OPINION
07/07/2019 08:00 EDT

Troisième lien: un projet digne du siècle dernier

L'infrastructure, extrêmement coûteuse, ira à l’encontre de tous les objectifs fixés par le gouvernement du Québec dans la Politique de mobilité durable ainsi que dans la lutte aux changements climatiques.

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Le premier objectif du projet est de réduire la congestion à la têtes des ponts entre Québec et Lévis.

L’annonce récente du ministre des Transports entourant le 3ième lien à Québec continue de soulever de nombreuses critiques et avec raison.

Alors que le gouvernement du Québec s’était engagé il y a cinq mois à mettre en oeuvre de «manière intégrale» la Politique de mobilité durable, on peut se demander en toute légitimité comment cette infrastructure extrêmement coûteuse, qui favorisera l’augmentation de l’auto solo, permettra de contribuer à une mobilité plus durable.

Notre réponse? Elle n’y contribuera pas. Encore pire, elle ira à l’encontre de tous les objectifs fixés par le gouvernement du Québec dans la Politique de mobilité durable ainsi que dans la lutte aux changements climatiques.

Plus de routes stimule la congestion: la science et les experts sont clairs.

Le premier objectif du projet est de réduire la congestion à la têtes des ponts entre Québec et Lévis. Cette réduction de congestion permettrait, selon le gouvernement, d’optimiser le transport de marchandises et par la même occasion, de développer l’Est du Québec.

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Un troisième lien à Québec mènera à une augmentation de la congestion automobile. 

Pourtant, aucune étude ne permet d’appuyer ces hypothèses. Plusieurs pensent intuitivement que pour réduire la congestion, il faudrait construire de nouvelles routes ou ajouter des voies aux routes existantes, ce qui augmenterait l’espace dont les conducteurs disposent et donc permettrait une circulation plus fluide des véhicules.

En réalité, l’inverse est observé partout où des projets similaires ont été réalisés. Les experts s’évertuent à le dire, mais ils ne semblent visiblement pas écoutés par les décideurs.

En fait, augmenter l’offre de routes mène inévitablement à augmenter le nombre de voitures.

On constate un effet temporaire de réduction de la congestion à court terme, après l’ajout de voies ou de leur élargissement.

Très rapidement ensuite, on observe que les conducteurs qui évitaient ces zones congestionnées, qui se déplaçaient hors heures de pointes ou qui utilisaient d’autres modes de transport (covoiturage, transports collectifs, etc) considèrent les nouvelles routes et l’auto solo comme un choix attrayant.

Par conséquent, les effets temporaires de réduction de congestion s’érodent bien rapidement. Ce phénomène bien documenté se nomme la « demande induite ».

De ce fait, l’ajout d’un troisième lien à Québec mènera à une augmentation de la congestion automobile, une finalité qui va à l’encontre de ce que la population espère et de ce que le consensus scientifique nous dicte.

Des risques d’étalement urbain dans l’est

Une analyse récemment publiée démontre un constat encore plus aberrant, soit que les besoins de mobilité se retrouvent plutôt vers l’ouest de la région de Québec (Enquête Origine-Destination de la région de la Capitale Nationale), n’en déplaise au ministre.

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Plusieurs seront tentés d’accéder à des propriétés en périphérie et devront parcourir des kilomètres supplémentaires chaque jour pour se rendre au travail. 

Le nombre de déplacements qui vont de l’est de la Rive-Sud vers l’est de Québec sont marginaux. Nous n’avons pas trouvé d’étude qui documente le besoin d’un projet dans cet emplacement.

Les experts craignent aussi qu’en développant une infrastructure routière à cet endroit, la pression de développement sur les terres agricoles de Bellechasse serait importante.

En élargissant le réseau routier, plusieurs seront tentés d’accéder à des propriétés en périphérie et devront parcourir des kilomètres supplémentaires chaque jour pour se rendre au travail, ce qu’on nomme l’étalement urbain.

Sur cette question encore, les experts sont unanimes. Le développement doit se faire autrement, en créant des milieux de vie complets où les services et les milieux de travail sont accessibles autrement qu’en voiture.

Utiliser nos fonds publics pour financer des infrastructures comme le 3ième lien va à l’encontre de l’essor de milieux de vie complets, avec des modes de transports durables et accessibles pour tous.

De plus, l’étalement urbain mine la protection du territoire agricole et nos capacités d’atteindre nos cibles de réduction de GES. Le ministre disait ne pas «croire» que le 3ième lien contribuerait à l’étalement urbain, alors que les experts s’entendent pour affirmer le contraire.

Les solutions anti-congestion existent

Les solutions pour soulager la congestion sont largement connues: créer des milieux de vie plus denses et diversifiés dans lesquels les milieux de travail et les services sont accessibles par d’autres modes que la voiture.

Cette planification urbaine doit s’opérer de pair avec une augmentation d’options de mobilité durable aux personnes, c’est-à-dire plus de transport en commun, plus de voies cyclables, faciliter le covoiturage, etc. 

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Il faut que les services sont accessibles par d’autres modes de transports que la voiture.

Pour le transport de marchandises, il existe aussi des solutions, notamment de miser sur l’intermodalité qui favorise une utilisation complémentaire et intégrée des différents modes de transport afin de livrer les marchandises de manière efficace et peu coûteuse.

Le changement de paradigme matérialisé dans la Politique de mobilité durable nous demande de penser autrement: réduire la congestion causée par les déplacements individuels pour ainsi optimiser le réseau nécessaire au transport des marchandises.

Solliciter les experts quand ça nous arrange

Récemment, le ministre de l’Environnement a lancé une démarche pour élaborer un plan d’électrification et changements climatiques dans lequel cinq groupes de travail ont été mandatés pour identifier les interventions prioritaires qui devraient s’y retrouver.

En janvier dernier, le ministre annonçait qu’un vaste chantier sur le financement de la Politique de mobilité durable serait lancé. On sollicite l’avis de chercheurs universitaires, d’experts et des groupes de la société civile pour trouver des solutions et des sources de financement pour mettre en oeuvre des projets qui visent à lutter contre les changements climatiques et tendre vers une mobilité durable.

Dans le cas du 3ième lien, pourquoi fait-on la sourde oreille à l’avis des experts?

Nul ne remet en question l’intention du gouvernement de réduire la congestion. C’est une plaie environnementale et économique pour le Québec tout entier. Il est aussi louable que le gouvernement s’engage à mettre en oeuvre la Politique de mobilité durable basée sur la stratégie Éviter-Transférer-Améliorer.

Mais le vrai test de l’engagement politique de ce gouvernement envers la lutte à la crise climatique et la mobilité durable est la cohérence dans le financement d’infrastructures majeures.

Or, dans le cas du 3ième lien on fait volteface aux principes intrinsèques de ces engagements. Pour l’instant, ce projet est digne du siècle dernier: basé sur une vision d’aménagement centrée sur l’automobile et dans lequel on ignore la crise climatique.

En l’absence de données probantes et d’études démontrant un besoin d’infrastructure routière pour les déplacements vers l’est, nous n’avons toujours pas de diagnostic. Pire encore, nous prescrivons le mauvais remède à un problème mal diagnostiqué.