OPINION
09/11/2020 15:46 EST

Toute relance verte doit tenir compte de l’insécurité alimentaire

Un programme de relance verte ne se réduit pas à moderniser des bâtiments et à fabriquer des véhicules électriques. Il faudra aussi s’intéresser à la pérennité des systèmes alimentaires.

Fascinadora via Getty Images

D’un bout à l’autre du pays, la relance post-pandémie a commencé à faire l’objet de discussions. La plupart des gens conviennent qu’une occasion unique se présente de réaménager l’économie canadienne de façon à se réorienter vers un avenir plus vert et durable.

Un programme de relance verte ne se réduit pas cependant à moderniser des bâtiments et à fabriquer des véhicules électriques. Il faudra aussi s’intéresser à la pérennité des systèmes alimentaires, car il s’agit d’un enjeu qui nécessitera autant d’innovation que de talent.

La sécurité alimentaire demeure un impératif prioritaire à l’échelle mondiale, et une question éminemment pertinente pour les centres urbains et les régions rurales du Canada. Voilà pourquoi les fonds investis par le fédéral dans le cadre d’une relance verte doivent également tenir compte de l’approvisionnement alimentaire.

Avant la pandémie, 4,5 millions de personnes au Canada se trouvaient en situation d’insécurité alimentaire, définie comme l’accès inadéquat ou précaire à la nourriture en raison de contraintes financières. Sur ce nombre, 57% rapportent que l’insécurité alimentaire nuit à leur capacité de trouver un emploi et de le conserver, tant leur attention est accaparée par la provenance de leur prochain repas.

En avril dernier, un Canadien sur sept vivait dans un ménage en situation d’insécurité alimentaire.

La pandémie a multiplié les problèmes et révélé les points faibles de nos systèmes sociaux et des chaînes d’approvisionnement mondiales. En avril dernier, un Canadien sur sept vivait dans un ménage en situation d’insécurité alimentaire. Les pertes d’emploi chez les femmes et les familles à faible revenu risquent d’aggraver les répercussions chez les plus vulnérables.

L’attribution du prix Nobel de la paix 2020 au Programme alimentaire mondial des Nations Unies constitue une reconnaissance importante de la relation étroite qui unit agriculture, sécurité alimentaire, durabilité et droits fondamentaux.

Dans une enquête récente menée par l’Institute for Sustainable Food Systems de l’Université polytechnique Kwantlen (UPK), les répondants des couches économiques inférieures ont rapporté avoir manqué de nourriture plus souvent durant la pandémie. Environ 80% d’entre eux pensent que les gouvernements devraient en faire davantage pour promouvoir des systèmes d’approvisionnement locaux et régionaux qui favorisent la résilience et l’autosuffisance.

Le coût des fruits et légumes augmente. La majorité d’entre nous ressentira les effets de la hausse des prix, mais elle se répercutera surtout sur les Canadiens les plus vulnérables.

Rappelons que 80% des fruits et légumes frais consommés au Canada proviennent de la Californie. En raison des changements climatiques, le climat de cet État s’est réchauffé; ses sols se sont asséchés et ses réserves en eau se raréfient. Le résultat, c’est que le coût des fruits et légumes augmente. La majorité d’entre nous ressentira les effets de la hausse des prix, mais elle se répercutera surtout sur les Canadiens et Canadiennes les plus vulnérables.

Plus globalement, le système alimentaire industriel mondial est loin d’être durable. Grandement tributaire des combustibles fossiles, il engendre environ 35% de tous les gaz à effet de serre de source anthropique, si bien qu’il contribue significativement aux changements climatiques et au réchauffement planétaire.

Parmi les autres enjeux auxquels il faudra s’attaquer de front figurent le recours intensif aux réserves d’eau douce et aux pesticides chimiques, les impacts sur la biodiversité, les questions éthiques liées au traitement des animaux et la marginalisation économique des agriculteurs. En dépit des efforts consacrés à un grand nombre de ces dossiers, nous devons agir de toute urgence pour réorienter et réinventer notre approche en matière de production alimentaire.

Dans son récent Discours du Trône, le gouvernement fédéral s’est engagé à travailler avec ses partenaires – dont les communautés autochtones – pour résoudre le problème de la sécurité alimentaire au Canada. C’est là un signal prometteur, qui ouvre la porte à des solutions ambitieuses, inclusives et pragmatiques.

L’Institute for Sustainable Food Systems de l’Université polytechnique de Kwantlen est profondément engagé dans la recherche de solutions de rechange. Nous croyons, et possédons l’expertise nécessaire pour le prouver, que le Grand Vancouver et son écorégion pourraient accroître substantiellement leur autonomie alimentaire tout en créant des emplois locaux.

Guidés par cet objectif ambitieux, nous collaborons avec des entreprises à des projets de recherche-développement et les aidons à adopter des technologies nouvelles et émergentes et à améliorer les chaînes d’approvisionnement en place.

La recherche appliquée est fortement tributaire des subventions fédérales. Si l’objectif des gouvernements est de favoriser une relance verte porteuse d’importantes retombées sociales, voilà un domaine qui manque cruellement de financement ciblé. Un article récent publié dans la revue Nature insiste d’ailleurs sur la nécessité d’appuyer le type de recherche appliquée menée dans les écoles polytechniques afin de soutenir l’agriculture à petite échelle.

Le gouvernement ne devrait pas oublier que la prospérité commence là où cesse l’insécurité alimentaire.

Il faut aussi tenir compte du bassin de talents en agriculture et proposer des programmes de formation expérientielle pour préparer la prochaine génération d’agriculteurs, de spécialistes des chaînes d’approvisionnement et de techniciens agricoles. Leur prestation à distance pose son lot de difficultés; ainsi, la pandémie n’a pas seulement accru les préoccupations en matière de sécurité alimentaire, mais elle entraîne aussi des répercussions sur le réservoir de talents susceptibles d’y apporter des solutions.

Un bel exemple de ce type de programme est une collaboration entre la Première Nation Tsawwassen et notre établissement, une première en son genre. Notre école a fusionné l’agriculture durable aux systèmes alimentaires traditionnels autochtones dans le but de répondre à des enjeux comme l’aménagement du territoire. Le programme se déroule sur une ferme de neuf hectares, certifiée biologique et située sur les terres ancestrales des Tsawwassens. On y retrouve un jardin de plantes médicinales traditionnelles, un verger comprenant une variété d’arbres fruitiers, un jardin maraîcher, du bétail et des parcelles destinées aux diplômés désireux de démarrer leur propre entreprise agricole.

La mise en place d’un système alimentaire durable nécessite des leaders, des planificateurs et des éducateurs. Au moment de planifier sa relance verte, le gouvernement ne devrait pas oublier que la prospérité commence là où cesse l’insécurité alimentaire.