OPINION
20/06/2019 10:30 EDT | Actualisé 21/06/2019 15:03 EDT

Se souvenir des personnes réfugiées d’hier pour agir aujourd’hui

La politique moderne des droits des réfugiés est, dans une large mesure, une réponse aux échecs de la communauté internationale durant l’Holocauste.

Musée de l’Holocauste Montréal / Collection de la famille de Paul Herczeg
Des orphelins de guerre à bord du USS General SD Sturgis voyageant vers Halifax, Nouvelle-Écosse, en janvier 1948. Paul Herczeg est le troisième à partir de la gauche.

Joachim Hirst a deux ans quand sa famille et lui embarquent à bord du MS St-Louis en 1939. Cuba, puis les États-Unis refusent l’entrée des passagers sur leur sol et 907 réfugiés juifs fuyant l’Allemagne nazie sont ainsi renvoyés en Europe. Malgré des appels de membres de la société civile, le gouvernement canadien ne leur offre pas l’asile. Joachim est tué à Auschwitz à l’âge de sept ans. 253 autres réfugiés du MS St-Louis seront tués dans les camps nazis.

À l’époque, les politiques d’immigration du Canada et des États-Unis sont explicitement racistes. Elles fixent des quotas de façon à discriminer les populations étrangères jugées indésirables et non assimilables. 

Durant l’Holocauste, le Canada admet 5000 réfugiés juifs, ce qui représente le plus faible nombre parmi les pays développés. Questionné à savoir combien de Juifs devraient être acceptés au Canada, un haut fonctionnaire canadien a répondu: «Aucun, c’est déjà trop».

Ces politiques sont alors le reflet institutionnalisé d’un climat social profondément marqué par la xénophobie, l’antisémitisme et d’autres formes de racisme. La politique d’immigration de l’époque hiérarchise les candidats à l’immigration en fonction de critères de préférence raciale. Malgré la persécution des Juifs par les nazis, ici, comme ailleurs, on craint que les réfugiés puissent représenter des menaces pour la sécurité, les finances publiques ou la culture nationale. On soutient que la capacité d’accueil doit être respectée, que les procédures légales du système d’immigration doivent être respectées et que ce problème n’est pas notre responsabilité.

En juillet 1938, les délégués de 32 États tiennent une conférence à Évian pour discuter du sort des réfugiés juifs qui cherchent à fuir l’Allemagne et l’Autriche. Le régime nazi pratique alors un nettoyage ethnique et contraint les Juifs à quitter le pays. Or, dans leur fuite, les réfugiés font essentiellement face à des portes closes. La conférence se solde par un échec. À l’exception de la République dominicaine, les États membres se contentent d’exprimer leur sympathie sans s’engager à ouvrir davantage leurs frontières.

Ce n’est qu’en 1947 que le Canada commence à ouvrir ses frontières, et ce travers les programmes de parrainage d’orphelins de guerre, de proches parents et de travailleurs de l’industrie du textile. 

Entre 1947 et 1955, plus de 35 000 survivants et membres de leur famille s’établissent au Canada et contribuent activement à son développement économique, culturel et social.

En 1946, le survivant Marek Lewkowicz, sa femme et sa fille doivent fuir la Pologne après un pogrom où 42 survivants de l’Holocauste sont tués. Ils doivent traverser plusieurs frontières avec l’aide de passeurs, puis ils rejoignent un camp de personnes déplacées en Allemagne. Grâce à sa profession de tailleur, Marek arrive finalement au Canada en 1948 avec sa famille. Il occupe trois emplois et entreprend une brillante carrière dans l’industrie de la mode à Montréal.

La politique moderne des droits des réfugiés est, dans une large mesure, une réponse aux échecs de la communauté internationale durant l’Holocauste. En vertu de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, de la Convention de Genève de 1951 et du Protocole de 1967, les États ont l’obligation d’assurer la protection des individus forcés de quitter leur pays parce qu’ils refusent ou sont incapables de protéger leurs droits de la personne fondamentaux.

Le principe de non-refoulement est la base du droit des réfugiés: on ne peut refouler une personne aux frontières d’un territoire où sa vie ou sa liberté serait menacée sur la base de la race, de la religion, de la nationalité, l’opinion politique ou de l’appartenance à un groupe social particulier. Malgré cela, nous connaissons aujourd’hui la pire crise des réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale. 

En 2018, un nombre record de plus 70 millions de personnes déplacées fuyaient la guerre, la persécution et les conflits. Parmi celles-ci, 25,9 millions sont des réfugiés reconnus par l’ONU et 3,5 millions sont des demandeurs d’asile en attente de reconnaissance du statut de réfugié.

En décembre dernier, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté le Pacte sur les Migrations et le Pacte mondial sur les réfugiés. Ces pactes juridiquement non contraignants font office de plan pour renforcer la coopération internationale sur ces enjeux.

Or, l’indifférence, le manque de volonté politique et la haine sont autant d’obstacles à l’actualisation des droits des personnes réfugiées. Le 9 avril dernier, le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, Filippo Grandi, a affirmé devant le Conseil de Sécurité qu’il n’avait jamais vu autant de langage toxique à l’endroit des réfugiés et des migrants, et ce dans les discours politiques, les médias, les médias sociaux et les conversations quotidiennes.

Dans un contexte où le discours de «crise des réfugiés» est devenu monnaie courante dans les États du nord, il rappelle que la crise concerne les personnes qui cherchent à fuir les violences, les persécutions et les violations des droits de la personne de même que les États pauvres et à revenu intermédiaire qui reçoivent plus de 85% des réfugiés.

La situation en Libye est aujourd’hui un exemple des manquements de la communauté internationale quant au respect de ses engagements en matière de protection des réfugiés. Selon le HCR, plus de 50 000 réfugiés et demandeurs d’asile se trouvaient en Libye en 2018. Près de 5000 de ceux-ci sont coincés dans des centres de détentions où l’on sait qu’ils sont victimes de tortures, d’extorsion et de viols. Ces dernières années, les politiques migratoires de l’Europe ont visé à limiter les arrivées de migrants par bateau, notamment à travers la sous-traitance du contrôle de ses frontières à Libye.

Malgré le fait que l’ONU réitère que la Libye n’est pas un port sûr et que les garde-côtes libyens ne sont pas efficaces, l’UE a retiré ses navires de sauvetage de la Méditerranée, les navires avec des rescapés à leur bord se voient refuser l’accès aux ports européens et les ONG de sauvetage font face à une criminalisation grandissante. 

Depuis 2014, plus de 18 000 migrants ont trouvé la mort en Méditerranée. Aujourd’hui, des migrants préfèrent la mer à un retour dans l’enfer libyen.

La Libye n’est malheureusement qu’un exemple du problème global de stigmatisation et de violations des droits des réfugiés.

Comment est-il possible que l’Inde retourne des réfugiés rohingyas au Myanmar, alors que cette minorité musulmane y est victime d’un génocide? Comment expliquer que des familles d’Amérique centrale fuyant les violences, la criminalité et la pauvreté soient dépeintes comme une invasion qui justifierait de fermer la frontière Mexico-États-unienne?

Autre temps, autre réalité

Contrairement aux années 30 et 40, les personnes réfugiées bénéficient d’une protection en droit international. Des organes internationaux et des ONG travaillent à l’actualisation de ces droits sur le terrain. Nous sommes aussi mieux informés sur les réalités vécues par les réfugiés et demandeurs d’asiles que pouvaient l’être les États et la société civile.

Malgré cela, nous sommes face à une crise, non pas une crise migratoire, mais bien des crises humanitaire et politique. À travers le monde, nous observons des violations répétées des droits des réfugiés et des demandeurs d’asile. Ces violations vont de pair avec des discours déshumanisants, xénophobes et racistes qui nourrissent et exploitent les peurs des populations locales.

Il est de notre devoir de changer les narratifs qui s’imposent désormais de façon inquiétante et qui dépeignent les réfugiés comme des indésirables et des menaces d’ordres sécuritaires, économiques, démographiques ou culturelles.

Les droits des personnes réfugiées et des demandeurs d’asile sont une responsabilité globale, une responsabilité de solidarité humaine.

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

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