TÉMOIGNAGES
22/02/2021 14:59 EST

J'ai retrouvé les filles qui me harcelaient quand j'étais jeune. Voici ce qu’elles avaient à dire.

Prendre du recul a fait ressortir que nous ne pouvons jamais vraiment savoir ce qui se passe dans la vie des autres.

Courtoisie de Simone Ellin
L'autrice de ce texte à 13 ans

Si vous avez été victime d’intimidation ou d’exclusion pendant votre enfance ou votre adolescence, vous ne serez peut-être pas surpris d’apprendre que des études ont démontré comment la victimisation par les pairs peut avoir des effets à long terme. C’est certainement le cas pour moi.

Depuis des décennies, je suis aux prises avec une dépression chronique mineure, de l’anxiété et un sentiment d’infériorité qui persistent malgré des années de thérapie. Je ne soutiens pas que mes problèmes de santé mentale ne découlent que de l’intimidation que j’ai subie à l’école, mais ces expériences ― et ma timidité, mon hypersensibilité et mon côté complexé présents tout au long de ma vie, qui ont fait de moi une cible idéale pour l’intimidation et l’exclusion ― ont eu un effet durable sur moi.

Un jour en 2019, alors que je procrastinais au travail, j’ai commencé à penser à une fille qui m’avait rejetée en 7e année (secondaire 1). Le rejet me faisait toujours mal quand j’y pensais. Je me suis demandée si elle se rappelait comment elle avait mis fin à notre amitié et si elle avait des regrets.

Soudainement, j’ai eu une idée. Pourquoi ne pas interviewer mes anciennes camarades de classe du primaire et du secondaire — pas seulement les gens qui m’ont intimidée, mais toutes mes camarades féminines, y compris les intimidatrices, les intimidées et celles qui ne semblaient être ni l’une ni l’autre — à propos de leurs expériences sociales dans notre ville de Westchester, dans l’état de New York? Cela m’a tellement semblé être une bonne idée que j’ai mis de côté l’inconfort que j’éprouvais à contacter des personnes à qui, dans certains cas, je n’avais pas parlé depuis 40 ans!

Grâce aux réseaux sociaux, ç’a été facile de retrouver plusieurs de mes anciennes camarades de classe. J’ai commencé à leur envoyer des messages décrivant mon projet et je leur ai demandé si elles étaient prêtes à y participer. Beaucoup m’ont répondu immédiatement. Si certaines d’entre elles affirmaient ne pas vraiment se souvenir de ces années, d’autres étaient enthousiastes et me disaient qu’elles avaient beaucoup de choses à partager avec moi.

Jusqu’à présent, j’ai interviewé près de 30 personnes, et j’espère en interviewer beaucoup d’autres.

Parfois, certains individus intimident les autres parce que quelqu’un d’autre les a intimidés. C’était certainement le cas d’une ancienne camarade de classe que j’ai contactée et qui m’avait tourmentée sans relâche pendant le primaire. Au début, elle hésitait à me parler. Elle a ignoré mon message Facebook initial, mais lorsque j’ai fait un suivi avec elle, elle a répondu: «Simone, j’espère que tout va bien pour toi. C’est un peu difficile pour moi de participer à ton projet. Je n’ai pas toujours été gentille avec toi. Je suis vraiment désolée pour tout ça.»

Je lui ai répondu et l’ai rassurée en lui disant que j’interviewais toutes les femmes de notre classe et que je ne la mettais pas à part des autres. Quelques minutes plus tard, j’ai été abasourdie de voir mon téléphone sonner. C’était mon ancien tyran.

«Je suis vraiment désolée», a-t-elle dit à plusieurs reprises lors de notre appel. «Je jure que je ne suis pas une mauvaise personne. Je pense à ce que je t’ai fait tout le temps. Je ne sais pas pourquoi je t’ai choisie. J’ai eu une vie de famille misérable.» Elle a révélé une partie du traumatisme qu’elle avait subi et, même si j’aurais pu deviner que ma camarade de classe venait d’un milieu troublé, l’entendre de sa propre bouche a fait toute la différence. J’ai finalement pu lui pardonner et (j’espère) l’aider à se pardonner.

«Je suis vraiment désolée», a-t-elle dit à plusieurs reprises lors de notre appel. «Je jure que je ne suis pas une mauvaise personne. Je pense à ce que je t’ai fait tout le temps. Je ne sais pas pourquoi je t’ai choisie. J’ai eu une vie de famille misérable.»

J’ai été surprise d’apprendre que de nombreuses filles «populaires» ont payé un prix élevé pour maintenir leur position sociale. Comme me l’a dit une ancienne cheerleader, les filles de sa clique étaient si méchantes les unes envers les autres qu’elle a grandi en se méfiant des autres femmes. «Je n’ai pas eu de vraie amie avant mes 43 ans», me confia-t-elle.

Une autre femme — que je considérais également comme populaire, intelligente et belle à l’époque — a appris très tôt que «la solitude était une mauvaise chose et qu’il y avait des sacrifices à faire pour avoir des amis». Elle m’a parlé du fait qu’elle faisait partie d’un groupe qui excluait une camarade de classe en 7e année. «J’étais coupable et je pense que j’ai immédiatement et à jamais pensé que c’était une faiblesse personnelle de ma part. C’était cruel... Je me sens toujours coupable toutes ces années plus tard.» Par la suite, cette femme a appelé l’exclue du groupe pour s’excuser de lui avoir fait du mal. Elle m’a dit plus tard que l’interaction les avait toutes les deux grandement soulagées.

J’ai parlé à cinq femmes qui étaient extrêmement athlétiques pendant leurs années de primaire et de secondaire. Elles ont toutes relaté que l’athlétisme leur servait de protection lorsqu’il s’agissait de gérer les pressions sociales de l’enfance et de l’adolescence. Être douées pour le sport leur a donné de la confiance en elles et a fait tomber les barrières entre les cliques qui existaient à l’école, puisqu’elles jouaient dans des équipes avec des membres de divers groupes d’amis.

Comme me l’a dit une femme qui a été transférée à notre école en 9e année (secondaire 3): «Je pense que parce que j’étais nageuse, j’avais une certaine confiance. J’avais une certaine reconnaissance de mes capacités et cela m’a donné de la crédibilité et les gens ne se sont pas attaqués à moi.»

Une autre athlète a partagé une histoire touchante à propos du fait d’être capitaine d’équipe en éducation physique. Elle a rappelé que lors de la sélection des équipes, une fille de notre classe était toujours choisie en dernier. «Un jour, je ne sais pas pourquoi — j’ai décidé de la choisir en premier. Quand j’y repense, je peux encore voir le sourire sur son visage. Ce geste m’a changée, ce jour-là. Cela m’a fait comprendre que gagner n’était pas le plus important.»

Les conversations avec certaines de mes camarades de classe ont confirmé que beaucoup de filles qui semblaient avoir une belle vie ― et même s’épanouir ― en arrachaient, tout comme nous. 

«Je me suis toujours sentie comme une paria, comme une petite souris brune», a dit une femme que je considérais comme l’une des plus jolies, des plus athlétiques et des plus appréciées de notre classe. «Je n’oublierai jamais la danse de 7e année. J’étais vraiment contente de la tenue que j’avais choisie», m’a-t-elle raconté. «Je me souviens d’être entrée et d’avoir vu ce groupe de filles me regarder de haut en bas et rire. C’est comme si toute la danse s’était arrêtée et j’ai réalisé à quel point j’étais dépareillée. J’ai pensé, je suis vraiment déconnectée; je ne suis vraiment pas cool. Je suis allée aux toilettes et j’ai pleuré. Puis j’ai appelé ma mère et elle est venue me chercher. À ce jour, j’ai toujours l’impression de ne pas pouvoir assortir des vêtements ensemble.»

Il m’a été difficile de localiser certaines des femmes qui avaient été victimes des formes d’intimidation les plus graves. Je suppose que plusieurs d’entre elles ne voulaient pas être retrouvées et avaient choisi de laisser leur enfance et leur adolescence loin derrière et de ne jamais regarder en arrière. Cependant, j’ai réussi à en retrouver quelques-unes.

Une femme m’a dit: «J’ai détesté mon expérience scolaire et j’ai été victime d’intimidation intense... Ce n’est que lorsque j’ai atteint l’école secondaire que j’ai trouvé une certaine communauté, et j’ai eu l’impression que nous étions considérés comme des “hippies” et que nous étions stigmatisés par rapport à cela.»

Une autre femme se souvient d’avoir été victime d’intimidation à divers moments au primaire. «Ma mère m’a dit de “montrer l’autre joue”, mais cela n’a pas fonctionné», a-t-elle dit. «Je n’avais aucun moyen de me défendre et à cet âge, les enfants ne se défendent pas les uns les autres.» En 9e année, elle a abandonné l’école et s’est enfuie pour finalement se retrouver dans une école privée, où l’intimidation était encore pire. Dans une troisième école, dit-elle, «les enfants avaient des problèmes. Je suis devenu un tyran et je les frappais avec mes sabots. J’ai été suspendue et je me souviens avoir pensé, maintenant je suis la plus forte

J'ai également été forcée d'admettre que je n'avais pas toujours été gentille avec les autres. Bien que je ne crois pas avoir jamais ouvertement intimidé qui que ce soit, j'ai certainement parlé dans le dos des autres et évité des camarades de classe qui, j'en avais peur, menaceraient mon propre statut social fragile.

En continuant mon projet et alors que je commençais à appréhender ce que j’apprenais, je me suis surprise à réfléchir sur mon propre comportement au cours de ces années. J’ai réalisé qu’il y avait des moments où j’ai choisi de me voir en victime. Je sais qu’il y a des camarades de classe qui admiraient mon talent musical, qui pensaient que j’étais jolie et gentille, mais dans certains cas, j’étais trop préoccupée par ma propre victimisation pour reconnaître leur affection.

J’ai également été forcée d’admettre que je n’avais pas toujours été gentille avec les autres. Bien que je ne crois pas avoir jamais ouvertement harcelé qui que ce soit, j’ai certainement parlé dans le dos des autres et évité des camarades de classe qui, j’en avais peur, menaceraient mon propre statut social fragile. Cela s’est cristallisé pour moi lorsque quelques femmes que j’ai interviewées ont mentionné qu’elles se sentaient «invisibles» à l’école. «Je n’ai pas été victime d’intimidation, je me suis juste sentie mise de côté, comme si je n’étais pas à ma place nulle part», m’a dit une femme. «C’était juste le sentiment d’être indésirable.» Cela m’a fait regretter de ne pas l’avoir contactée, ni elle ni les autres, quand j’en ai eu l’occasion.

J’ai été satisfaite de presque toutes les conversations que j’ai eues. Mais bien que certaines de mes impressions ont été validées (toutes celles à qui j’ai parlé semblaient reconnaître la même hiérarchie), j’ai trouvé que d’autres étaient complètement dans le champ. Prendre du recul et mettre les choses en perspective après toutes ces années a fait ressortir que nous ne pouvons jamais vraiment savoir ce qui se passe dans la vie des autres. Et, même si j’ai été blessée par certaines de ces personnes, le fait d’apprendre ce qu’elles vivaient m’a poussée à moins porter de jugement sur les autres.

Ce projet m’a enfin donné l’opportunité de pardonner aux femmes qui m’ont rejetée et tourmentée. Après des décennies de souffrance et de ressentiment, je les vois maintenant telles qu’elles étaient — des jeunes filles qui vivaient leurs propres épreuves, certaines communes à beaucoup d’entre nous, d’autres plus douloureuses que je ne peux l’imaginer. 

Plus important encore peut-être, renouer avec ces femmes a contribué à amoindrir les années d’insécurité et de honte. Je ne me vois plus comme inférieure aux filles «populaires». En fait, mon projet a été accueilli avec admiration et enthousiasme de la part de nombreuses femmes que j’ai cherché à impressionner il y a si longtemps. Ces changements ont augmenté ma confiance en moi et je crois de nouveau en mon pouvoir, mon courage et ma dignité. De plus, l’amélioration de ma perception de moi-même a eu des implications positives sur mon travail, mes relations et mon sentiment général de bien-être.

Je ne dis pas que ce type de projet convient à tout le monde et je ne peux pas prétendre que d’autres obtiendront les mêmes résultats s’ils décident de tenter de rejoindre des gens qu’ils ont connus dans leur passé. Pour certaines personnes, laisser le passé derrière peut être la bonne voie à suivre. Ce n’est pas tout le monde qui change. Ce n’est pas tout le monde qui est ouvert à discuter de ce qui s’est passé, et encore moins qui est prêt à exprimer son repentir.

Mais, pour moi du moins, le fait d’affronter les démons de mon enfance m’a fait énormément de bien, et c’est quelque chose que je souhaite à tout le monde, peu importe qui ils sont ou qui ils étaient ― peu importe à quel point ils ont blessé ou ont été blessés.

Ce texte initialement publié sur le HuffPost États-Unis a été traduit de l’anglais.