OPINION
29/04/2020 10:19 EDT | Actualisé 29/04/2020 15:52 EDT

Une relâche à tout prix, ou comment renier l’importance des journées pédagogiques

Une commission scolaire a décidé, pour son prochain calendrier, de regrouper plusieurs journées pédagogiques en mars, afin de permettre une semaine de relâche dont elle avait auparavant provoqué l’annulation. Ce calendrier est indéniablement contre-productif.

smolaw11 via Getty Images

Comme un avocat ne passe pas l’ensemble de ses journées à plaider, ou un médecin à opérer, l’enseignant ne peut pas passer toutes ses journées devant ses élèves.

Cela reviendrait à devoir sans cesse improviser. Et vous ne voulez pas que l’enseignant de votre enfant improvise face à 30 élèves, en tentant de répondre aux besoins particuliers de certains, ou de discipliner les autres.

L’enseignant, pour faire son travail correctement, a besoin de temps. Un temps préparatoire précieux, dont dépend l’exercice de sa pédagogie. 

Le travail invisible

Comment présentera-t-il cette notion? Quelle forme prendra ce projet, cette évaluation, et comment les corrigera-t-il? Comment réussira-t-il à stimuler l’intérêt de l’ensemble de ses élèves? Comment pourra-t-il s’ajuster aux difficultés de celui-ci, gérer les réactions de celle-là, et accompagner ceux-ci qui devront être un peu plus encadrés? Pourra-t-il, afin d’être plus efficace avec certains d’entre eux, s’asseoir avec l’orthopédagogue? Avec la psychoéducatrice ou le psychologue? Avec le technicien en éducation spécialisée? L’accompagnement dont dépend la réussite de certains jeunes le nécessite.

Trouvera-t-il le temps d’échanger avec ses collègues de niveau pour mieux comprendre l’attitude de certains élèves? Avec ceux du département pour mieux arrimer ses cours? Pour leur partager ses idées, ses expériences? Pour soutenir les moins expérimentés ou les précaires ayant quant à eux tout à s’approprier dans leur nouvelle école? Où prendra-t-il le temps de se perfectionner, de s’informer individuellement, ou de s’absenter pour une formation lui semblant importante?

Combien de temps passera-t-il à répondre aux parents inquiets, ou à les informer des écarts de leur enfant afin de s’assurer de leur collaboration à la maison? Aura-t-il d’ailleurs la chance d’entendre et d’écouter ceux parmi ses élèves qui ont besoin de ce lien sincère, précieux pour leur motivation, voire pour leur vie en général? Afin de permettre cette relation qui, rappelons-le, est souvent présentée dans les données probantes comme étant fondamentale pour ses apprentissages.

Tout cela, forcément, après avoir corrigé ses évaluations, sur lesquelles, idéalement, il aura pris le temps de formuler quelques rétroactions essentielles pour guider ses élèves. Ou simplement pour les encourager. Ce petit ajout personnalisé qui rend fier l’enfant qui persévère.

Bien qu’il soit essentiel, tout ce temps où l’enseignant n’enseigne pas est invisible pour qui n’a jamais travaillé dans une école, ou si peu.

Forcément après les rencontres, parfois importantes, parfois moins, que doit imposer la direction à son équipe. Après cette multitude de comités dont dépendent plus que jamais le bon roulement de l’école et la vie parascolaire.

Bien qu’il soit essentiel, tout ce temps où l’enseignant n’enseigne pas est invisible pour qui n’a jamais travaillé dans une école, ou si peu. Que fait donc l’enseignant en dehors de la classe? Au fond, que peut-il bien lui rester à faire de si important lors de ces journées pédagogiques?

Ces fameuses 20 journées de congé dont parlait le premier ministre, faisant la preuve, s’il en fallait une, qu’il n’est pas nécessaire d’y connaître grand-chose pour être ministre de l’Éducation. À force de préjugés, combien d’impacts a donc subi la qualité de notre travail à la suite de décisions de gestionnaires n’ayant foutrement aucune idée de ce que sont véritablement nos responsabilités?

Un calendrier scolaire anti-pédagogique

Or, on apprenait il y a quelques jours que la Commission scolaire des Premières-Seigneuries (CSDPS), à Québec, décidait pour son prochain calendrier de regrouper plusieurs journées pédagogiques en mars, et ce afin de permettre une semaine de relâche dont elle avait auparavant provoqué l’annulation. Ce faisant, elle n’en laissera qu’une seule, après la rentrée, pour les quatre premiers mois du calendrier scolaire.

Précisons le contexte: comme ailleurs, la semaine de relâche faisait partie d’un ensemble d’arrangements locaux convenus entre la commission scolaire et le syndicat d’enseignants, permettant entre autres une meilleure conciliation travail-famille, des listes de priorité adaptées, et d’autres ajustements ayant depuis longtemps été négociés et reconduits sans problème.

Mais pour des raisons qui lui appartiennent, la CSDPS décida unilatéralement de faire tomber cette entente. Du coup, elle s’empêcha légalement de devancer la rentrée scolaire, ce qui aurait autrement dégagé les jours pour une semaine de relâche plus tard dans l’année.

Avait-elle prévu cette conséquence? Allez savoir. Le fait est que l’année scolaire, comme il est prévu au niveau national, se situera l’an prochain entre le 1er septembre et le 30 juin. C’est pourquoi, ne pouvant plus y placer une semaine de congé, la CSDPS décida d’exploiter les journées pédagogiques non plus comme des journées de travail stratégiques, mais avant tout comme des jours de vacances pour les enfants.

Nous ne pouvons que supposer qu’elle espérait ainsi sauver son image auprès des parents et, plus largement, d’un certain secteur économique pour qui ces 30 000 enfants représentent une source non négligeable de revenus en début mars. Ajoutez à cela une journée de reprise pour force majeure (en cas de tempête) le 25 juin, et l’on peut réellement se demander s’il y eut bel et bien des considérations pédagogiques dans l’élaboration de ce calendrier (faire revenir en classe les élèves après les derniers examens, de surcroît après le congé de la Saint-Jean, c’est tout bonnement ahurissant.)

On pourra toujours nous envier nos semaines de vacances estivales, le reste de l’année est comparable à un interminable «rush» de fin de session universitaire de neuf mois.

Nonobstant l’existence ou non d’une semaine de relâche, une telle répartition de ces journées essentielles au bon fonctionnement de l’école ne tient aucunement compte des nécessités pédagogiques expliquées plus haut. Ce calendrier est indéniablement contre-productif, voire carrément anti-pédagogique.

On pourra toujours nous envier nos semaines de vacances estivales, le reste de l’année est comparable à un interminable «rush» de fin de session universitaire de neuf mois. C’est un long marathon entrecoupé de plusieurs sprints épuisants.

Les journées pédagogiques ne servent pourtant pas à se reposer, mais bien à faire ce qu’il est impossible de faire dans une semaine de travail normale, faute de temps ou de disponibilités. Elles sont nécessaires tout le long de l’année, et d’autant plus dans les premiers mois où, en fonction des groupes que l’on découvre peu à peu, on anticipe le reste de l’année: on ajuste sa gestion de classe, on revoit la manière d’enseigner le programme, on évalue les ressources qui nous seront nécessaires.

Il est aberrant de constater que les administrateurs d’une commission scolaire responsables de l’instruction de 30 000 enfants renient ainsi le lien existant entre le travail effectué en journées pédagogiques et la réussite des élèves.

Si ce travail n’est pas fait en amont, il sera presque impossible à rattraper en aval. La prévoyance est le mot d’ordre, au risque d’échapper des élèves, voire de s’échapper soi-même.

L’expérience amène un enseignant à ces considérations. Il est attendu que des gestionnaires haut placés les comprennent aussi, eux qui, selon toute vraisemblance, ont grimpé les échelons depuis leur propre classe jusqu’à leur bureau. C’est dire comment il est aberrant de constater que les administrateurs d’une commission scolaire responsables de l’instruction de 30 000 enfants renient ainsi le lien existant entre le travail effectué en journées pédagogiques et la réussite des élèves.

C’est pourtant là un des effets pervers de l’omniprésente marchandisation de l’école. Du désir de transformer le système d’éducation en un vulgaire et rentable service à la clientèle. Être enseignant et entendre le premier ministre dire que mes journées de travail, parce que sans élèves, ne sont que des congés payés. Voir ensuite une direction générale considérer davantage ces journées comme des congés aux élèves que comme des journées de travail essentielles.

Et entendre tout ce beau monde répéter, sans cesse, que l’éducation est leur priorité…