POLITIQUE
25/08/2020 16:03 EDT | Actualisé 26/08/2020 11:23 EDT

Pas encore sortie, la BD de Valérie Plante fait couler beaucoup d'encre

Ça passe ou ça casse?

Paul Chiasson/La Presse canadienne
La mairesse de Montréal Valérie Plante a-t-elle fait un faux pas politique en publiant sa bande dessinée «Simone Simoneau: chronique d'une femme en politique» alors que la métropole continue de subir les contrecoups de la pandémie de COVID-19?

Les réactions à l’annonce de la sortie prochaine d’une bande dessinée écrite par Valérie Plante sont-elles le reflet des défis qu’elle décrit dans Simone Simoneau: chronique d’une femme en politique?

La mairesse de Montréal a reçu son lot de critiques depuis qu’elle a annoncé la semaine dernière avoir écrit une bande dessinée inspirée de son expérience de femme politicienne.

Illustrée par Delphie Côté-Lacroix, la bande dessinée «jette un regard intime sur les défis et les surprises qu’offre le grand saut en politique», selon XYZ, la maison d’édition derrière le projet.

L’une des planches dévoilées jusqu’à présent traite par exemple de la complexité pour une femme de gérer son apparence quand elle se lance en politique. Simone doit avoir l’air «pas trop sérieuse, mais propre»; «pas trop chic, mais élégante», sans toutefois être «sexy»; ne pas avoir l’air «trop jeune», sans sembler «trop vieille»; se mettre à son avantage... «mais surtout, sois naturelle!» conclut son interlocuteur.

Même si la mairesse a assuré qu’elle travaillait sur le projet depuis «quelques années», ses détracteurs ont sauté sur l’occasion pour l’accuser de s’être adonnée à des frivolités alors que la métropole dont elle est responsable traversait une crise sanitaire sans précédent.

En entrevue à QUB radio jeudi, un restaurateur montréalais qui critique la gestion de la pandémie faite par l’administration Plante s’est d’ailleurs servi de la bande dessinée pour attaquer la mairesse.

«Moi je n’ai pas eu le temps de faire des bandes dessinées, il fallait que je survive à ses agressions», a lancé Vianney Godbout, encouragé par l’animatrice Sophie Durocher. 

Or, même si Mme Plante ne s’est pas consacrée à son ouvrage pendant la crise sanitaire comme le laissent entendre ses détracteurs, le timing de la parution laisse à désirer sur le plan politique, selon Marie Grégoire, ancienne députée provinciale devenue analyste politique.

«Montréal ne va pas bien. Montréal a eu beaucoup de difficulté dans le contexte de la pandémie. L’économie tire de la patte parce que les gens l’ont boudée pendant l’été», rappelle Mme Grégoire. «Donc quand on apprend qu’elle a produit une bande dessinée, on fait comme: “ben voyons, me semble qu’il y avait d’autres urgences”.»

Mais au-delà du moment choisi, l’analyste politique estime que le médium choisi par la mairesse - la bande dessinée - exacerbe les critiques. 

«Si elle avait lancé un essai [intitulé] Chroniques de temps de pandémie: réflexions pour la relance de Montréalpar exemple, je pense que la réaction n’aurait pas été la même.»

Sans compter qu’on est à moins d’un an et demi des prochaines élections municipales. Et en contexte de «campagne permanente», tous les prétextes sont bons pour attaquer ses opposants politiques, rappelle Mireille Lalancette, chercheuse au Groupe de recherche en communication politique de l’Université Laval et professeure à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

«On se sert de ça pour critiquer Valérie Plante et la faire mal paraître en disant “elle ne s’est pas occupée de la ville, elle a écrit des bandes dessinées” alors que ce n’est pas le cas. Mais même si ce n’est pas vrai, comme on est dans une politique d’attaque, les gens vont s’en rappeler. Comme on le voit avec Trump, qui critique ses adversaires même si c’est faux.»

Attaques sexistes?

Certains voient dans les réactions négatives à la bande dessinée de Mme Plante la preuve d’un double standard auxquels sont confrontées les femmes en politique. 

«Imaginons un instant que Montréal aurait un maire, et que celui-ci aurait fait une partie de pêche quelque part dans le nord avec des amis pendant l’été. Bières, cabane en bois rond, chaloupes et photos des plus belles prises à l’appui. À son retour, le maire aurait passé ses soirées à suivre les Canadiens en série et à commenter chaque match. Lui reprocherait-on d’utiliser ses temps libres pour des activités triviales ?» a par exemple philosophé Karel Mayrand, PDG de la Fondation du Grand Montréal, sur sa page Facebook.

Dans les commentaires, l’analyste politique Michel C. Auger a notamment rappelé que Stephen Harper a signé, alors qu’il était premier ministre du Canada, un livre sur le hockey. Même s’il y a travaillé pendant la crise économique de 2008 - alors la pire depuis la dépression des années 30, souligne-t-il -, «personne n’a dit qu’il aurait dû s’occuper de la relance économique».

D’autres ont souligné que le maire imaginaire inventé par M. Mayrand évoquait l’ancien maire de Montréal Denis Coderre, bien connu pour sa couverture en direct des matchs du Canadien sur Twitter.

Ces deux comparaisons ont leurs limites puisque ni Harper ni Coderre n’ont eu à gérer une crise de l’ampleur de celle de la COVID-19.

Mais pourquoi la BD de Valérie Plante passe-t-elle plus mal que les conseils de lecture de François Legault, que le premier ministre a continué de publier régulièrement, même au plus fort de la pandémie?

«Parce qu’on a des attentes différentes envers les femmes», tranche Mireille Lalancette.

On ne va pas s'inquiéter que Legault lise parce qu'on sait peut-être que ce n'est pas lui qui prépare le souper.Mireille Lalancette, professeure en communication politique à l'UQTR

Mme Lalancette est de ceux qui croient que Mme Plante est critiquée plus sévèrement pour sa bande dessinée parce qu’elle est une femme. Elle ajoute que le sujet de la bande dessinée - les femmes en politique - n’est pas non plus anodin et alimente «certainement» les critiques.

Le propos de la bande dessinée est pourtant important et d’actualité, rappelle-t-elle. 

«On dit que c’est une activité triviale, alors qu’elle écrit un livre sur les femmes en politique», souligne-t-elle. «C’est une bande dessinée, qu’on va lire aux enfants, alors qu’on sait que c’est dans l’imaginaire, dès la jeunesse, que les perceptions vont se former: les rôles genrés, les possibilités de faire des choses...»

«Le format est ludique, mais le propos fait oeuvre utile», fait également remarquer Marie Grégoire.

Et même si le projet avait été très léger, «la culture populaire et la politique peuvent se mêler sans que ça pose problème», souligne Mireille Lalancette, citant en exemple le livre de M. Harper et les listes de recommandations musicales publiées par Barack Obama alors qu’il était président des États-Unis.

Or, «on a toujours des attentes plus élevées envers les femmes en politique», estime l’experte. «C’est la même chose pour les personnes racisées, tout ce qui sort de la norme hétéronormative de l’homme politique. On ne va pas s’inquiéter que Legault lise parce qu’on sait peut-être que ce n’est pas lui qui prépare le souper.»

Moins tranchée, Marie Grégoire souligne que le fait que M. Legault ait été beaucoup plus visible que Mme Plante au quotidien pendant la crise a peut-être joué sur les perceptions. 

«On le voyait tous les jours, donc le fait qu’il se repose le dimanche et qu’il lise un livre... c’est comme si on lui laissait le droit», illustre-t-elle.

«Mais encore là, est-ce que je suis prête à dire qu’il n’y a pas de comparaison genrée? Non, parce que je pense qu’il y a un double standard en politique», nuance Mme Grégoire. 

«Est-ce qu’elle a eu ces réactions-là parce qu’elle est une femme? Parce qu’elle est une femme avec une personnalité différente? Quand on regarde les différentes situations où [des hommes politiques ont eu des projets comparables], on a le droit de se poser des questions.»