Deux mères décrivent l'«étrange société secrète» du don de sperme

«Un homme éjacule dans un gobelet et quelqu'un gagne 5000$.»
Megan (à gauche) et Katie (à droite), en compagnie de leurs trois enfants: Duke, Poppy et Dermott.
Megan (à gauche) et Katie (à droite), en compagnie de leurs trois enfants: Duke, Poppy et Dermott.

Katie et Megan Pearson sont mariées et vivent à Toronto. Elles ont trois enfants: Duke, 4 ans, Poppy, 3 ans et Dermott, 1 an. Megan a porté Duke et Katie a porté les deux autres, mais leur troisième enfant a été conçu à partir de l’ovule de Megan.

Elles étaient heureuses de partager leur histoire, car elles savent à quel point il peut être compliqué de naviguer à travers le processus de fertilité pour les couples de même sexe. «L’information sur les endroits où se procurer du sperme n’est pas très accessible. Il faut vraiment fouiller», dit Megan. «C’est comme une étrange société secrète.»

HuffPost Canada: Comment se passe le processus pour trouver un donneur de sperme?

Megan: Il y a plusieurs décisions à prendre à chaque étape. Quel genre de donneur de sperme? Combien d’échantillons faut-il se procurer? Qu’est-ce qui est important pour vous à propos du donneur? Je suis biraciale, Noire et blanche, et Katie est blanche. Donc nous avons discuté de l’ethnie et de quel type de sperme nous procurer.

Katie: Quand Megan était enceinte de notre premier, nous avons choisi un donneur caucasien parce que nous voulions me représenter le mieux possible. Nous avons choisi un donneur anonyme: je pense que légalement et d’un point de vue logistique, c’est un peu plus simple.

Quand on choisit un donneur, il doit venir des États-Unis. C’est illégal d’acheter ou de vendre du sperme au Canada. Notre clinique était affiliée à trois firmes américaines qui le livrent au Canada. On peut l’importer, mais pas l’acheter ici.

Megan: C’est vraiment étrange de devoir naviguer à travers tous ces obstacles. Tu n’y penses pas avant de devoir le faire.

Megan et Katie le jour de leur mariage, en juillet 2013.
Megan et Katie le jour de leur mariage, en juillet 2013.

Megan: Et nous ne savions pas non plus si c’était important d’avoir le même donneur à l’époque...

Katie: Pour nous, c’était important d’avoir un donneur avec identité ouverte. Ça veut dire que si on réussit à tomber enceinte et qu’on enregistre la naissance auprès de la banque de sperme, quand les enfants auront 18 ans, ils pourront demander les coordonnées du donneur. Nous pensions que c’était important qu’ils aient cette option.

HuffPost Canada: Comment avez-vous choisi qui porterait les grossesses?

Katie: Megan a été enceinte en premier, strictement parce qu’elle a quatre ans de plus que moi. Notre premier, Duke, a été conçu par insémination intra-utérine. Chaque mois, nous dressions la liste de nos trois premiers choix de spermes, et la clinique allait s’occuper de passer la commande aux États-Unis. Ils surveillaient le cycle de Megan et, le jour de son ovulation, ils plaçaient le sperme dans son utérus et laissaient la nature faire le reste.

Megan: L’insémination intra-utérine, c’est un peu comme utiliser une poire à sauce.

Katie: Elle est tombée enceinte au deuxième essai, ce qui est assez chanceux, d’après ma compréhension.

HuffPost Canada: Est-ce que vous avez trouvé ça difficile de devoir gérer tous ces obstacles supplémentaires en tant que couple de même sexe?

Megan: Je ne crois pas que ce soit la question de l’équité qui m’a pesée. Je suis une femme noire queer, il y a beaucoup d’inégalités. Ça ne m’est pas étranger.

Ce qui m’a le plus pesé, c’est que c’était très invasif. À la clinique, il y a quelqu’un qui examine sans cesse votre corps et il faut noter constamment votre cycle. Un des défis, c’est que pour les professionnels de la santé, c’est quelque chose qu’ils font tous les jours. Je pense que les praticiens oublient souvent à quel point les gens pour qui c’est la première fois sont dans l’inconnu.

Dermott, Poppy et Duke qui s'amusent au soleil.
Dermott, Poppy et Duke qui s'amusent au soleil.

Katie: Nous devions fournir une raison médicale pour expliquer notre présence à la clinique. Je me souviens avoir «dit absence de sperme?» Ça me semblait tellement évident.

Megan: Avec le recul, on ne comprenait pas vraiment combien d’autonomie on aurait pu avoir. La plupart des cliniques de fertilité sont pour les couples hétérosexuels qui peinent à concevoir un enfant. Nous, on s’est fait dire qu’il fallait passer un test pour vérifier si nos trompes de Fallope étaient ouvertes. Mais en fait, est-ce que j’avais vraiment besoin de faire ce test? Une femme qui a eu de la difficulté à tomber enceinte a besoin de comprendre pourquoi elle n’arrive pas à tomber enceinte, mais nous n’étions pas là pour comprendre pourquoi nous n’arrivions pas à concevoir. Nous étions là parce que quelqu’un doit nous aider à mettre du sperme dans nos corps.

HuffPost Canada: Quand avez-vous décidé que vous vouliez que tous vos enfants aient le même donneur?

Katie: Au début, je pense qu’on s’était dit que lorsque ce serait mon tour de tomber enceinte, on chercherait un donneur noir pour représenter Megan, en quelque sorte.

Mais quand nous avons imaginé à quoi ressemblerait notre famille dans plusieurs années si nous avions trois ou quatre enfants provenant tous de donneurs différents. Est-ce qu’il y aurait quatre hommes différents au souper de Noël? Nous voulions simplifier et nous voulions qu’il y ait une sorte de lien entre les enfants.

«C'est un projet pour les personnes riches, c'est sûr.»

- Megan

Katie: On est retournées à la clinique de fertilité et on a acheté les quatre derniers échantillons de sperme qui provenaient du donneur de Duke.

Megan: Mais ça a coûté de l’argent.

Katie: Ça a coûté de l’argent. Un échantillon de sperme coûte environ 1000$. Et apparemment, tu peux obtenir trois à cinq unités de sperme par don.

HuffPost Canada: Attendez, alors un échantillon de sperme...

Katie: Un échantillon n’est même pas une éjaculation! Un homme va à la clinique, éjacule dans un gobelet et quelqu’un gagne 5000$. Le côté financier d’avoir des enfants...

Megan: C’est un projet pour les personnes riches, c’est sûr.

Duke et Poppy, qui se protègent de la COVID-19.
Duke et Poppy, qui se protègent de la COVID-19.

Katie: On a été très, très chanceuses d’avoir une couverture médicale assez incroyable grâce à nos employeurs.

Megan: Nous sommes chanceuses d’être deux personnes très éduquées qui avons les ressources et les moyens pour naviguer à travers le système. Si tu n’as pas ça, je pense que le processus d’avoir un bébé devient beaucoup moins joyeux.

«J'étais identifiée sur le certificat de naissance comme père-barre-oblique-deuxième-parent.»

- Katie

Katie: À l’époque où Duke est né, Megan était identifiée comme mère. Et j’étais identifiée sur le certificat de naissance comme père-barre-oblique-deuxième-parent. Mais je pouvais apparaître sur le certificat de naissance directement, ce qui veut dire qu’il n’y a aucune question sur le fait que Megan et moi sommes considérées comme parents de manière égale. Un avocat nous a expliqué à l’époque qu’on pouvait finaliser les détails en effectuant un processus d’adoption officiel, mais nous ne sentions pas que c’était nécessaire et ça n’a causé aucun problème.

J’ai pris un congé parental et il m’a fallu quatre mois pour obtenir mes prestations d’assurance-emploi. Je me souviens avoir dû expliquer à plusieurs reprises que je prenais un congé parental et non un congé de maternité. [Sur les formulaires,] j’avais le choix de parent biologique ou parent adoptif, et je n’étais ni l’un ni l’autre.

HuffPost Canada: Comment s’est déroulé le processus pour votre deuxième grossesse?

Katie: On est tombée enceinte de nouveau quand Duke avait environ 9 mois. C’était plus rapproché qu’on voulait, mais l’Ontario a commencé à couvrir les traitements de fertilité. Ça pouvait être un traitement d’insémination intra-utérine ou un traitement de FIV (fécondation in vitro). La FIV augmente les chances d’une grossesse viable, et si on finance seulement un traitement, aussi bien y aller avec ce qui a le plus de chances de fonctionner.

Megan avec ses fils Duke et Dermott.
Megan avec ses fils Duke et Dermott.

Megan: [Avec la FIV], tu peux utiliser une seule fiole de sperme et potentiellement obtenir plusieurs embryons. Une fois que tu as les embryons, tu peux les congeler et ce sont les chances dont tu disposes pour la FIV.

Katie: Alors le traitement FIV comme tel pour notre deuxième enfant était couvert. Mais la FIV entraîne des coûts beaucoup plus importants en médicaments, parce que pendant le premier trimestre, tu dois encourager la production d’hormones artificiellement, ce qui veut dire que tu reçois de l’oestrogène et de la progestérone et toutes sortes de médications pendant trois mois et demi ou quatre mois.

Megan: Tous ces médicaments coûtent une tonne de fric. En plus, tu dois recevoir des injections chaque jour. C’est très épuisant émotionnellement.

Katie: Je pense que la médication pour les trois ou quatre mois au complet coûte environ 5000$ à 10 000$, dépendant de combien tu en as besoin.

Quand tu fais la FIV, ils te donnent des hormones pour produire autant d’ovules que ton corps peut produire. Au lieu de libérer un seul ovule comme lors d’un cycle menstruel normal, tu produis plusieurs ovules. Et, au moment de l’ovulation, qui est contrôlée chimiquement grâce à la médication, le médecin va les récupérer avec une grosse aiguille par ton vagin.

Megan: C’est horrible.

Katie: (Rires) Nous avons des opinions différentes là-dessus, mais ils vont dans ton vagin avec une grosse aiguille et ils aspirent tous les ovules matures.

Megan: C’est la pire affaire au monde.

Katie: Je ne suis pas d’accord. Mais chacun son opinion.

Megan: À chacun son opinion sur le fait d’avoir une aiguille dans le vagin.

Katie: Non, non, c’est vrai que c’est invasif. Tu es dans les étriers, presque entièrement nue, avec au moins quatre ou cinq professionnels de la santé dans la pièce et un laboratoire plein de gens derrière la fenêtre ouverte.

Tu as l’option de juste mettre les ovules dans une boîte de Petri avec le sperme en espérant que le sperme puisse pénétrer l’ovule et le fertiliser. Je pense qu’on a payé 1000$ de plus pour qu’ils injectent un seul spermatozoïde dans chaque ovule pour augmenter le nombre d’ovules sains fertilisés.

Je suis tombée enceinte de Poppy, notre deuxième, à notre premier essai.

HuffPost Canada: Et le bébé numéro 3?

Katie: Notre premier, Duke, c’était un ovule de Megan et le donneur de sperme. Notre deuxième, Poppy, je l’ai portée et c’était mon ovule et le même donneur. Et pour le troisième, que j’ai porté, on a fait changement et c’était l’ovule de Megan et le même donneur.

Megan: Je pense que ça a toujours été le plan, que Katie utilise son ovule et le donneur de sperme. Et pour le troisième, comme je ne veux plus jamais être enceinte, nous savions qu’elle le porterait.

Être enceinte a été magique pour plusieurs raisons; créer une vie humaine est indescriptible. Mais je n’ai pas apprécié ma grossesse ni mon accouchement du tout. J’étais malade presque tout le long, le travail a été long et s’est terminé par une césarienne traumatisante et j’ai souffert de dépression postpartum. C’est important que les femmes sachent que c’est correct de ne pas aimer être enceinte.

Katie: J’ai adoré être enceinte. J’ai particulièrement apprécié le sentiment de n’être jamais seule, de toujours avoir quelqu’un avec moi. J’adore le bedon de femme enceinte, l’excitation, l’anticipation et l’émerveillement. Malgré tous les pires aspects, je pense que j’accepterais toujours de le refaire.

Bébé Dermott dans un cache-couche très mignon.
Bébé Dermott dans un cache-couche très mignon.

Megan: Je suis vraiment reconnaissante que Katie ait eu ces expériences positives.

Katie: Quand on est tombée enceinte de notre troisième, nous pensions que nous nous qualifierions pour un autre traitement de FIV, parce qu’une femme peut choisir d’utiliser son traitement financé en utilisant une mère porteuse. Nous pensions au départ que je me qualifierais en tant que mère porteuse pour Megan, mais nous avons découvert en cours de route que je ne pouvais pas.

Je pense que c’était une belle façon pour nous deux d’être impliquées, d’être vraiment connectées. Dermott a vécu dans nos deux corps, ce qui est plutôt chouette.

HuffPost Canada: Avez-vous pensé à comment vous aller expliquer tout ça à vos enfants?

Katie: Oh, ils le savent.

Megan: De façons appropriées par rapport à leur âge, ils savent dans quel corps chaque enfant était et comment ils en sont sortis. Nous sommes très ouvertes et candides avec les enfants. Nous voulons qu’ils soient fiers d’où ils viennent. Nous voulons qu’ils n’aient aucune honte, qu’ils soient capables d’en parler avec confiance et curiosité quand le temps viendra. Il n’y a aucun secret.

Katie: Ils savent que leurs mamans ont dû demander l’aide d’un médecin parce que nous avons seulement des ovules et qu’il fallait des spermatozoïdes.

Duke est né par césarienne et il sait qu’il est sorti du ventre de Mommy. Poppy sait qu’elle est sortie du vagin de Mama. Duke sait qu’il ne voulait pas sortir. C’était un travail de 36 heures alors il sait qu’il était confortable et qu’il ne voulait pas sortir. Poppy sait qu’elle avait hâte de voir le monde et qu’elle est sortie très vite. Dermott ne comprend pas encore, mais les deux plus vieux savent que Dermott est venu du ventre de Mommy et qu’il est ensuite né du ventre de Mama; il a passé du temps dans les deux.

Les petits.
Les petits.

Pour poursuivre sur ce que Megan disait, nous voulons qu’ils soient fiers de leur histoire. Mais je pense que c’est juste un rappel que nous sommes différents et que nous devons vraiment, vraiment combattre notre propre... nos propres insécurités peut-être?

Megan: Notre homophobie internalisée?

Katie: Notre homophobie internalisée ou notre honte, ou quelque chose du genre. Nos enfants ne se ressemblent pas. Nous avons eu des situations où, lorsqu’on sort en famille, les gens assument que Megan est ma nounou.

Megan: Dans mon propre voisinage.

Katie: C’est choquant de voir tout ce que les gens se sentent à l’aise de demander. Je peux être dans le métro et quelqu’un me demande si j’ai adopté ou «d’où il vient» ou «est-ce qu’ils sont frères et soeurs? » Les gens assument qu’ils ne sont pas de la même fratrie et que Duke est juste un ami que j’emmène.

Alors tu te retrouves à devoir discuter de ta sexualité avec des étrangers dans le métro, et tes enfants sont là alors tu ne veux pas les envoyer promener. Nous ne voulons pas enseigner à nos enfants qu’il y a quelque chose de mal dans la façon dont leur famille est faite. Plusieurs personnes assument que les enfants ne comprennent pas, mais ils sont intelligents même s’ils sont petits et ils font des liens.

Ça a beaucoup affecté la façon dont Megan et moi nous forçons à vivre dans le monde. Ça peut être inconfortable. Tu veux qu’ils vivent cet inconfort et qu’ils sachent que c’est correct de corriger les gens, même si ça rend l’autre personne inconfortable, parce qu’il n’y a rien de mal dans la façon dont notre famille est construite. Mais tu dois constamment analyser la situation: est-ce que le contexte est sécuritaire? Et y a-t-il des alliés autour de moi qui pourraient me protéger si quelque chose se produisait?

Les trois enfants de Megan et Katie.
Les trois enfants de Megan et Katie.

Megan: Nous parlons aussi d’intersectionnalité, de la façon dont la couleur de la peau joue un rôle dans tout ça. Et notre orientation sexuelle est toujours à l’avant-plan dans nos expériences.

Katie: Nos vies sont incroyablement normales, mais nos enfants sont aussi exposés à plusieurs identités différentes. De plusieurs manières, ils sont dans une petite bulle. Mais ils vont aller dans le monde, et nous retenons notre souffle en attendant la première fois où une personne va dire quelque chose de dérogatoire à propos de notre famille ou de la couleur de leur peau. En tant que parents, ce sont les choses qui nous inquiètent. Mais j’espère que le temps qu’ils ont passé dans un monde où c’est juste normal leur aura permis de bâtir de la résilience.

Même si nous parlons beaucoup de devoir nous assurer de notre sécurité, il y a aussi beaucoup de belles interactions dans le monde, où on n’a qu’à clarifier quelque chose et les gens passent à autre chose et tout est beau.

Par exemple, Megan et moi avons emmené les enfants cueillir des fraises la semaine dernière. Nous marchions dans un champ de fraises et cette adolescente nous a approchées et nous a demandé: «Êtes-vous un couple? Est-ce que ce sont vos enfants?» Je lui ai dit «oui, c’est ma femme. Nous sommes mariées depuis sept ans. Ce sont nos enfants». Et elle a dit «j’espère que je pourrai avoir ce que vous avez, un jour». Pour cette adolescente, voir notre famille faire cette activité super normale a impacté sa vision de ce à quoi son avenir pourrait ressembler.

Ce texte initialement publié sur le HuffPost Canada a été traduit de l’anglais.