intuitivement alors que vous n’avez littéralement jamais faim? Ou qu’après des mois de famine, votre corps décide de riposter, et vous avez un appétit vorace? Bien que mon chirurgien avait un chiffre «objectif» de poids à atteindre après l’opération, ce n’était pas réaliste. Je savais qu’il valait mieux ne pas me fier à ces prédictions. Mais qu’en est-il des patients qui n’ont pas de repères?

Quand vous verrez mon corps, vous vous poserez des questions. Comment est-elle devenue si grosse? Qu’est-ce qu’elle mange? Comment s’essuie-t-elle? Peut-elle avoir des relations sexuelles? Qui voudrait coucher avec elle de toute façon? Vous ferez des suppositions à mon sujet. Elle doit manger toute la journée, sans arrêt. Je parie qu’elle aime le McDonald’s. Elle ne se soucie pas d’elle-même. Elle doit être si triste. Elle est clairement misérable.

Si vous me voyiez oser vivre ma vie sur Instagram, où je partage régulièrement des aventures de voyage et mon amour du maquillage, vous pourriez vous dire, «une autre grosse qui glorifie l’obésité!» Croyez-moi; quoi que vous pensiez, je peux presque garantir que j’y ai pensé, et que j’ai même réfléchi à pire à mon sujet. 

Heureusement, je suis assez forte pour ne pas me concentrer sur ces commentaires inutiles. J’ai également été victime d’intimidation quand j’étais enfant, mais avec la façon dont mon cerveau est structuré, ça ne m’a jamais vraiment dérangé. Je considère ça comme un privilège. Ce n’est pas une compétence. C’est comme ça que je pense. Tout le monde n’a pas ce privilège. Parfois, j’ai intentionnellement répondu à des «trolls» juste pour les distraire d’une autre cible peut-être plus vulnérable. Mais le fait que je puisse le gérer ne signifie pas que c’est amusant. 

Je veux juste être heureuse, mais peu importe à quel point ma vie est merveilleuse, je ne peux pas l’être. Pas complètement. Pas quand le monde refuse de changer. Quand on nous considère comme un «problème» qui doit être non seulement résolu, mais éradiqué.

Je suis profondément, profondément tannée. J’ai passé près de trois décennies à entendre que je suis une bombe à retardement et que j’allais mourir à 30 ans (et quand j’ai eu 30 ans, on s’est mis à me dire 50 ans). J’ai été hospitalisée pendant sept semaines à 15 ans pour une boulimie. J’ai été suicidaire. J’ai parfois été 100% capable d’accepter mon corps et à d’autres moments, je ne l’acceptais pas du tout. Pour l’instant, je suis quelque part entre les deux, mais ce n’est pas important, parce que de toute façon, c’est le seul corps que j’aurai à jamais.

Je veux juste être heureuse, mais peu importe à quel point ma vie est merveilleuse, je ne peux pas l’être. Pas complètement. Pas quand les gens refusent de changer. Quand on nous considère comme un «problème» qui doit être non seulement résolu, mais éradiqué. Quand les comportements liés aux troubles de l’alimentation sont salués comme de la «maîtrise de soi» ou de la «discipline», et les informations sur les calories sont affichées en gros caractères sur le devant des boîtes. Je dois cacher les étiquettes nutritionnelles dans le placard pour éviter de recommencer à questionner mes propres choix alimentaires ou de développer des troubles de l’alimentation, alors que j’ai tant travaillé pour les vaincre.

Si seulement le monde acceptait que les corps viennent dans une variété de tailles, nos vies pourraient être bien meilleures.

Mon poids corporel ne changera pas de manière significative. Cependant, ma vie et celles d’autres grosses personnes pourraient changer. Si seulement le monde acceptait que les corps viennent dans une variété de tailles, nos vies pourraient être bien meilleures.

Les personnes avec un poids comme le mien représentent un assez petit pourcentage de la population, mais nous existons et nous ne disparaitrons pas. Nous tombons en amour, nous nous faisons briser le coeur, nous avons du bon sexe, nous avons du mauvais sexe, nous rions, nous pleurons ... en d’autres termes, nous sommes comme les gens dans des corps beaucoup plus petits, et nous méritons les mêmes privilèges offerts à d’autres: l’accès à des vêtements attrayants, des sièges confortables et de bons soins médicaux (y compris l’imagerie). Nous méritons la dignité humaine fondamentale et le respect, et nous ne vous devons pas d’explications sur notre corps.

Alors oui, je suis fatiguée, mais je suis déterminée à passer tout le temps qu’il reste à ma bombe à retardement pour essayer de résoudre le vrai problème: la grossophobie.

Ce texte, initialement publié sur le site du HuffPost États-Unis, a été traduit de l’anglais.