LES BLOGUES
05/11/2019 10:11 EST | Actualisé 05/11/2019 10:11 EST

Renoncer à l’amour est l’une des meilleures décisions de ma vie

Après mon divorce, j’avais développé une tendance à craquer pour des types qui n’accordaient aucune valeur aux relations amoureuses ou, pire, à moi.

POJCHEEWIN YAPRASERT PHOTOGRAPHY via Getty Images

À la fin de notre rendez-vous, en août 2018, Justin m’a escortée jusqu’à ma voiture, où il m’a embrassée nerveusement. Quand je lui ai rendu son baiser, il a crié de joie et levé le poing en l’air comme s’il venait de remporter une victoire.

Je suis descendue du trottoir jusqu’à ma portière et, quand je me suis retournée, il me regardait, un grand sourire aux lèvres. “Je tiens juste à m’assurer que tu montes bien dans ta voiture”, m’a-t-il dit, alors que je me trouvais à moins d’un mètre de lui.

Je me suis installée sur le siège conducteur, ravie que notre deuxième rendez-vous se soit passé aussi bien que le premier. Justin avait même choisi le restaurant pour notre prochain rendez-vous, censé se produire six semaines plus tard, quand il aurait moins de déplacements professionnels

J’ai passé les jours suivants avec insouciance, convaincue d’éprouver le parfait mélange d’excitation et de certitude, celui qu’on est censé ressentir quand on vient de rencontrer la personne qui pourrait être “la bonne”. Je pensais que la malédiction qui pesait sur moi était enfin levée. Je n’avais qu’à attendre le mois d’octobre. 

J’avais l’impression que Justin valait le coup d’attendre, étant donné que, depuis mon divorce à l’âge de 30 ans, je n’avais pas réussi à retrouver l’amour. En 17 ans, j’avais eu d’innombrables rendez-vous et quelques aventures sans importance, mais le seul qui s’était vaguement rapproché d’un petit ami – à savoir une personne de sexe masculin prête à essayer de s’engager pour de bon – était un gratte-papier dépressif avec lequel je ne partageais qu’un sentiment de solitude. 

Quand, au bout d’un an à peine, sa jalousie a commencé à me faire peur, je n’ai eu d’autre choix que de le quitter. Peu m’importait l’angoisse du célibat à laquelle j’allais à nouveau devoir faire face. 

À 46 ans, je ne cherchais pas forcément un mari. J’en avais eu un dans ma vingtaine et, bien que le mariage eut été une expérience enrichissante, je pouvais m’en passer. Ce dont j’avais besoin, c’était quelqu’un pour m’aider à porter les fardeaux émotionnels du quotidien, les revers professionnels, les soucis d’argent, les crises existentielles. La mélancolie dans laquelle j’avais sombré après avoir passé trop de samedis soirs toute seule s’était muée en une sorte de désespoir: je me rendais cruellement compte que je n’avais personne pour m’épauler, pour chasser ces pensées terrifiantes qui nous réveillent au beau milieu de la nuit. 

Après mon divorce, j’avais développé une tendance à craquer pour des types qui n’accordaient aucune valeur aux relations amoureuses ou, pire, à moi. L’idée de s’engager finissait toujours par refroidir les hommes qui m’avaient fait la cour avec ferveur.

Sachant cela, Anna, une amie musicienne, m’a suggéré de rencontrer Justin, un compositeur qui l’interviewait pour un livre. Ils s’étaient plus ou moins liés d’amitié, suffisamment pour qu’elle sache qu’il avait une petite cinquantaine et n’était pas marié. Son côté célibataire endurci ne me rassurait pas vraiment, puisque je me disais que si un homme d’âge mûr ne s’était pas marié c’était qu’il voulait rester libre. 

Malgré tout, Anna savait que Justin était un homme avenant, et même sensible. Quand il m’a invitée à dîner trois semaines avant mon 47e anniversaire, j’ai accepté.

Pour notre premier rendez-vous, il avait choisi un cadre champêtre, un restaurant “de la ferme à la table” qui surplombait Sunset Boulevard. Notre table était nichée au cœur du patio. On m’avait rarement invitée dans un endroit aussi élégant, et je me disais que c’était bon signe.  

Il est arrivé avec cinq minutes de retard et s’en est excusé. Il en a fait de même toute la soirée, quand il pensait avoir monopolisé la conversation. Il n’a pas commandé de viande, parce que je venais de lui faire part de mon désir (qui s’est avéré de courte durée) de devenir pesco-végétarienne, et il m’a spontanément servie quand nos plats pour deux sont arrivés. À la fin de la soirée, j’ai eu beau insister pour payer ma part, il a refusé, s’acquittant de l’addition et de mon voiturier. 

Justin n’avait pas à s’excuser, à s’adapter à moi ni à dépenser autant d’argent, mais j’ai été touchée qu’il soit aux petits soins pour moi. 

Le plus enthousiasmant dans tout ça, c’est que je me suis immédiatement sentie à l’aise avec lui. Il y avait une sorte d’affinité naturelle entre nous, comme j’en avais déjà ressenti avec des personnes qui étaient devenues mes plus proches amis, à la différence près que je trouvais Justin sexy et que j’avais envie de l’embrasser. 

Alors qu’on se faisait goûter nos cocktails respectifs, on a découvert qu’on aimait les mêmes groupes de musique et les mêmes livres, même les plus obscurs dont on pensait qu’ils n’intéressaient personne d’autre. Au moment de se servir des parts de bar rôti, nos genoux se touchaient sous la table. 

On a parlé de nos peurs communes, comme la solitude et l’échec artistique, puis on s’est confié les détails les plus intimes de nos vies: pour Justin, la mort prématurée de ses parents; pour moi, l’absence de père biologique. J’avais l’impression de pouvoir être vraiment moi-même, parce qu’il semblait sincèrement s’intéresser à moi et me ressembler. 

“C’est la preuve qu’on a eu une super conversation”, a-t-il lancé quand on a remarqué que le restaurant fermait. Il m’a demandé si on pouvait se revoir le week-end suivant et m’a promis de m’appeler pour qu’on s’organise.  

La semaine est passée, sans coup de fil. Puis le week-end. Quand il a réapparu quelques jours plus tard, il s’est confondu en excuses, blâmant un déplacement professionnel imprévu. 

“J’aurais compris que tu doives annuler”, lui ai-je dit. “Mais ce n’était pas cool de ne pas me tenir au courant. J’ai de la famille qui vient me voir pendant quelques semaines pour mon anniversaire. Si tu veux toujours qu’on se revoit après, fais-moi signe.” “Sans faute”, m’a-t-il répondu. 

Deux semaines plus tard, Justin m’a envoyé un texto disant: “Salut, toi. Joyeux anniversaire.” Il s’en était souvenu et avait pris le temps de me transmettre ses vœux. Je me suis dit que c’était prometteur.

David Tenenbaum/Honor Media
Laura Warrell lors d’une lecture à la librairie The Last Bookstore, à Los Angeles.

Notre deuxième rendez-vous à la fin du mois d’août s’est encore mieux passé que le premier. À nouveau, on se rejoignait sur des points essentiels. À nouveau, on a fait la fermeture du restaurant. 

Cette fois, Justin m’a expliqué en détail pourquoi ses déplacements professionnels dans les semaines suivantes allaient nous empêcher de nous revoir bientôt. Et puis, de lui-même, il m’a fait part de son itinéraire, citant les villes dans lesquelles il passerait, et à quel moment. 

Cela sous-entendait que, si je ne lâchais pas l’affaire, les choses bougeraient en octobre. Suite à ce premier baiser fatidique en me rendant à ma voiture, je m’imaginais qu’on venait de commencer quelque chose. Quelque chose de bien.

Plusieurs semaines se sont écoulées sans aucune nouvelle de sa part. Je savais que les hommes qui s’intéressaient vraiment à une femme trouvaient toujours le moyen de rester en contact avec elle, mais Justin m’avait prévenue qu’il ne serait pas joignable: j’ai donc essayé de me montrer patiente tout en restant ouverte aux hommes que je rencontrais sur internet.

L’absence d’atomes crochus que je ressentais avec eux ne faisait que mettre en valeur ceux que je croyais avoir avec Justin. Il n’a pas appelé de tout le mois d’octobre. Alors j’ai fait une ultime tentative. “Je me faisais une joie de te voir”, lui ai-je envoyé par texto. “Si ça n’arrive pas, je serai déçue, mais je préfère le savoir pour pouvoir tourner la page. Et, si ça arrive, j’espère que ce sera pour bientôt.” 

Justin m’a répondu sur-le-champ, en me présentant à nouveau ses excuses, prétextant cette fois avoir eu la grippe. Mais il m’a dit avoir envie de me voir et qu’il m’appellerait après le week-end. Bien sûr, il ne l’a pas fait.

Il avait peut-être quelqu’un dans sa vie. Peut-être qu’il aimait être célibataire, que l’alchimie entre nous n’était pas aussi forte que je le pensais. Toutes ces explications m’auraient rendue triste, mais j’aurais survécu.

Mais son petit jeu, qui consistait à faire le mort, m’a mise au trente-sixième dessous. Certes, deux rendez-vous ne suffisent pas à avoir le cœur brisé et, si mon histoire avait été différente, Justin aurait pu n’être qu’une mauvaise expérience. Pour autant, je trouvais blessant qu’une personne qui me plaisait ne semble pas m’aimer ou me respecter suffisamment pour me faire savoir qu’elle laissait tomber, alors même que je lui avais offert une porte de sortie.

Il aurait pu être l’âme sœur qui débarque au dernier moment pour voler au secours de la romantique invétérée que j’étais et lui éviter de finir seule. En fait, il a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. 

Cela faisait dix-sept ans que j’étais seule. Cette situation semblait bien devenir permanente. Depuis près de vingt ans, les gens me montraient – ou me disaient même directement – que je n’étais pas digne d’être aimée, et ça commençait à laisser des traces. Il était sans doute temps de jeter l’éponge. 

Au fil des ans, j’ai rencontré des femmes d’âge mûr qui avaient renoncé à l’amour. Comme Joan, qui, juste avant son 50e anniversaire, m’a dit, quand je lui ai demandé si elle voyait quelqu’un, qu’elle en avait fini avec cette phase de sa vie. 

En l’entendant me décrire ce que ça lui faisait de ne plus jamais attendre qu’un homme appelle ni s’inquiéter de commettre un impair lors d’un rendez-vous, je ne ressentais que de la pitié pour elle. Comme il était triste de choisir une vie de solitude, pas nécessairement parce qu’elle le souhaitait (même si je suis certaine que certaines femmes le veulent), mais parce qu’elle n’avait trouvé personne. 

Les femmes comme Joan me paraissaient pathétiques, et je me suis juré de ne jamais leur ressembler. Et pourtant, j’en étais là. Je renonçais. J’en avais assez. Finies, les rencontres en ligne. Fini, de demander à mes amis de me présenter des hommes. Fini, de surveiller les mâles présents dans une pièce au lieu de me concentrer sur la personne avec laquelle je parlais. Fini, de vouloir rencontrer quelqu’un. 

Alors que je commençais à envisager de passer le reste de ma vie seule, je me suis souvenue de Joan et me suis rendu compte que, même si sa décision comportait une part de chagrin, elle renfermait aussi un certain optimisme et du soulagement. 

Joan s’était acheté une BMW flambant neuve, source de fierté pour elle, et avait réinvesti dans la petite entreprise qu’elle avait lancée des années plus tôt. 

Laura Warrell
Laura Warrell, deuxième à partir de la gauche, avec des amies dont elle s’est rapprochée (et qui l’ont soutenue) après sa décision.

Je me suis aussi souvenue d’Yvette, qui a voyagé dans le monde entier quand son mari l’a quittée au bout de trente ans. 

Et d’Evelyn, célibataire et sans enfants, dont la carrière de poétesse n’a décollé qu’avec l’âge. Et aussi de Katrina, diplômée du MIT à 48 ans. Ou encore de Wendy, qui a rejoint le Corps de la paix à 50 ans passés.  

Ces femmes étaient en état de grâce, sûrement parce que la solitude leur offrait liberté et opportunités. Leur bonheur ne dépendait plus des décisions sentimentales de quelqu’un d’autre.

Avant Justin, j’ai passé des années à essayer de comprendre ce qui clochait chez moi. J’ai eu des thérapeutes et des coachs de vie, j’ai lu des livres de développement personnel et je me suis tiré les cartes. J’ai même laissé une amie me persuader d’acheter une deuxième brosse à dents pour le compagnon que je devais “faire apparaître” dans ma vie. 

Il m’est arrivé de trop boire. De mal me nourrir. De pleurer, beaucoup. Quand j’ai imaginé ma vie sans tout ça, le poids de décennies de stress s’est envolé.

Quand j’ai arrêté de me faire du mouron à cause de mon célibat, je me suis soudain rendu compte de tout ce que la vie avait à m’offrir. J’ai compris que l’existence pouvait être réjouissante si je la remplissais à chaque instant avec des activités que je voulais faire pour mon plaisir ou bien-être personnel, et non parce je pourrais peut-être y rencontrer l’amour de ma vie. 

Être ma seule priorité m’a libérée. J’en étais en bien meilleure santé. Et bien plus heureuse. Aujourd’hui, un an après mon dernier rendez-vous avec Justin, vu de l’extérieur, mon univers semble probablement être le même: même boulot, même appart’, mêmes amis. Ce qui a changé, c’est la manière dont je vis ma vie. 

Parfois, le meilleur moment de ma journée, c’est de rentrer dans mon petit deux-pièces, où je peux chanter faux, hurler sur la télé, danser, rêvasser, porter des vêtements mal assortis ou laisser la vaisselle s’accumuler dans l’évier sans m’inquiéter de ce que quelqu’un d’autre peut bien vouloir ou penser. 

L’idée d’imaginer une autre personne envahir mon espace a même commencé à me déplaire, quelqu’un qui voudrait changer le mobilier ou préparer un plat que je n’ai pas envie de manger ce soir-là. J’ai conscience de la chance que j’ai d’exercer un contrôle total sur mes finances et mon emploi du temps, et je me réjouis de savoir que je peux quitter mon boulot pour déménager à l’autre bout du monde si, et quand, j’en ai envie. 

En plus, mes amis et ma famille ne me demandent plus si j’ai rencontré une “personne spéciale” quand on se voit, ce qui m’évite d’être gênée et de douter de moi quand je leur réponds que non. 

On parle des cours que je donne et de mon écriture, des choses que je contrôle et qui prouvent que ma vie avance au lieu de rester embourbée dans mon histoire de cœur brisé. J’ai l’occasion de parler de toutes les choses qui se produisent dans ma vie. Grâce à moi. Et, heureusement, il y a beaucoup à dire.

L’amour ne m’inspire plus ni peur ni angoisse. Ce qui m’accablait, c’était de m’imaginer seule pour toujours. Ça me terrorisait. Or, cette existence solitaire que je m’imaginais dans un futur lointain, je la vivais déjà.

Depuis Justin, en un an, j’ai bouclé l’écriture d’un roman. Étant donné que mon esprit n’est pas obsédé par l’amour, j’ai eu plein de nouvelles idées d’histoires, dont deux que j’ai déjà commencé à développer.  

Je me suis davantage consacrée à mes proches, si bien qu’aujourd’hui, j’ai renoué de vieilles amitiés et développé des liens plus profonds avec de nouvelles connaissances. 

Après avoir passé dix ans sans voyager, j’ai prévu deux séjours à l’étranger, dont une escapade au Costa Rica où je me réveillerai tous les matins en admirant par ma fenêtre les singes dans les arbres. J’ai changé mon alimentation et ma pratique du yoga. Cette année, pour la première fois, j’ai enfin réussi à faire la posture du corbeau. 

Quand je sors, je ne stresse plus, parce que je me fiche désormais de qui fait attention à moi ou pas. Quand des hommes flirtent avec moi, cela rajoute un peu de piment dans ma vie, mais cela n’absorbe pas toute mon énergie sur le plan affectif et n’influe jamais sur mon humeur. 

Nos conversations ne sont que de simples conversations, pas des outils permettant de détecter les éventuels signes de compatibilité amoureuse.

Bien sûr, tout n’est pas toujours rose. La vie de célibataire peut être d’une solitude insupportable et d’un ennui mortel. Naturellement, il y a des jours où l’isolement affectif m’atteint et où je ne fais pas grand-chose. À certains moments, j’aimerais désespérément avoir un compagnon, comme quand un cauchemar me réveille au beau milieu de la nuit ou qu’une crise professionnelle survient et que j’ai besoin de parler à quelqu’un. 

Quand je suis confrontée aux mêmes peurs et épreuves que tout un chacun, je dois me débrouiller toute seule. 

Néanmoins, l’amour ne m’inspire plus ni peur ni angoisse. Ce qui m’accablait, c’était de m’imaginer seule pour toujours. Ça me terrorisait. Or, cette existence solitaire que je m’imaginais dans un futur lointain, je la vivais déjà. Depuis près de vingt ans, c’était la vie que je menais. 

Il y avait eu de bons jours, des pas terribles et des carrément horribles. Mais je pouvais dire la même chose de mon mariage ou de l’époque où je m’évertuais à essayer de trouver un nouveau compagnon. Je vivais déjà le pire des scénarios, et je n’en mourais pas. Dès que j’ai accepté ma situation, j’ai commencé à m’épanouir. 

Est-ce que j’espère toujours rencontrer un mec super? Bien sûr. Être célibataire n’est pas nécessairement la panacée, du moins pas pour moi. Pas encore. Mais la vie continue. Et elle est bien remplie. 

Que je rencontre quelqu’un ou non, je suis bien décidée à la vivre à fond. 

Note: tous les prénoms ont été modifiés

Ce blog, publié sur le HuffPost américain, a été traduit par Laure Motet pour Fast ForWord, pour le HuffPost France.