OPINION
23/04/2020 12:00 EDT

Ce système qui pense avant tout à museler le personnel infirmier

On comprend mal la tendance à écraser, encore aujourd’hui, la parole des infirmières qui veulent faire prendre conscience de la réalité sur le terrain à un public qui, autrement, n’en saurait réellement rien.

Les dénonciations en santé se multiplient depuis plusieurs semaines pour signaler de graves manquements en matière de gestion et de répartition des effectifs professionnels, d’accès à l’équipement de protection individuelle (les fameux ÉPI), et de soins aux patients atteints de la COVID-19, tant sur les unités de soins en milieux hospitaliers que dans les milieux de soins de longue durée.

Ces dénonciations, ajoutées aux mises à jour quotidiennes de la triade Legault-McCann-Arruda, permettent de tracer un tableau bien plus complet de la situation qui sévit dans le réseau de la santé présentement. Elles sont parfois difficiles à lire et à entendre, il faut le dire d’emblée. Mais nous estimons que la population et, plus encore, les gestionnaires et les élus doivent entendre ces récits.

Si on veut être efficace dans notre réponse à la COVID-19, il faut d’abord être à l’écoute. Il faut surtout que les canaux de communication soient ouverts et qu’ils permettent au personnel infirmier de rapporter leurs constats, d’identifier des manquements et de signaler des pratiques dangereuses tant au point de vue clinique qu’administratif.

Certains ne sont pas de cet avis, toutefois. De nombreux témoignages sur les réseaux sociaux et dans les médias font état de harcèlement, de menaces et de sanctions de la part de certains administrateurs envers des membres du personnel soignant qui rapportent des problèmes dans leurs milieux.

À défaut de maîtriser le virus, on maîtrise ceux qui parlent.

Par exemple, une infirmière auxiliaire a été suspendue sans salaire pendant 10 jours pour avoir dénoncé le manque de personnel dans son milieu de soins. On comprend que les gestionnaires soient à bout; plusieurs font sincèrement tout ce qu’ils peuvent et soutiennent au mieux leurs équipes, tout en étant aussi désemparés qu’elles.

On comprend mal toutefois la tendance à écraser, encore aujourd’hui, la parole des infirmières qui veulent faire prendre conscience de la réalité sur le terrain à un public qui, autrement, n’en saurait réellement rien. À défaut de maîtriser le virus, on maîtrise ceux qui parlent.

Même en temps de crise, il n’y a pas de répit pour le personnel infirmier. On ne parle pas ici de répit des conditions de travail difficiles, car le personnel ne s’attend pas à ce répit-là dans les circonstances actuelles. Mais on pourrait s’attendre à du répit en ce qui concerne les pratiques qui visent à museler les infirmières et infirmiers – ces pratiques devenues monnaie courante dans le réseau de la santé au Québec.

Mais apparemment, infirmières et infirmiers n’ont pas droit à ce répit-là non plus. Les préposés non plus. Ils se font d’ailleurs souvent rappeler les clauses de confidentialité signées lors de leur embauche, qui les empêchent notamment de parler aux médias.

Le personnel infirmier peut-il se voir attribuer une identité autre que celle de héros ou de vilain, chacune tout aussi préjudiciable et dommageable que l’autre?

La clause qui interdit à un employé de parler d’une façon qui pourrait être préjudiciable à son employeur est devenue une interdiction de parler en tout temps, même lorsque l’employeur n’est pas nommé ni même identifiable. Pas surprenant de constater qu’autant de soignants se tournent vers les médias sociaux pour dénoncer – en espérant que leur témoignage sera entendu et moins public même si on sait que ce n’est pas nécessairement le cas (pensons à Émilie Ricard).   

Même en temps de pandémie, même en temps de pénurie intensifiée, certains gestionnaires rigides priorisent le contrôle à tout prix. «Anges gardiens» pour certains, «insubordonnés» pour d’autres. Le personnel infirmier peut-il se voir attribuer une identité autre que celle de héros ou de vilain, chacune tout aussi préjudiciable et dommageable que l’autre? Peut-il être vu, une bonne fois pour toutes, comme un informateur et un interlocuteur incontournable du système de santé qui doit avoir une place centrale dans la prise de décisions?

Lorsque la pandémie sera passée et que l’on fera non seulement le bilan, mais aussi la reconstruction des pratiques selon les leçons apprises, pourra-t-on inclure dans ces décisions une représentation substantielle du personnel de première ligne, et notamment du personnel infirmier qui sera le premier à faire les frais de ces décisions afin que, justement, l’on ne revienne jamais à ce que c’était «avant»?

Et pourra-t-on avoir le courage de repenser le devoir de loyauté attendu du personnel soignant, dont on se rappellera que la responsabilité première n’est pas de prendre soin de son employeur, mais bien du public qu’il soigne?