OPINION
27/04/2020 16:53 EDT

Le système scolaire n’est pas une panacée contre les violences familiales

Aller à l’école n’empêche pas Antoine de se faire battre par son père en fin de journée lorsqu’il arrive chez lui. Aller à l’école n’empêche pas Rosalie d’être témoin de la violence conjugale entre ses parents.

AHMET YARALI via Getty Images

Depuis le début de la pandémie, je ne peux m’empêcher de penser aux dommages collatéraux des mesures strictes de confinement. Bien sûr, ces mesures sont à mon humble avis nécessaires et justifiées.

La COVID-19 est un virus à prendre au sérieux. Des vies sont chamboulées et il y a des pertes de vie inestimables. Le Dr Horacio Arruda nous parlait récemment de «balancier», c’est-à-dire de trouver un juste équilibre entre les bienfaits et les effets négatifs du confinement. C’est en ce sens que va ma réflexion personnelle sur un sujet qui me tient grandement à cœur, l’enfance et un des dommages collatéraux du confinement, la violence.

En première réflexion, devant tous les efforts mis collectivement pour faire face à la COVID-19, je me suis demandé pourquoi nous n’étions pas aussi proactifs pour toutes les autres problématiques de santé publique qui sont présentes encore actuellement et qui l’étaient en temps normal.

Parlons de la violence. En 2014, l’OMS a déclaré que les violences constituaient un des principaux problèmes de santé publique dans le monde. Pourtant, nous n’en faisons (presque) rien. Nous ne mettons aucune énergie concrète et proactive pour prendre la violence de front et aller à la racine de celle-ci afin de l’enrayer. Nous ne déployons que très peu de ressources concrètes puisque nous voyons la violence comme étant intrinsèque à l’être humain, telle une fatalité inhérente à l’homme. Alors que c’est faux. 

Nos croyances populaires nous portent à croire que l’être humain est foncièrement capable de violence alors que dans les faits, l’être humain est un mammifère social doté d’empathie à la naissance. L’être humain n’est pas construit pour subir de la violence ni pour la commettre. La violence est traumatisante.   

Avec le confinement, j’ai instinctivement eu une pensée pour les personnes confinées avec leur agresseur, particulièrement les enfants qui sont prisonniers 24 heures sur 24 avec leur bourreau, sans aucune issue possible. L’Association des pédiatres du Québec s’est prononcée en faveur du déconfinement la semaine dernière. Ils ont d’ailleurs abordé tout cet aspect de violence, de maltraitance et de négligence.

Les données sont significatives. Un enfant sur quatre a déjà été victime de violence physique, un enfant sur cinq a été victime de violence sexuelle et un enfant sur deux a subi de la violence en milieu familial.

Cependant, l’ensemble du discours tenu par les différents pédiatres et porte-parole me laisse un goût amer. Bien que je sois entièrement d’accord avec l’essence de leur message, soit que les enfants sont des êtres vulnérables et à risque pour plusieurs d’entre eux dans leur foyer familial et que le confinement est un facteur aggravant, le système scolaire n’est pas une panacée contre les violences familiales. 

Certes, il ne faut pas négliger les tuteurs de résilience que sont les enseignants ou toute autre personne œuvrant dans le milieu scolaire. Ils ont un impact majeur pour les enfants quand ceux-ci les accueillent avec bienveillance et en prennent soin. Ces adultes extérieurs au foyer familial permettent bien souvent à l’enfant de créer un lien d’attachement sécuritaire essentiel à son développement affectif et cognitif.

Par contre, il ne faut pas se leurrer. Cela n’épargne pas les enfants des psychotraumatismes. Cela n’empêche pas les enfants de se faire battre, d’être maltraités, de subir de l’inceste, de souffrir d’abandon, etc. Le système scolaire n’empêche pas la violence.

Cette vision de la société remplie de fausses croyances réussit même à nous faire croire que la place des enfants est à l’école. Que l’épanouissement des enfants passe par l’État.

Après l’école, les enfants retournent dans leur foyer et continuent d’être violentés et négligés. Aller à l’école n’empêche pas Antoine de se faire battre par son père en fin de journée lorsqu’il arrive chez lui. Aller à l’école n’empêche pas Félix et Juliette de retrouver leur mère ivre morte sur le divan. Aller à l’école n’empêche pas Rosalie d’être témoin de la violence conjugale entre ses parents. Aller à l’école n’empêche pas Alice d’être violée toutes les nuits par son père. Quand nous affirmons que l’école protège nos enfants, nous fermons les yeux sur les violences que subissent quotidiennement Antoine, Félix, Juliette, Rosalie et Alice. Nous les abandonnons.

Cette vision de la société remplie de fausses croyances réussit même à nous faire croire que la place des enfants est à l’école. Que l’épanouissement des enfants passe par l’État. Alors que somme toute, actuellement, une majorité d’enfants peuvent profiter de ces moments en famille pour se rapprocher et de cette liberté éducative pour explorer, ce qui nous manque cruellement avec notre rythme effréné habituel.

Nous assistons également à un paradoxe. Nous savons que la violence existe massivement, mais nous en sommes complices en ne prenant pas collectivement notre responsabilité. En croyant qu’il suffit d’aller à l’école durant le jour pour croître sereinement ou encore en croyant que l’État pourra ainsi mieux protéger ces enfants en les enlevant de leur foyer familial, nous démontrons notre profonde ignorance sur la gravité des effets de la violence et sur les impacts psychotraumatiques de celle-ci, à court, moyen et long terme.

La violence entraine des dommages psychologiques ET neurobiologiques. La violence cause des atteintes visibles sur certaines structures du cerveau. En ce sens, presque aucun programme d’accompagnement n’est mis sur pied, sans compter le temps d’attente infiniment trop long pour obtenir du soutien.

Nous enlevons également toute autonomie aux parents en les privant du soutien et de l’accompagnement dont ils auraient tant besoin pour prendre soin d’eux, de leurs blessures et pour apprendre à prendre soin de leur enfant. Des programmes de soutien en ce sens existent dans certains pays scandinaves et ont fait leurs preuves.

Le soutien social est une nécessité biologique, ce n’est pas un choix ni un luxe.

Si nous cessions de prendre la violence comme étant une fatalité sur laquelle nous n’avons pas de pouvoir et si nous revenions à la base de ce que nous sommes en tant qu’être humain, il deviendrait sûrement plus évident que nous devons intervenir à la source. Prendre soin des enfants. Prendre au sérieux la violence. Aller vers les parents. Les supporter et les soutenir de manière concrète pour leur donner leur pleine autonomie et leur plein pouvoir sur eux-mêmes afin qu’ils puissent mieux vivre avec leur enfant. Le soutien social est une nécessité biologique, ce n’est pas un choix ni un luxe.

Nous mettons une énergie incroyable en matière de santé publique pour protéger la population du coronavirus et à juste titre. Nous démontrons en ces temps de crise que nous sommes capables, ensemble, de nous mobiliser pour trouver des solutions.

Pourquoi, ensemble, ne mettons-nous pas toute cette même énergie afin d’agir concrètement pour les autres problématiques de santé publique qui sont négligées, tant actuellement qu’en période hors COVID-19?