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25/09/2020 08:36 EDT | Actualisé 25/09/2020 12:23 EDT

Il a attrapé la COVID-19 en travaillant en CHSLD. Il attend maintenant sa déportation.

Même s'il a risqué sa vie en travaillant auprès de nos aînés, Mamadou Konaté n'est pas considéré comme un «ange gardien» par le gouvernement.

Courtoisie/Comité de solidarité avec Mamadou
Mamadou Konaté a contracté la COVID-19 en travaillant dans un CHSLD à la fin avril.

Au printemps dernier, lorsque la pandémie de COVID-19 a frappé de plein fouet le Québec, Mamadou Konaté travaillait en CHSLD à Montréal. L’épicentre de la crise.

Affecté à l’entretien ménager, l’Ivoirien de 39 ans a «côtoyé les morts pendant des mois». Il a lui même contracté le coronavirus à la fin du mois d’avril, au plus fort de la crise. Une fois guéri, il est retourné sur la ligne de front.

Aujourd’hui, Mamadou Konaté est en attente de sa déportation.

C’est son amie de longue date, Amelia Orellana, qui a raconté l’histoire de Mamadou au HuffPost Québec, puisqu’il est détenu au Centre de surveillance de l’immigration de Laval depuis plus d’une semaine.

Il est un «sans-papiers», c’est-à-dire une personne sans statut légal au Canada.

Mamadou est arrivé au Québec en février 2016 après avoir fui la Côte d’Ivoire, où il a été emprisonné durant le conflit militaire qui a secoué le pays après la tentative de coup d’État de 2002.

Selon des documents présentés devant la Cour fédérale du Canada et consultés par le HuffPost Québec, il aurait «été battu, soumis à des mauvais traitements, voire torturé, lors de sa détention» aux mains du groupe rebelle Forces nouvelles, entre 2004 et 2005.

Aujourd’hui, de nombreux acteurs de cette rébellion occupent des postes importants au sein du gouvernement d’Alassane Ouattara. Mamadou craint donc de faire l’objet de représailles s’il retourne en Côte d’Ivoire.

Courtoisie Amelia Orellana
Mamadou Konaté a occupé plusieurs «petits boulots» au Québec avant de commencer à travailler en CHSLD au début de la pandémie.

Dans les CHSLD, où il commence à travailler par l’entremise d’une agence au tout début de la pandémie, Mamadou fait beaucoup plus que nettoyer, selon Mme Orellana. 

«L’ensemble des étages sont couverts par des personnes sans papiers qui font non seulement l’entretien ménager, mais qui socialisent avec les personnes âgées, qui les aident quand il n’y a personne d’autre, ils développent des liens», décrit-elle.

«La première ligne, c’est eux.»

Et pourtant - comme des milliers d’autres préposés à l’entretien, à la sécurité ou aux cuisines - Mamadou Konaté ne satisfait pas à la définition d’«ange gardien» des gouvernements provincial et fédéral.

Courtoisie/Comité Solidarité avec Mamadou
Amelia Orellana estime que les préposés comme Mamadou font bien plus que de l'entretien en CHSLD et qu'ils doivent être considérés comme «essentiels».

À son arrivée au Canada, la demande d’asile présentée par Mamadou a été refusée. La Section de l’immigration de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié a déterminé qu’il était interdit de territoire au Canada en raison de son implication, de 2002 à 2003, au sein du groupe Forces nouvelles, le même qui l’a ensuite emprisonné.

En vertu de l’article 34(1) de la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, les membres de tout groupe ayant commis des «actes visant au renversement d’un gouvernement par la force» sont interdits de territoire au Canada. 

Dans une demande de contrôle judiciaire de la décision présentée en 2018, son avocat a allégué qu’il a été recruté par la force par les rebelles, ce qui l’aurait soustrait à la définition légale de «membre» selon la jurisprudence. Le juge Luc Martineau a toutefois refusé la demande, mentionnant des contradictions dans les déclarations de Mamadou.

Deux jours avant son renvoi du Canada, prévu le 9 juillet 2018, le juge Sébastien Grammond entend sa demande de sursis.

La médecin qui le suit alors à la Clinique des demandeurs d’asile et des réfugiés du CLSC Côte-des-Neiges depuis deux ans déclare aux tribunaux que Mamadou souffre d’un syndrome post-traumatique, d’anxiété, de dépression et d’insomnie, ainsi que d’hallucinations visuelles et auditives.

«Considérant que M. Konaté pourrait maintenant être déporté [...], il y a un risque important qu’il passe à l’acte sur ses idéations suicidaires et mette fin à sa vie plutôt que de faire face au danger d’être torturé et tué par l’armée», écrit-elle dans son avis médical.

Le juge Grammond lui accorde alors un sursis, parce qu’il juge que Mamadou court un «risque sérieux» de tenter de se suicider si on essaie de le renvoyer en Côte d’Ivoire.

Courtoisie Amelia Orellana
En juin 2018, lorsqu'il a été rencontré par une agente d'exécution de la loi, Mamadou s'est mis à transpirer et à pleurer, affirmant qu'il se suiciderait s'il était renvoyé en Côte d'Ivoire. Il a été conduit à l'hôpital.

Le 16 septembre dernier - fatigué de vivre «dans l’angoisse et la peur», explique Mme Orellana -, Mamadou se présente volontairement à Immigration Canada en présence de son avocat, Me Stewart Istvanffy. Il souhaite la suspension de son avis de déportation afin de faire rouvrir la résidence permanente pour des raisons humanitaires qui lui avait auparavant été refusée, en invoquant cette fois sa contribution à la société durant la pandémie.

C’est depuis ce jour qu’il est détenu au Centre de surveillance de l’immigration (CSI) de Laval. Sa demande de libération a été rejetée lors d’une audience mercredi. 

Pourtant, en raison de la pandémie, l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) considère que «la détention ne doit être envisagée que dans des circonstances exceptionnelles et lorsqu’aucune solution de rechange à la détention raisonnable ne peut être mise en œuvre», a expliqué son porte-parole Louis-Carl Brissette Lesage par courriel au HuffPost Québec.

En date du 16 septembre, premier jour de détention de Mamadou, à peine 31 personnes étaient détenues dans les CSI à la grandeur du Canada, dont 12 à Laval. En incluant les personnes détenues dans des établissements provinciaux, l’ASFC dénombrait à cette date 132 détenus, une baisse de 62% par rapport aux 353 personnes qui étaient en détention le 17 mars 2020, au tout début de la pandémie.

Puisque l’ASFC ne commente pas sur les cas particuliers, le HuffPost Québec n’a pas été en mesure de savoir quels sont les motifs invoqués par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié pour garder Mamadou en détention. 

De son côté, l’avocat de Mamadou, Me Stewart Istvanffy, assure qu’«aucune circonstance exceptionnelle n’a été mentionnée» pendant l’audience sur la révision de sa détention, mercredi. On lui aurait principalement refusé une libération parce qu’il est considéré comme étant à risque de se soustraire aux procédures de déportation.

En entrevue avec le HuffPost, Me Istvanffy a décrit la procédure de révision de mercredi comme «kafkaïenne». 

«On dirait que l’agente des services frontaliers ne voulait pas entendre parler de la COVID-19 et du fait qu’il a travaillé [en CHSLD] pendant la COVID-19», déplore-t-il. «C’est vraiment désolant de voir à quel point on traite les êtres humains avec si peu d’attention.»

Un programme restreint

Mamadou Konaté est loin d’être le seul sans-papiers à avoir travaillé sur la ligne de front de «la bataille de notre vie» comme on a souvent entendu le premier ministre Legault décrire la lutte contre le coronavirus ce printemps.

Et il n’est pas non plus le seul qui risque malgré tout d’être renvoyé dans son pays.

THE CANADIAN PRESS/Graham Hughes
Un «sit-in» a eu lieu le 1er août devant le bureau de circonscription de Justin Trudeau à Montréal pour réclamer la régularisation de tous les sans-papiers vivant au Canada.

Le 14 août dernier, le ministre fédéral de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, Marco Mendicino, a annoncé que des demandeurs d’asile qui ont travaillé dans le réseau de la santé pendant la première vague pourraient obtenir le statut de résident permanent.

Une annonce qualifiée «d’historique» par le ministre Mendicino, qui avait pour l’occasion souligné le travail fait par ces «héros» qui, sans ce programme, aurait fait face «à un avenir incertain au Canada».

La mesure est toutefois réservée à ceux qui ont dispensé «des soins directs aux patients et aux aînés», soit les préposés aux bénéficiaires et les infirmiers. Une restriction sur laquelle le Québec a insisté auprès d’Ottawa, selon des informations rapportées par Radio-Canada en juillet.

«On trouve ça complètement absurde», déplore aujourd’hui Amelia Orellana.

À l’époque de l’annonce, plusieurs organismes étaient d’ailleurs montés aux barricades pour dénoncer l’étroitesse du programme qui «laisse des milliers de gens sur la touche», selon le groupe Debout pour la dignité.

«Au plus fort de la crise, ces gens ont répondu avec diligence. Il estime qu’ils sont assez bons pour travailler, mais pas assez bons pour rester?» avait lancé en entrevue à La Presse canadienne son porte-parole, Wilner Cayo.

*** 

Quelques jours après l’annonce du programme de régularisation, des organisations et des députés québécois ont publié dans La Presse une lettre ouverte réclamant que les préposés à l’entretien et les gardiens de sécurité des CHSLD y soient inclus. Les députés solidaires Ruba Ghazal, Alexandre Leduc et Andrés Fontecilla comptaient parmi les signataires.

Ce vendredi, Québec solidaire tient un point de presse aux côtés de Me Istvanffy pour demander formellement à la ministre québécoise des Relations internationales et de la Francophonie Nadine Girault d’intervenir auprès du gouvernement fédéral pour interrompre la déportation de Mamadou. Le parti réclame aussi qu’on lui accorde «dans les plus brefs délais» un certificat de sélection du Québec.

En attendant, même s’il est détenu, Mamadou n’a pas peur tant qu’il est au Canada, souligne son amie.

«Il travaillait dans les CHSLD, c’est difficile d’avoir plus peur que là.»

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