TÉMOIGNAGES
31/03/2020 10:06 EDT | Actualisé 31/03/2020 14:00 EDT

Un jour, j'te raconterai...

J’te raconterai émotivement, avec un tremblement dans la voix, comment un jour, la Terre nous a dit violemment, c’est assez.

Thanasis Zovoilis via Getty Images

À toi qui naîtras dans cinq ans, un jour j’te raconterai l’année où tout s’est écroulé. Un peu comme la fois où le grand-père d’un ami m’avait raconté comment il avait vécu réellement le débarquement de Normandie.

J’te raconterai émotivement, avec un tremblement dans la voix, comment un jour, la Terre nous a dit violemment, c’est assez.

On sera assis quelque part dans la nature, en pique-nique peut-être, ou autour d’un feu en vacances, tu viendras me rejoindre en m’offrant un thé glacé, pis je raconterai l’histoire que tu auras lue dans tes cahiers d’école tout comme moi, petite, j’avais lu sur le scorbut et la grippe espagnole.

J’te dirai qu’un jour, un virus est apparu sur un autre continent, et que le lendemain, il était partout et qu’ensuite tout a changé. Je t’expliquerai qu’à cette époque, les gens étaient si pressés que les parents voyaient à peine leurs enfants, que les personnes âgées n’étaient plus visitées par leurs familles et que les mots les plus importants étaient bonification, profit et rendement.

J’te dirai combien nous étions prisonniers de la cellule que nous avions nous-mêmes construite.

J’te raconterai que les gens consommaient tellement que pour respecter leur réalité budgétaire, ils devaient travailler des heures supplémentaires, qu’à cette époque, nous voulions posséder beaucoup plus que nos besoins, oubliant chaque fois l’essentiel, tournant le dos à la simplicité volontaire.

C’était l’heure de la pollution, de la surconsommation, l’heure où les tours à condo frôlaient le ciel, où l’heure de pointe était continuelle, l’heure où dans les métros, les gens s’entassaient sans relâche, pris dans une routine axée sur le travail à tout prix pour arriver à se payer deux semaines par année, un peu de répit. J’te dirai combien nous étions prisonniers de la cellule que nous avions nous-mêmes construite.

J’te dirai que les rassemblements de famille étaient rares parce que nous ne prenions plus le temps, que Noël était devenu un fardeau, que les gens étaient devenus victimes d’un écran, confinés à un réseau virtuel dans un monde irréel dans lequel les relations passaient par de moins en moins de mots.

Je t’expliquerai pourquoi tout a changé.

Pendant la crise, tous ont dû se cloitrer dans leur demeure. Fréquenter les écoles était interdit, les pays ont fermé leurs frontières, les commerces ont fermé à leur tour, laissant des milliers de gens sans revenu, et les contacts humains sont devenus défendus.

J’me souviens combien la Terre a violemment dit, c’est assez, nous forçant à l’écouter.

Elle a remis les enfants dans leur famille, ramené l’entraide et la solidarité, réajusté les valeurs de partage et d’équité, brisé ces grosses compagnies qui la maltraitait de leurs émanations toxiques, elle a rétabli ses critères de façon dramatique, épuisée de nous livrer de petits messages qui n’étaient jamais considérés.

Elle a dit, c’est assez!

En quelques jours à peine, sa vue s’est éclaircie, dissipée la pollution qui lui brulait les yeux, ses rivières et ses fleuves se sont clarifiés, ses coraux ont recommencé à danser, fini le passage des bateaux immenses qui déchiraient ses sillons sans considération et dans les rues désertes des grandes villes, ses animaux sauvages marchaient librement sans crainte d’être chassés.

Les millions de gens qu’elle hébergeait gratuitement ont alors compris combien l’habiter avait finalement un prix, le respect.

Je te dirai qu’après cette attaque, la mentalité des gens a changé. Après tant de confinement, ils se sont rapprochés et la vie a soudainement pris un nouveau sens puisqu’après avoir tout perdu, les gens n’avaient d’autres choix que faire preuve de patience.

À toi qui naîtras dans cinq ans, quand tu auras vingt ans, j’te raconterai avec autant d’émotion qu’un grand-père le jour où il m’a raconté la Normandie lors de la Deuxième Guerre. J’te dirai que je me souviens comme si c’était hier de la fois où la planète a violemment dit «C’est assez», et j’te dirai aussi, la voix tremblante, que c’est à ce moment précis que dans nos vies, tout a changé.