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11/10/2019 15:52 EDT

Un livre pour ne pas oublier Cédrika

Au départ, l'objectif de Stéphan Parent était de retrouver Cédrika; puis, lorsque ses ossements ont été découverts, que justice soit rendue. Et il espère toujours que ce livre aidera à le faire.

Décembre 2015. Stéphan Parent arrive dans le secteur boisé où ont été retrouvés la veille les ossements de Cédrika Provencher. Cela fait quelques mois qu’il a commencé à tourner un documentaire sur la disparition de la petite rouquine, survenue huit ans auparavant, dans l’espoir de la retrouver. La veille encore, il était justement avec Henri, le grand-papa de Cédrika, pour réaliser une entrevue. Les rumeurs commençaient à circuler sur le corps qui venait d’être découvert...

Le documentariste a sa caméra dans les mains, mais est en état de choc, à l’orée du bois. Il ne veut pas y croire: il a l’impression de lui-même se retrouver dans un film. Le ciel est gris, les arbres, noirs. Les seules couleurs qui se démarquent dans ce décor morbide sont celles des gyrophares des voitures de police, qui sont reflétées par une fine neige.

Stéphan Parent ne le sait pas encore, mais cette scène macabre est celle qui marquera la fin de son projet de documentaire, qui ne verra finalement jamais le jour.

Près de quatre ans plus tard, le documentariste raconte sa quête inachevée et sa démarche dans le livre Sur les traces de Cédrika Provencher. Le HuffPost Québec l’a rencontré pour comprendre ses motivations et avoir ses impressions sur le mystère qui reste épais, autour du meurtre de la fillette de neuf ans, vue pour la dernière fois le 31 juillet 2007 à Trois-Rivières, alors qu’elle cherchait un petit chien. Voyez notre entrevue vidéo plus haut.

Un documentaire interrompu

Pendant des mois, Stéphan Parent a cogné à des portes, épluché des coupures de presse, rencontré des témoins et noué des liens d’amitié avec la famille de Cédrika. Il venait de terminer un autre documentaire, Novembre 84, portant sur les disparitions de trois adolescents survenues trente ans plus tôt, et le sujet de Cédrika, qu’on espérait encore retrouver vivante, s’est imposé. Il a invité le père de la fillette disparue, Martin Provencher, à l’avant-première de son film, et c’est ainsi que les discussions ont commencé.

Pour Stéphan, réaliser un documentaire sur la disparition de la fillette était un moyen de solliciter des informations de témoins qui ne s’étaient peut-être pas confiés à la police... et qui pourraient faire avancer l’enquête.

«Pendant que je faisais la tournée de Novembre 84, les gens venaient me voir et me parlaient presque tous de Cédrika, raconte-t-il. Certains me racontaient ce qu’ils avaient vu, d’autres me remettaient des documents. Je me souviens, j’ai reparlé à Martin, et je lui ai dit: je n’ai même pas encore commencé, et j’ai déjà plein d’informations!»

Ryan Remiorz/La Presse canadienne
Martin Provencher s'adresse aux médias, en septembre 2007 à Trois-Rivières, quelques semaines après la disparition de sa fille Cédrika. Les policiers recherchaient à l'époque un homme blanc, âgé entre 30 et 40 ans et conduisant une Acura rouge.

 

Après la conférence de presse annonçant le tournage du documentaire, en juin 2015, les informations reçues du public se sont multipliées. Au total, Stéphan Parent dit avoir reçu plus de 850 informations dans le cadre de ce projet. Les choses allaient bon train, et le tournage était terminé aux trois quarts lorsque la macabre découverte a été faite. 

«Ç’a été le choc, se souvient Stéphan. Parce que ça faisait huit ans qu’on cherchait cette petite fille-là. Alors en plein tournage, comme ça... Il y avait quelque chose de complètement surréaliste.»

Le père de Cédrika ne voulait plus participer au documentaire, puisqu’il ne voulait pas nuire au travail des policiers. Stéphan a tenté de continuer son projet, quelques mois plus tard, mais il a finalement reçu une mise en demeure de Martin Provencher. Stéphan ne croit toujours pas que le fait de mener à terme ce documentaire aurait pu entraver l’enquête policière, mais il a finalement décidé de laisser tomber, par respect pour la famille.

Le travail des policiers critiqué

Le documentariste remet en question plusieurs comportements et façons de faire des différents corps policiers qui ont traité la disparition de Cédrika Provencher, à commencer par la Sûreté du Québec (SQ).

D’une part, plusieurs témoins à qui Stéphan Parent a parlé affirment ne pas avoir été pris au sérieux par la police, alors que les informations qu’ils détenaient étaient assez renversantes.

Ian Barrett/La Presse canadienne
Des affiches de la fillette disparue étaient installées un peu partout à Trois-Rivières, en 2007.

 

Stéphan donne l’exemple de cette femme qui a contacté la police le soir même de la disparition de Cédrika, après avoir vu trois hommes près du boisé de Saint-Maurice (où les ossements de la petite seront finalement retrouvés), dont un tenant une pelle, près d’une camionnette rouge et d’une Acura rouge (ce fameux véhicule recherché par la police, qui a souvent été vu dans le quartier où Cédrika aurait été enlevée, des jours avant sa disparition). Elle a pris les numéros de plaque en note et a contacté la SQ, mais les policiers auraient ri d’elle à la mention de la pelle.

N’empêche, elle est retournée dans le boisé quelques jours plus tard, et y aurait découvert un objet (on ne précise pas de quoi il s’agit pour ne pas nuire à l’enquête) qui se trouvait sur la liste de ce que l’enfant portait au moment de l’enlèvement. Elle ne touche pas à l’objet pour ne pas le contaminer, et alerte une fois de plus les policiers, qui ne donnent pas suite à cette information. Ce n’est qu’après la découverte des ossements, huit ans plus tard (tout près de cet endroit, selon la femme), qu’elle les contacte à nouveau, et qu’ils la prennent au sérieux. Une battue permettra de retrouver l’objet en question.

D’autre part, Stéphan Parent s’interroge sur la façon dont les policiers ont mené leur enquête sur leur principal suspect, Jonathan Bettez. L’homme de Trois-Rivières, qui était propriétaire d’une Acura rouge comme celle que les policiers recherchaient, n’a jamais été accusé en lien avec l’enlèvement ni le meurtre de Cédrika. Il a plutôt été accusé de possession de pornographie juvénile, mais a été acquitté l’année dernière, puisque le juge a conclu que les éléments de preuve avaient été recueillis de façon abusive. L’homme de 39 ans et sa famille poursuivent maintenant la SQ pour un montant de 10 millions de dollars.

Toujours habité par Cédrika

L’objectif de Stéphan Parent a toujours été clair: au départ, il s’agissait de retrouver Cédrika, puis, lorsque ses ossements ont été découverts, que justice soit rendue. Et il espère toujours que ce livre aidera à le faire.

«Dans mon esprit à moi, dans mon coeur à moi, l’essentiel, c’est de ne pas oublier Cédrika. La société change, les gens oublient... Mais [le livre], ça permet de garder le dossier vivant. Parce qu’il n’est toujours pas résolu.»

Stéphan Parent n’a pas d’enfant. Mais il a l’impression, comme beaucoup de Québécois, d’avoir un peu adopté Cédrika. 

Ian Barrett/La Presse canadienne
Le 29 août 2007, Cédrika Provencher aurait eu 10 ans. Une cérémonie avait eu lieu pour souligner son anniversaire, alors qu'elle était disparue depuis près d'un mois.

 

«Quand on regarde la photo de Cédrika avec son sourire, la petite fille qui a l’air heureuse... on l’adopte. Et en même temps, il y a un peu de colère, parce qu’on se dit: qui a pu faire mal à cette enfant-là? Il y a un sentiment de justice qui nous habite, et on veut aller au fond de ça.»

Il a pensé plusieurs fois abandonner le projet, pendant qu’il préparait son documentaire. Mais il aurait eu l’impression de laisser tomber Cédrika. 

«Je me disais: ″je suis plus capable, c’est trop dur″. Et là, il y a une petite voix qui me disait: ″Stéphan, tu peux pas laisser tomber, continue...″»

Le cinéaste travaille d’ailleurs en ce moment sur un nouveau projet de documentaire, à propos de la disparition de Julie Surprenant, cette adolescente de Terrebonne dont on est sans nouvelles depuis 1999.

Encore aujourd’hui, il se sent habité par Cédrika. Et il espère encore qu’un jour, le mystère sera élucidé. «Tant et aussi longtemps qu’on parlera de Cédrika, qu’on gardera son dossier vivant... Des fois, il y a des personnes qui conservent une information depuis 10 ou 15 ans et qui décident de lâcher le morceau...»

«C’est pour cela qu’au nom de Cédrika, je le promets: je n’ai pas dit mon dernier mot», écrit-il d’ailleurs à la fin de son livre.