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18/09/2020 10:01 EDT | Actualisé 18/09/2020 10:25 EDT

Sous mon masque, l'impuissance pour enseigner et rassurer mes élèves

Si vous saviez tout ce que ce masque entre mes élèves et moi a gâché de notre rencontre.

Stephane Mahe / reuters
Une institutrice fait classe à des enfants de soignants dans une école de Saint-Sébastien-sur-Loire près de Nantes le 4 mai 2020. (Photo REUTERS/Stephane Mahe)

Si tu savais tout ce que ce masque masque.

Tout ce que ce bout de tissu ne dit pas de moi.

Tout ce que ce morceau de coton entre eux et moi a gâché de notre rencontre.

Si tu savais comme il me gêne, comme il m’étouffe, comme il m’empêche d’être pleinement celle que je voudrais être devant eux.

Je suis allée chercher I. dans sa classe.

Je lui ai souri pour le rassurer.

Il n’en a rien vu.

Alors j’ai parlé doucement pour lui expliquer que j’allais l’aider à apprendre le français et que ça allait bien se passer.

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Je connaissais sa langue, je pensais que ça le réconforterait. Mais de ma voix douce, il n’a entendu que des sons étouffés. J’aurais voulu poser ma main sur son épaule pour l’accompagner. Je n’en ai plus le droit, alors je les ai gardées baissées. Plus tard, de ma bouche qui formait correctement ce U dont il n’a jamais entendu la musique, il n’a rien perçu et j’ai lu dans son regard quelque chose qui me disait: «Je n’y arriverai jamais.»

J’ai tâché de faire passer par mes yeux tous les messages que j’avais à lui adresser.

Puis les parents de R. sont entrés. Dans leurs yeux, j’ai vu l’inquiétude et tout ce qu’un tel changement de vie peut impliquer. J’ai compris l’angoisse, les papiers à n’en plus finir, le courage et surtout l’envie d’y arriver. Ce pays qu’ils ont quitté, cet autre qui les fait tant rêver.

Derrière mon masque pourtant, il y avait mon sourire qui aurait juste voulu essayer de les rassurer. R. m’observait. J’ai tâché de faire passer par mes yeux tous les messages que j’avais à lui adresser. De celui-là je ne connais pas la langue, pas même les lettres.

Notre chemin sera long, le sien encore plus peut-être. Je n’ai pas les mots pour le lui dire, et surtout pour lui promettre que la route sera balisée et qu’il y avancera bien plus vite qu’il peut l’imaginer. Tout ça, c’est mon visage entier qui le lui disait. Il n’en a vu que la moitié.

Ce bout de tissu est là pour les protéger. Pour me protéger aussi. De ce virus qui décime, qui inquiète, qui divise et qui nous secoue, tous, d’une manière ou d’une autre. J’ai bien compris que nous n’avions pas d’autre choix pour le moment. Je l’entends. Je le comprends. Je l’applique.

Je m’efforce de solliciter les rides qui ont poussé autour de mes yeux, pour qu’elles s’occupent d’afficher un peu plus clairement mes sourires. Mes mains apprennent à s’agiter encore plus que d’ordinaire, elles m’aident à demander si tout va bien, à féliciter, à encourager.

«Maman, les super-héros aussi ils ont des masques.»

C’est ça. C’est exactement ça.

Envoyez-moi une cape maintenant, je vous prie.

Ce texte a initialement été publié sur le HuffPost France.

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