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«Te laisse pas faire»: comment prévenir les agressions sexuelles chez les enfants

«Il est grandement temps de le dire aux enfants: l'agresseur est, hélas! bien souvent une personne que l'enfant aime et de qui il se sent aimé», écrit Jocelyne Robert.
«Te laisse pas faire», un livre écrit par la sexologue Jocelyne Robert 
«Te laisse pas faire», un livre écrit par la sexologue Jocelyne Robert 

D’aussi loin que Francesca se souvienne, elle se faisait tripoter par son père et son frère aîné, et elle devait en faire autant. Elle croyait que les choses se passaient ainsi dans toutes les familles. Amélie, elle, a été agressée pendant près d’une année par son oncle quand elle avait cinq ans. Il avait persuadé la fillette que sa mère tomberait malade et mourrait si elle lui en parlait. Des témoignages comme ceux-là, qu’on retrouve dans le livre Te laisse pas faire, Jocelyne Robert aurait pu en mettre à toutes les pages.

On pourrait croire que l’inceste est une pratique barbare, d’une autre époque. Mais elle est pourtant (bien tristement) encore très présente, aujourd’hui. Les Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) affirment d’ailleurs que 76% des demandes qu’il reçoivent sont liées à de l’inceste ou à des agressions sexuelles subies durant l’enfance ou l’adolescence.

La sexologue et auteure Jocelyne Robert
La sexologue et auteure Jocelyne Robert

«Moins de 10% des agressions sexuelles perpétrées mettent en scène une personne totalement inconnue de l’enfant», note l’auteure de Te laisse pas faire, Jocelyne Robert. L’auteure et sexologue (qui nous avait entre autres donné le populaire Full sexuel, un livre pour les ados) a donc cru bon d’actualiser son petit guide s’adressant à la fois aux parents et aux enfants âgés entre 4 et 12 ans, paru pour la première fois en 1999.

«Les statistiques ne faiblissent pas, fait-elle remarquer, en entrevue avec le HuffPost Québec. Et depuis une vingtaine d’années, les choses ont changé. Les enfants ont un cellulaire à 10 ans, maintenant; il y a la notion de cyberprédateur qui s’ajoute.»

«Il y a quelque chose qu’on rate quelque part, pour que ce soit aussi fréquent que ça, ajoute-t-elle. Il faut sensibiliser les parents.»

Te laisse pas faire est une sorte de guide pour aider les parents à défaire le tabou des agressions sexuelles auprès de leur enfant, avec certaines portions qui s’adressent aussi aux petits. Mais à quel âge peut-on (ou doit-on) s’attaquer à ce sujet délicat avec notre enfant?

Aussi tôt que quatre ans, répond la sexologue, tout en ajoutant que cela dépend des enfants, bien sûr, et qu’on peut saisir des occasions propices, par rapport à une histoire qu’il nous raconte, à une scène de film ou à un livre, par exemple. Et quand on parle d’agression sexuelle, nécessairement, il faut aborder l’inceste, même si c’est un sujet «gluant» qu’on préfère éviter, précise Jocelyne Robert.

Une agression sexuelle perpétrée sur un enfant, c’est quand un grand (un adulte ou un adolescent) a des rapprochements avec un enfant dans le but d’obtenir des faveurs sexuelles, rappelle Jocelyne Robert.

Mais attention, ce n’est pas un livre qu’on lit du début à la fin avec son enfant, ce sont des apprentissages qui se font par petites doses. Et surtout: il ne faudrait pas aborder la sexualité pour la première fois sous l’angle des agressions, prévient Jocelyne Robert.

«Ce serait assez terrible que son premier contact avec la sexualité soit négatif. C’est quelque chose qu’il faut intégrer, dans la mesure du possible, une fois que l’enfant a des notions saines sur la sexualité.»

Voici donc quelques notions simples dont vous pouvez discuter avec votre enfant, même tout-petit, pour qu’il apprenne que son corps lui appartient.

«Jamais avec les grands»

Si vous surprenez votre enfant en train de jouer au docteur avec la petite voisine, cela pourrait être une bonne occasion d’engager la conversation à ce sujet. Il n’y a d’ailleurs rien de mal à se livrer à de telles explorations ou à des jeux candides entre enfants, assure Jocelyne Robert.

«On peut en profiter pour lui dire: ″c’est normal d’être curieux, d’explorer nos corps avec d’autres amis, mais attention, jamais avec les grands, même pas avec un grand de la famille!″. Ça dit tout à l’enfant. J’utilise le terme ″grand″, parce que ça englobe aussi les adolescents.»

Le droit de ne pas donner de bisous

Votre petit n’a pas envie de donner un bisou à son oncle Jean-Claude ou de s’asseoir sur les genoux de grand-maman? C’est correct, et il faut respecter cela.

«Très tôt, il faut ancrer dans l’esprit de l’enfant que les adultes n’ont pas tous les pouvoirs sur lui, affirme la sexologue. On ne devrait jamais l’obliger à avoir des contacts physiques.»

Et si mononcle ou grand-maman n’est pas content, on lui explique: c’est une discussion qu’il est important d’avoir, surtout si l’adulte menace de rapporter son cadeau au magasin s’il n’obtient pas de bisou. Quel genre de message cela envoie-t-il à l’enfant? questionne Jocelyne Robert.

L’amour: oui, mais...

«On parle beaucoup d’amour aux enfants, et c’est correct, mais il faut faire attention, explique la sexologue. Si on leur explique que pour faire un bébé, il faut s’aimer très fort... c’est bien de valeur, mais ce n’est pas vrai!»

Le problème, c’est qu’à force de relier intrinsèquement la sexualité à l’amour, l’enfant pourrait croire qu’il est normal d’avoir des rapports sexuels avec des adultes qui gravitent autour de lui et qu’il aime.

Alors, si votre fillette s’exclame candidement: «quand je vais être grande, je vais marier papa», il est important de remettre les pendules à l’heure.

«On lui répond: ″Non! Ton papa ne sera jamais ton amoureux. Quand tu seras plus grande, tu rencontreras un autre amoureux de ton âge et ce sera parfait comme ça!″ Ça envoie un message très clair: mon papa n’a pas le droit de jouer à l’amoureux avec moi!»

Restez vous-même

C’est important d’être conscientisé aux risques d’agression sexuelle et d’inceste, mais il ne faut pas non plus s’empêcher de donner de l’affection à ses enfants, prévient Jocelyne Robert.

«Il ne faudrait pas non plus qu’un papa s’empêche de prendre sa fillette dans ses bras, il n’y a rien de mal à ça!»

La sexologue rappelle d’ailleurs dans son livre que les individus qui abusent sexuellement des enfants représentent une minorité.

«Fait intéressant à observer: des études ont montré que les pères qui ont materné et soigné leur poupon (bain, changement de couche, etc.) abusent très rarement de leur enfant. Ces constatations portent à croire que le ″maternage paternel″, le nurturing, disent les Anglo-Saxons, ruinerait toute impulsion érotique envers ses enfants», écrit-elle.

Quand faut-il s’inquiéter?

Le livre de Jocelyne Robert se veut une sorte de guide pour prévenir les agressions sexuelles; ce n’est pas un outil pour aider les enfants qui en ont été victimes. L’auteure rappelle donc que si vous observez certains signes, il est important de poser des questions à votre enfant (calmement) pour pouvoir agir en conséquence, le cas échéant. En voici quelques-uns:

  • crainte inhabituelle de certains adultes ou refus d’être laissé avec ceux-ci
  • refus de se dévêtir dans certains lieux (piscine, vestiaire…) ou pour dormir, ou désir d’enfiler une quantité excessive de vêtements
  • aversion, ou au contraire, fascination inaccoutumée pour les contacts physiques
  • irritations ou changements inexpliqués à la vulve ou au pénis, à l’anus, à la bouche (de grâce, n’attendez pas de constater une dilatation anale, un saignement vaginal, la présence de poils ou de sécrétions pour réagir!)
  • régression, troubles du sommeil, perte d’intérêt pour ses jeux habituels, difficulté de concentration, troubles de l’appétit (s’alimente beaucoup moins ou dévore goulûment) ou gastrointestinaux

Le livre «Te laisse pas faire» de Jocelyne Robert, paru aux Éditions de l’Homme, est disponible en librairie.