OPINION
17/07/2019 10:02 EDT | Actualisé 17/07/2019 13:17 EDT

Unplanned: ce film est un tissu de mensonges

On y montre un embryon de 13 semaines ayant l’apparence d’un foetus à terme qui se bat pour rester accroché à l’utérus qui le porte, mais aussi des avortements faits dans le noir, des cris, de la peur. Nous savons qu’il s’agit de mensonges parce que nous avons vécu des avortements ou que nous connaissons des gens qui en ont vécus.

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«Le film Unplanned instrumentalise les émotions des gens, c’est de la manipulation.» 

Vendredi le 12 juillet se tenait une manifestation organisée par la Riposte féministe contre la projection du film Unplanned aux cinémas Guzzo du Marché central à l’occasion de la sortie du film à Montréal.

Alors que les producteurs, diffuseurs et défenseurs de ce film le présentent comme une fiction inspirée d’une histoire vraie, révélant enfin quelques vérités cachées sur la réalité de l’avortement, il est facile de constater que c’est loin d’être le cas. 

Ce film n’est pas une simple fiction, ni une histoire vraie, c’est une pièce de propagande mensongère et dangereuse.

On y montre un embryon de 13 semaines ayant l’apparence d’un foetus à terme qui se bat pour rester accroché à l’utérus qui le porte. On y montre des avortements faits dans le noir, des cris et de la peur. 

Nous savons qu’il s’agit de mensonges parce que la science est de notre côté. Nous savons qu’il s’agit de mensonges parce que nous avons vécu des avortements ou nous connaissons des gens qui en ont vécus. 

Dangereux pour les femmes, les hommes trans et les personnes non-binaires

Ce genre de discours mensonger nous est bien connu. C’est le même qui est propagé par un ensemble de ressources anti-avortement à Montréal et partout: des lignes d’écoute, des sites Web, des centres d’hébergement. 

Partout, ce discours se prétend neutre et cache sa position idéologique pour mieux humilier et effrayer les personnes cherchant du support et de l’information. 

Devoir prendre une décision devant une grossesse non-planifiée est difficile; parce que c’est émotivement engageant, mais aussi parce que c’est encore tellement tabou. 

Dans une telle situation de vulnérabilité, les tactiques de manipulation des groupes anti-avortements sont particulièrement dangereuses, renforçant la honte, l’isolement et la peur, décourageant d’aller chercher de l’aide. 

Dangereux pour la démocratie

La propagande n’a rien de démocratique. Ce que le film Unplanned présente n’est pas une opinion ni une liberté, c’est une mise en scène mensongère qui instrumentalise les émotions des gens, c’est de la manipulation. 

Promouvoir la liberté d’expression dans une société démocratique, c’est promouvoir la discussion ouverte sur un débat de société. Or, la manipulation de l’opinion ne participe pas à une discussion ouverte. 

Or, l’autonomie corporelle des femmes, des hommes trans et des personnes non-binaires n’est pas un sujet de débat de société, c’est un droit humain.

Quand on est diffuseur d’un cinéma comme Guzzo ou Cineplex, on a une responsabilité et se cacher derrière l’argument de la liberté d’expression, ce n’est pas être neutre, c’est contribuer à la désagrégation de la démocratie, tout en mettant en danger la santé, la sécurité et l’autonomie d’un grand nombre de personnes. 

Il est déplorable que Guzzo agisse d’une telle manière pour mousser la popularité de son cinéma et sa candidature politique chez les Conservateurs en salissant le principe de la liberté d’expression et en se faisant complice de la violence faite aux femmes, aux hommes trans, et aux personnes non-binaires. 

Le contexte politique nous montre à quel point la droite religieuse chrétienne capitalise sur une telle distorsion de la réalité. En effet, ce film fait partie d’un ensemble plus large de mesures politiques visant à restreindre les droits des personnes ayant des utérus sur leurs propres corps. 

Courrtoisie
Sonia Palato et Charlotte Gilbert lors de la manifestation organisée par la Riposte féministe contre la projection du film Unplanned aux cinémas Guzzo, à Montréal.

Le parti Conservateur a d’ailleurs refusé d’appuyer une motion visant à réitérer le droit à l’avortement au Canada en mai dernier. En cette ère des fausses nouvelles, il importe d’être à l’affût des attaques à nos libertés et nos droits fondamentaux et de les comprendre dans leur totalité.

Rien n’est acquis en matière de justice reproductive au Canada

Chaque année, depuis cinq ans, la Riposte féministe organise un contingent montréalais à la contre-manif de la «Marche pour la Vie» à Ottawa. C’est une marche anti-avortement qui réunit des milliers de personnes, mais aussi, et surtout des enfants et des ados des écoles chrétiennes de l’Ontario. 

Chaque année, nos coeurs se serrent à la vue de ces jeunes qui n’ont accès qu’à un argumentaire mensonger et qui ne peuvent pas se confier aux adultes autour d’elles et eux sans être jugé+es s’il+les sont enceintes et souhaitent interrompre leur grossesse. On leur fait croire que l’avortement rend stérile et qu’il est très probable d’en mourir, entre autres.

Comme nous l’avons fait aux cinémas Guzzo vendredi dernier, nous distribuons à Ottawa des tracts féministes informatifs sur l’avortement qui démystifient les dangereux mensonges que ces jeunes reçoivent. Nous y citons aussi des ressources en planning familial de leur région. 

Chaque année, nous devons déjouer les policiers qui se font complices de l’endoctrinement en nous empêchant d’approcher ces jeunes sous ordre des écoles chrétiennes co-organisant la Marche.

Cette année, nous avons vu des adolescentes s’emparer de nos tracts et les cacher sous leurs vêtements avec empressement, sûrement par crainte de se les faire confisquer. Elles avaient un besoin viscéral d’avoir accès à l’information. C’est aussi ça, les ravages de la propagande.

Alors que le Québec prétend s’inquiéter de l’endoctrinement religieux des enfants et qu’il vient d’adopter une législation terriblement restrictive pour les minorités religieuses visibles, nous assistons pourtant chaque année à l’événement le plus ostentatoire d’embrigadement religieux ayant des conséquences réelles sur les corps et les esprits des enfants, des femmes, des personnes trans et non-binaires.

Ces professeur+es ne portent pourtant pas de signes religieux visibles. La loi 21 n’est que de la poudre aux yeux. Le danger de l’endoctrinement est bien réel et il se produit sous les yeux désintéressés des gouvernement du Canada et du Québec face à la Marche pour la Vie et la diffusion du film Unplanned

Nicole Mühlethaler / EyeEm via Getty Images
Chaque année, la Riposte féministe rappelle et dénonce les nombreux freins à l’accès à l’avortement.

Les tentatives récentes de remettre en question l’accessibilité à l’avortement ne font que nous détourner et faire de l’ombre aux problèmes urgents existant déjà concernant l’accès à l’avortement. Notre énergie ne devrait pas s’épuiser à défendre les minces acquis que nous avons, mais à améliorer encore la justice reproductive déficiente au Canada. 

L’avortement, bien qu’il soit decriminalisé, n’est toujours pas garanti pour tout le monde.

En effet, chaque année, la Riposte féministe rappelle et dénonce les nombreux freins à l’accès à l’avortement.

Nommons notamment la barrière de la langue, le nombre trop limité de cliniques dans plusieurs régions, l’accessibilité déficiente de plusieurs d’entre-elles pour les personnes en situation de handicap, pour les personnes de 13 ans et moins au Québec qui doivent avoir une autorisation parentale, pour les personnes immigrantes non-reçues ou en attente de statut et pour les personnes queers, trans et intersexes qui doivent faire face à un personnel de la santé trop souvent sans formation et peu sensibilisé aux enjeux les concernant.

Nous dénonçons aussi les violences à l’autonomie corporelle au Canada, notamment la stérilisation forcée des personnes jugées comme déficientes intellectuelles, afrodescendantes, autochtones, trans et intersexes et des personnes ayant des «tares» génétiques transmissibles à la naissance.

Défendre la vie

Si les groupes qui nous attaquent étaient réellement «pro-vie», il nous appuieraient dans ces luttes. Défendre la vie, c’est supporter et protéger la santé, la sécurité et l’autonomie des femmes, des hommes trans et des personnes non-binaires.  

Réduire l’accès à des avortements légaux et sécuritaires ne va pas et n’a jamais réduit le nombre d’avortements pratiqués. Ça ne fait que mettre en grand danger la vie des personnes qui voudraient se faire avorter.

Défendre la vie, c’est protéger les femmes et les filles autochtones qui sont assassinées en nombre effarant au Canada. C’est protéger la vie des femmes trans, spécialement les femmes trans de couleur, qui sont elles aussi assassinées dans le silence. 

C’est se mobiliser pour que les réfugié+es et notamment pour que les enfants aient accès aux services de base lorsqu’ils sont en attente de statut. C’est prendre au sérieux la crise climatique actuelle et se faire allié+es des jeunes qui veulent un avenir.

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«Défendre la vie c’est être solidaire de toutes les luttes visant à protéger la santé, la sécurité et l’autonomie des individus et des communautés.»

C’est prendre conscience que cette crise tue les gens vivant dans les pays exploités pour le maintien de notre mode de vie. Défendre la vie c’est être solidaire de toutes les luttes visant à protéger la santé, la sécurité et l’autonomie des individus et des communautés, et être responsable face à sa propre implication dans le problème. 

Les mouvements soi-disant «pro-vie» ne montrent aucun intérêt pour les menaces à la vie qui existe. Leur intérêt est en fait le pouvoir sur les corps par la binarité des genres et la soumission au patriarcat. 

La Riposte féministe, bien qu’activement en lutte contre ces attaques à l’autonomie corporelle et à la justice reproductive, tente de se positionner positivement et d’organiser des événements de mobilisation et d’expression pour des communautés trop souvent marginalisées dans la lutte pour la justice reproductive. Nous visons à nous baser sur le vécu des personnes et des communautés pour défendre l’autonomie corporelle sous toutes ses formes et la justice reproductive.