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31/05/2019 18:08 EDT | Actualisé 05/06/2019 12:35 EDT

«Je n’arrive pas à déterminer si l'allaitement a failli me tuer ou m’a sauvé la vie»

18 mois après avoir accouché, Michelle, 36 ans, découvre qu'elle a un cancer du sein tout juste après avoir arrêté d'allaiter.

Plusieurs mois après son accouchement, Michelle Lee Friesen a fait quelques mastites. Elle croyait que cette bosse dans son sein était due à l’allaitement. Finalement, en janvier dernier, le verdict - qui semblait improbable - est tombé: la jeune femme de 36 ans est atteinte d’un cancer du sein. «Je n’arrive pas à déterminer si le fait d’allaiter a failli me tuer ou m’a sauvé la vie», résume-t-elle.

Journaliste pour le HuffPost Canada, Michelle vit à Calgary. Elle est en santé, elle est jeune, elle a allaité et elle n’a pas d’antécédents de cancer du sein dans sa famille. Alors jamais il ne lui est venu à l’esprit que cette bosse et cette douleur qu’elle ressentait au sein pouvaient être un cancer. Ni aux médecins qu’elle a consultés dans des cliniques sans rendez-vous, d’ailleurs.

Elle a accepté de partager son histoire non pas pour alarmer les nouvelles mamans, mais pour les conscientiser et les inciter à être à l’écoute de leur corps (et de leurs seins!). «Parce que même si vous êtes techniquement trop jeune pour avoir un cancer du sein, ça arrive. Et c’est nul à chier», écrit-elle lucidement sur sa page Facebook.

En août dernier, Michelle est revenue au travail, environ un an après la naissance de son deuxième enfant.

«Mes deux enfants sont nés à 21 mois d’intervalle. Donc j’ai été enceinte ou j’ai allaité pendant la majeure partie des trois dernières années», explique-t-elle en entrevue avec le HuffPost Québec.

En septembre, alors qu’elle allaite encore, elle commence une mastite, c’est-à-dire une inflammation du tissu mammaire, une condition courante chez la femme qui allaite.

«Ça se déclenche tout d’un coup et ça fait très mal. J’ai appelé ma médecin, mais elle ne pouvait pas me voir tout de suite.»

Michelle se rend donc dans une clinique sans rendez-vous. Elle décrit ses symptômes et le médecin lui prescrit des antibiotiques.

Puis, environ trois mois plus tard, cela recommence. Elle se rend encore dans une clinique sans rendez-vous, et un autre médecin lui prescrit des antibiotiques.

«Il m’a conseillé d’arrêter d’allaiter, parce que sinon je risquais de faire des mastites à répétition. Alors j’ai sevré mon fils, j’étais tout à fait à l’aise avec ça, je n’y voyais pas de problème: il avait 16 ou 17 mois à ce moment-là.»

 Pendant tout ce temps, Michelle sent parfois des bosses dans ses seins, qui apparaissent et disparaissent, avec l’allaitement, comme c’était le cas quand elle allaitait sa fille, auparavant. Une de ces bosses est plus récurrente que les autres. Mais Michelle est certaine qu’elle est liée à l’allaitement.

«Je pensais que la bosse disparaîtrait une fois que j’aurais arrêté d’allaiter… Mais j’ai arrêté et elle était toujours là.»

En janvier, elle revient d’un voyage au Mexique. Elle est dans la douche et ressent à nouveau cette même bosse. Elle fait donc ce que nous faisons tous quand nous avons une inquiétude reliée à notre santé: elle va se renseigner auprès de son ami Google. Elle tape «mastite bosse qui ne disparaît pas». Et le seul lien pertinent qu’elle trouve est un genre de forum, qui date, et où une femme a écrit que cette expérience lui était arrivée: elle pensait que c’était seulement une mastite, mais elle avait en fait un cancer du sein.

C’est ce qui encourage Michelle à appeler sa médecin pour prendre un rendez-vous.

«Elle m’a examinée et m’a dit: ‘’tu es jeune, tu as allaité, tu as eu tes enfants quand même jeune… ça ne ressemble pas à un cancer, je ne crois pas qu’il y ait lieu de s’inquiéter’’.»

Mais la médecin lui fait quand même passer une mammographie et une échographie, pour la rassurer. La mammographie ne détecte rien d’anormal. Mais l’échographie démontre une modification dans les tissus mammaires, ce qui encourage le radiologiste à lui faire passer une biopsie.

«En attendant les résultats, j’ai appelé ma médecin pour savoir si elle avait des nouvelles. Elle m’a dit de ne pas m’inquiéter, que c’était probablement un kyste.»

Le jour où sa vie a basculé

Sauf que quelques jours plus tard, le téléphone sonne. Nous sommes le 11 février 2019, et Michelle apprend qu’elle a le cancer. C’est le choc total. En fait, elle ne s’attendait tellement pas à ce dénouement que son mari est à l’étranger à ce moment-là. Inutile de dire qu’il est revenu de son voyage de ski en urgence.

«J’étais conditionnée à croire que ce ne pouvait pas être le cancer, relate calmement Michelle. Tous les facteurs jouaient en ma faveur… Et je ne blâme personne, je ne suis pas en colère! Mais c’est vraiment bouleversant, parce que maintenant, je suis en contact avec plein de femmes à travers le pays… Et il y a beaucoup de jeunes mamans qui vivent la même chose que moi.»

«Certaines de ces femmes ont maintenant un cancer de stade 4, c’est-à-dire la phase terminale. Parce qu’elles ont attribué les changements dans leurs seins à leur grossesse ou à l’allaitement, parce que leur médecin leur a dit que c’était parfaitement normal… Ça fait vraiment peur.»

Courtoisie

Ce qui fait peur aussi, c’est ce moment entre le diagnostic et celui où on passe d’autres scans pour savoir si le cancer s’est répandu ailleurs dans le corps.

«C’était… le pire moment de toute ma vie, se souvient Michelle. Notre cerveau imagine les pires scénarios.»

Elle ajoute: «Premièrement, j’ai deux jeunes enfants, et deuxièmement, je n’ai aucune idée d’à quel point c’est répandu.»

Mais le jour où son oncologue l’appelle pour lui dire que le cancer ne s’est pas propagé ailleurs et qu’il est curable… «C’était probablement le plus beau jour de ma vie!» dit-elle en riant, ajoutant au passage que le cancer, c’est souvent ça: une série de montagnes russes.

Michelle considère qu’elle a été chanceuse, malgré tout. «Mon cancer est curable. Je n’aime pas trop parler de stades, parce que le cancer du sein est très compliqué, il y a plusieurs facteurs… Mais on peut dire que je suis entre le stade 2 et le stade 3. Éventuellement, je l’espère, on pourra dire que je suis guérie.»

Une mission

Aujourd’hui, Michelle se voit un peu comme si elle était en mission: celle de faire en sorte que les femmes soient vigilantes par rapport à leur corps. Elle documente d’ailleurs son expérience sur les réseaux sociaux.

«Je ne veux pas faire porter le blâme à qui que ce soit, précise-t-elle d’emblée. Mais j’aimerais que les médecins de famille et les obstétriciens-gynécologues expliquent mieux aux femmes ce qui est normal et ce qui ne l’est pas.»

Les deux fois où Michelle s’est rendue dans une clinique sans rendez-vous, on ne l’a pas auscultée; on lui a tout simplement remis une prescription pour des antibiotiques, pour traiter sa mastite. Alors mesdames, faites votre auto-examen des seins, insiste Michelle, et prenez rendez-vous avec votre médecin si vous ressentez quoi que ce soit de suspect.  

Facebook/Michelle Lee Friesen
Michelle avec ses deux enfants

Michelle est rendue à peu près à la mi-parcours de son traitement de chimiothérapie, qu’elle finira cet été. Ensuite, elle subira une opération au mois de novembre, puis entreprendra des traitements de radiothérapie.

«Je vais bien, je vais beaucoup mieux», précise-t-elle.

Mais évidemment, combattre un cancer et subir des traitements de chimiothérapie (dont l’effet secondaire principal est l’épuisement) tout en étant maman de deux enfants - un an et demi et trois ans -, c’est une épreuve de la vie. Heureusement que Michelle et sa famille sont bien entourés: ils ont beaucoup d’aide, précise-t-elle.

«C’est difficile, parce qu’en tant que mère, en tant que parent, on veut tout faire, on veut être partout… et je dois accepter de laisser aller certaines choses.»

Michelle doit aussi gérer des questionnements et des réflexions difficiles, des choses auxquelles de jeunes mamans de son âge ne devraient pas avoir à penser, en temps normal.

«Je dois réfléchir à… qu’est-ce qui se passera si jamais je ne surmonte pas mon cancer, si mon traitement ne fonctionne pas? Qu’est-ce qui se passera si jamais mes enfants n’ont plus de mère? Je navigue dans un tout nouveau monde.»

Mais le bon côté - parce que oui, il y en a un, tient à préciser Michelle -, c’est qu’un cancer, ça vous relativise des petits problèmes! La jeune maman ne cache pas qu’elle prend beaucoup de choses moins au sérieux, maintenant. Et que le cancer lui a permis de se rappeler l’importance de prendre du temps pour elle. Juste pour elle.

«Le cancer… c’est affreux. Et je ne le souhaite à personne au monde. Mais c’est aussi un beau cadeau. Je suis entourée de plein d’amour. Ma philosophie de vie a changé.»

Quand elle a reçu son diagnostic, Michelle a beaucoup pensé à son allaitement, aux signes qu’elle n’a peut-être pas vus. Mais aujourd’hui, quand elle réfléchit encore à la question, elle choisit finalement de croire que son allaitement lui a sauvé la vie.