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Après avoir dénoncé, cette victime d'agression sexuelle croit encore au système de justice

«C'est un peu ça, ma mission. C'est de montrer qu'il n'est pas si méchant que ça, le système judiciaire.»

«Je me promenais avec mon fils dans sa poussette et je suis passée devant le poste de police. Je me suis dit: “c’est là que ça se passe”. Il y a comme eu un déclic extraordinaire», se souvient Éliane Viau en repensant à cette journée d’été de 2018. «Ça faisait vraiment longtemps que je voulais porter plainte. Ça mijotait.»

En 1996, alors qu’elle était adolescente, son entraîneur de soccer l’a agressée sexuellement. Plus de 20 ans après cet événement qui a bouleversé sa vie et après y avoir longuement réfléchi, Éliane Viau s’est sentie prête à dénoncer son agresseur. Aujourd’hui, quelques semaines après la conclusion du dossier, elle ne reviendrait jamais en arrière, même si son entraîneur n’est pas derrière les barreaux.

«J’avais 15 ans, je faisais face à une personne d’autorité qui avait du pouvoir sur moi. Je pensais qu’on ne me croirait pas ou qu’on me dirait que je suis en manque d’attention», évoque-t-elle. «Avec la maturité, plus tard, je me suis dit: “qu’on me croit ou qu’on ne me croit pas, moi, je fonce”», poursuit la Montréalaise aujourd’hui âgée de 40 ans.

Éliane Viau
Éliane Viau

Les conséquences de l’agression dans les différentes sphères de sa vie ont été nombreuses et ce, pendant plusieurs années.

«Drastiquement, mes notes ont commencé à baisser. J’ai coulé des cours alors que j’étais première de classe. Je n’ai pas pu faire le métier que je voulais. Je rêvais de devenir médecin légiste.» Des problèmes d’appétit, des excès d’alcool, des cauchemars et de l’anxiété l’ont suivie pendant de nombreuses années. Éliane Viau a tenté de mettre fin à ses jours quelques mois après les événements, et a plus tard reçu un diagnostic de dépression chronique.

En 2007, n’en pouvant plus d’être prisonnière de ce vécu traumatisant, elle a décidé de s’ouvrir et d’aller chercher de l’aide. Elle a entrepris une thérapie qui a pu être en partie remboursée par l’Indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC) - qui peut indemniser des victimes même si elles n’ont pas porté plainte.

Cette première étape d’un processus de reprise de pouvoir a été très significative. «Comme victime, tu te dis que c’est de ta faute. Tout est à l’intérieur de toi, tourné envers toi. Avec la thérapie, j’ai tourné ça en colère contre lui», explique-t-elle. Et c’est cette colère qui lui a donné la force de se rendre au poste de police, il y a deux ans.

«Il n’y a rien qui te rend à l’aise dans un poste de police, absolument rien.»

Aller porter plainte a été l’étape la plus pénible, estime Éliane Viau, qui assure toutefois que ça vaut la peine de la franchir. «C’est mal fait», s’indigne-t-elle. «T’es dans une file de deux, trois personnes. Il y en a qui viennent chialer contre une contravention, et toi, tu arrives et tu dis: “je viens porter plainte”. Pourquoi? “Pour agression sexuelle”. Tu shootes ça devant tout le monde. Déjà, en partant, ça ne marche pas.»

«C’est une procédure qui manque d’humanité. Moi, j’avais déjà fait de la thérapie, mais pour une personne ultra fragile qui vient porter plainte, je trouve ça assez ordinaire. Il n’y a rien qui te rend à l’aise dans un poste de police, absolument rien», se désole-t-elle. «Il ne faut pas que tu t’attendes à ce que ce soit soulageant, ce n’est pas là que c’est soulageant.»

Plusieurs ressources existent pour accompagner les victimes d’agression sexuelle dans un tel processus, dont le réseau des Centres d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC). La porte-parole du réseau des CAVAC, Marie-Christine Michaud, souhaiterait que les services de l’organisme soient encore mieux connus pour que les victimes aient davantage le réflexe de les contacter dès qu’elles en sentent le besoin, et peu importe ce besoin.

Dans toutes les régions du Québec, les victimes, les proches et les témoins peuvent contacter un CAVAC pour recevoir une aide gratuite et confidentielle. Des bureaux de ces organismes sans but lucratif sont d’ailleurs présents dans tous les palais de justice du Québec et dans plusieurs corps de police de la province, tant allochtones qu’autochtones.

Les victimes peuvent être aidées, «que l’agresseur soit connu ou non, arrêté ou non, identifié ou non, et que la personne victime porte plainte ou non», souligne Mme Michaud. Les différents intervenants - des criminologues, psychoéducateurs, sexologues et travailleurs sociaux - ont des connaissances pointues sur le système judiciaire, assure-t-elle, et ils sont en mesure d’accompagner la victime à travers les différentes étapes.

Avoir reçu une information détaillée sur le fonctionnement au palais de justice par l’entremise du CAVAC a été très rassurant pour Éliane Viau, qui conseille à toute personne qui entame une telle démarche de se renseigner le plus possible avant de se lancer dans l’arène. La porte-parole du réseau des CAVAC abonde dans le même sens.

«Un des besoins les plus importants, c’est d’avoir une information juste, parce qu’une des conséquences que vivent les personnes victimes, c’est énormément d’anxiété, c’est de ne pas savoir ce qui va se passer», explique Marie-Christine Michaud. Les intervenants peuvent par exemple expliquer comment fonctionne le processus de plainte à la police et les différents scénarios possibles dans le déroulement du procès, en précisant où seront situés l’accusé, le procureur et l’avocat de la défense dans la salle.

«On n’est pas là pour conseiller les gens en disant: “tu devrais faire ça”. S’ils ont l’information, ils vont pouvoir décider ce qu’ils veulent faire, que ce soit en portant plainte ou non. Que la personne puisse avoir cette décision-là, c’est une forme d’empowerment, c’est une grosse reprise de pouvoir», soutient la criminologue de formation.

«Il a eu une épée de Damoclès au-dessus de sa tête pendant deux ans de temps. [...] C’était déjà une victoire pour moi.»

- Éliane Viau

Après la plainte d’Éliane Viau à la police, une enquête, qui aura duré deux ans, a été déclenchée. Puis, des accusations ont été portées contre son agresseur. Et déjà, elle estimait avoir gagné sa bataille.

«Ma mission était accomplie», lance celle qui insiste pour dire que le verdict final ne doit pas être l’objectif visé. «Il a eu une épée de Damoclès au-dessus de sa tête pendant deux ans de temps, le doute a été semé autour de lui. C’était déjà une victoire pour moi.»

Il n’y a pas eu de procès, mais plutôt une entente que la couronne a proposé à la défense et qui nécessitait que son agresseur plaide coupable. L’entente a été acceptée en novembre dernier et pour les 18 prochains mois, son ex-coach purge une sentence dans la collectivité, qui implique notamment de ne pas communiquer avec sa victime ou des enfants de moins de 16 ans et plusieurs autres contraintes, comme un couvre-feu. Il sera inscrit au registre des délinquants sexuels pendant 20 ans.

Aux yeux de plusieurs, incluant l’avocat d’Éliane, il s’agit d’une peine «bonbon», mais elle explique que c’est sa décision d’avoir accepté qu’une telle entente soit proposée à son agresseur. Elle précise par ailleurs qu’il était assujetti aux lois des années 90, un autre facteur qui entrait en ligne de compte.

«Mes avocats m’ont demandé ce que je désirais. Ils m’ont tout expliqué et j’ai donné mon accord. Mais j’aurais aussi pu dire: ”ça me stresse trop les gars, j’arrête ça là”.»

- Éliane Viau

«Il s’est fait dire par le juge qu’il était bien chanceux qu’on ait accepté ce genre d’offre-là. Aujourd’hui, c’est la prison directement», raconte celle qui estime que même si son ex-entraîneur n’est pas derrière les barreaux, à ses yeux, c’est comme s’il est en prison à son domicile.

«Je veux que les gens comprennent que c’est mon choix d’avoir accepté cette offre de peine plus légère. Mes avocats m’ont demandé ce que je désirais. Ils m’ont tout expliqué et j’ai donné mon accord. Mais j’aurais aussi pu dire: ”ça me stresse trop les gars, j’arrête ça là”».

Marie-Christine Michaud du réseau des CAVAC rappelle qu’un processus judiciaire ne sera jamais facile. «C’est quelque chose de profondément intime. Étant donné que ce ne sera jamais facile, la littérature est très claire, ce n’est pas nécessairement le résultat qui va être le plus important, c’est le processus. La personne victime n’aura jamais de prise sur ce qui va se décider. Par contre, ce qui va être le plus important, c’est qu’au fil de tout ça, elle ne soit pas seule».

L’été dernier, une importante vague de dénonciations d’agressions sexuelles a eu lieu sur les réseaux sociaux. Plusieurs victimes ont tenté de se faire justice elles-mêmes en dévoilant le nom de leur agresseur. Éliane Viau souhaite entre autres raconter son histoire pour les encourager à passer par les voies officielles et dans l’espoir de changer les mentalités face à un système qui n’a pas bonne réputation en matière d’agressions sexuelles. «C’est un peu ça, ma mission. C’est de montrer qu’il n’est pas si méchant que ça, le système judiciaire.»

Elle reconnait que dans le cas d’agressions sexuelles, il n’est pas toujours facile d’avoir suffisamment de preuves pour mener à des accusations, parce que bien souvent, il n’y a pas de témoins. Par contre, elle encourage les victimes à porter plainte, même si elles ne sont pas convaincues qu’il y aura suffisamment de preuves. «On peut être surpris du résultat, de ce que les enquêteurs peuvent trouver», pense-t-elle.

Jamais seule

Lors du jour J au palais de justice, l’ex-joueuse de soccer est passée par une vaste gamme d’émotions, mais le fait d’être bien entourée a fait toute la différence, selon elle.

«Je suis entrée dans la salle avec ma meilleure amie, une intervenante du CAVAC et mon avocat. J’étais entourée comme si j’allais à la guerre, c’est fou!» Éliane Viau affirme que son agresseur n’a pas saisi l’occasion de s’excuser ou d’exprimer le moindre remords, mais ça ne l’a pas empêchée d’être soulagée et de se sentir profondément libérée.

«C’était lui l’accusé, c’était lui que tout le monde regardait tout croche. J’étais tellement pleine d’adrénaline. C’était fait. J’avais envie de le crier sur les toits, c’était extraordinaire», affirme-t-elle, décrivant sa démarche comme le «meilleur move de sa vie».

«Le fait de mettre des mots sur ce que la victime vit, [...] c’est très apaisant, parce que tout à coup, elle sait qu’elle n’est pas folle et que ses réactions sont normales, et que c’est ce qu’elle a vécu qui est anormal.»

- Marie-Christine Michaud, criminologue, porte-parole et coordonnatrice du Réseau des CAVAC

La porte-parole du réseau des CAVAC rappelle qu’une victime peut très bien décider de ne pas porter plainte contre son agresseur si elle juge que c’est la meilleure option pour elle. Marie-Christine Michaud insiste par contre sur l’importance pour les victimes de pouvoir trouver une oreille attentive.

«C’est très important que la personne puisse avoir accès à des services où elle va pouvoir exprimer ce qu’elle vit et où on va la croire», souligne la criminologue. «Des fois les gens vont nous appeler une fois, et leur besoin est comblé», constate-t-elle.

«Le fait de mettre des mots sur ce que la victime vit, que ce soit de la colère, une baisse d’énergie ou même une peur de sortir, c’est très apaisant, parce que tout à coup, elle sait qu’elle n’est pas folle et que ses réactions sont normales, et que c’est ce qu’elle a vécu qui est anormal».

Bien avant d’en venir à porter plainte, la première étape libératrice pour Éliane Viau avait été de pouvoir se confier à quelques proches, ce qu’elle a fait pour la première fois six ans après son agression. «Il faut commencer par des personnes de confiance. Si tu es proche de ta mère, parles-en à ta mère, si tu es proche de ton amie, parles-en à ton amie. Ou sinon, ça peut être le CAVAC, le CALAC ou une psychologue», énumère-t-elle. «Il y a du monde, c’est sûr.»

Aujourd’hui physiothérapeute et mère de deux enfants de trois et cinq ans, Éliane Viau est fière du chemin parcouru, mais elle ne s’en cache pas, les souvenirs de cet événement douloureux survenu à son adolescence sont encore bien là.

«C’est un [processus] soulageant, mais ce n’est pas quelque chose qu’on oublie. Les émotions s’atténuent, mais tu n’oublies pas», nuance-t-elle. Et malgré que le processus judiciaire soit derrière elle et que son objectif soit atteint, elle a bien l’intention de continuer à s’impliquer pour la cause.

«Je me suis battue pendant 25 ans avec toutes ces émotions-là et tout à coup, pouf, je n’ai plus de bataille. Il fallait que je me trouve une autre mission. J’arrête de penser à mon événement à moi et maintenant, ma mission, c’est d’aider les autres victimes.»

Ressources pour les victimes d’agression sexuelles

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