TÉMOIGNAGES
18/06/2020 10:26 EDT | Actualisé 18/06/2020 11:08 EDT

Le racisme systémique est bien ancré dans la police. Je l’ai vu, je l’ai vécu.

J’estime qu’il ne faut pas définancer les services policiers, mais il faut assurément les réformer. On doit forcer un changement de culture.

Courtoisie/Alain Babineau
Alain Babineau

Les propos de ce témoignage ont été recueillis par le HuffPost Québec et retranscrits à la première personne.

Je suis né à Québec, d’un père afro-américain et d’une mère québécoise. J’ai été adopté à l’âge de six mois et j’ai grandi à Trois-Pistoles. Dans les années 70, la communauté noire de ma ville... c’était moi!

J’ai toujours eu l’ambition de devenir policier. À 19 ans, j’ai postulé pour travailler à la Sûreté du Québec. En entrevue, on m’a surtout demandé comment j’allais réagir comme policier si je me faisais traiter de nègre, on voulait me tester. J’ai par la suite reçu une lettre me disant que je n’avais pas les qualifications, pas l’expérience nécessaire. À l’époque, les policiers étaient pourtant engagés à 18 ou 19 ans. Les techniques policières commençaient, mais la formation n’était pas requise.

Plus tard, au début des années 80, j’ai postulé à la Gendarmerie royale du Canada (GRC). J’ai passé une entrevue et encore une fois, la même question: «Comment tu vas faire si tu te fais traiter de nègre?» Puis, on m’a questionné sur mon utilisation de la marijuana. J’ai dit que j’avais expérimenté ça un été, mais que ce n’était pas quelque chose qui m’intéressait et que ça s’arrêtait là. 

Quelques semaines plus tard, j’ai reçu une lettre me disant qu’on ne pouvait pas faire suite à ma demande parce que je n’avais pas les compétences. Ça a été bouleversant pour moi. Mais je ne me suis pas arrêté là. J’ai postulé pour être policier militaire dans les Forces armées canadiennes, et j’ai été accepté. Dans ma troupe, j’étais le seul Noir. À l’interne, j’ai rencontré quelques racistes invétérés. Des commentaires, j’en ai entendu. Mais moi, personnellement, je n’ai pas été harcelé.

J’ai été victime de profilage racial de la part de l’interviewer, qui me percevait comme un Noir impliqué dans la drogue dans son patelin.

Après quelques années, j’ai voulu tenter ma chance à nouveau dans la GRC. En entrevue, on m’a dit que selon mon dossier, j’avais déjà été refusé pour une question d’usage de marijuana. Je leur ai expliqué ce qui en était, mais on m’a dit que selon leurs informations, j’étais vraiment impliqué dans le milieu de la drogue, et qu’on allait devoir faire une enquête pour vérifier.

On m’a finalement annoncé qu’on ne pouvait pas poursuivre le processus d’embauche, en affirmant que je n’avais pas dit la vérité quant à la question de la drogue. J’ai donc été victime de profilage racial de la part de l’interviewer, qui me percevait comme un Noir impliqué dans la drogue dans son patelin.

J’étais dévasté. J’ai eu l’aide d’un avocat et j’ai fait une demande d’accès à l’information: absolument rien de négatif n’était ressorti de la part des personnes à qui ils avaient parlé lors de l’enquête. J’ai porté plainte pour discrimination raciale à la Commission des droits de la personne. 

L’envers du décor

Après des études en criminologie à l’Université d’Ottawa, j’ai postulé à la Police provinciale de l’Ontario et j’ai obtenu un poste. À mes débuts, à Toronto, j’étais accompagné d’un mentor.

Je me souviendrai toujours d’une des premières fois où je suis sorti avec lui dans l’auto. Il a commencé à me raconter son expérience et à me donner des conseils pour savoir comment faire affaire avec certaines nationalités. Il me disait qu’il fallait faire attention aux «Pakis» (en référence aux Pakistanais et aux Hindous), parce que ce sont des croches et des menteurs, et que les Asiatiques, eux, ils ne savent pas conduire. Il s’est abstenu de me parler des Noirs, à mon souvenir… C’est le genre de choses qui faisaient partie de la formation «informelle». 

Courtoisie/Alain Babineau
Il y a toujours eu durant ma carrière cette réflexion sous-jacente que je n’étais pas engagé à cause de mes capacités ou de mes connaissances, même si j’avais déjà un baccalauréat à l’époque. 

Deux ans après mon histoire avec la GRC, on m’a offert de mettre mon dossier à jour. On a proposé de me faire passer une entrevue et de m’offrir un poste de gendarme. Ça s’est donc réglé à l’amiable. En 1989, je déménageais à Regina. Nous étions seulement quatre Noirs dans toutes les troupes que j’ai vues à la GRC là-bas, et il n’y avait aucun instructeur ou gestionnaire issu de minorités visibles. 

En Saskatchewan, j’ai surtout été témoin de racisme à l’endroit des Autochtones de la part de mes collègues et de certains instructeurs. Je n’avais jamais vu ça, c’était incroyable. Tout ce que vous pouvez vous imaginer, je l’ai entendu. Ce qui m’a vraiment frappé, c’est ce stéréotype voulant que ce sont des alcooliques et des personnes qui se battent toujours.

J’ai vu comment ce racisme est imprégné dans la SQ et la GRC. L’animosité et le dédain envers les Autochtones étaient palpable.

Plus tard dans ma carrière, pendant la crise d’Oka, j’ai été témoin du racisme explicite et systémique envers eux. J’ai vu comment ce racisme est imprégné dans la SQ et la GRC. L’animosité et le dédain envers les Autochtones étaient palpable. 

J’ai travaillé pendant 10 ans aux stupéfiants à Toronto. Au début de mon service, on me disait que j’irais loin parce que j’était un Noir. Il y a toujours eu durant ma carrière cette réflexion sous-jacente que je n’étais pas engagé à cause de mes capacités ou de mes connaissances, même si j’avais déjà un baccalauréat à l’époque. 

Le chef de ma section, au lieu de m’appeler Alain, m’appelait «Black man». C’était un homme d’une autre génération et pour lui, j’étais une «nouveauté»... Mais à un moment donné, ça devient tannant! Ce n’est pas mon nom. C’est le type de micro-agression qu’on subit, mais on se ferme la gueule et on endure. 

Quand on parle de racisme systémique, c’est un peu tout ça. Des préjugés et des stéréotypes qui sont imprégnés dans la pensée des gens et dans leur façon de faire. La perception que certains individus sont plus enclins à faire des choses criminelles. Je l’ai entendu, je l’ai vu.

Ironiquement, j’ai travaillé plus tard au Québec pour le recrutement des policiers de la GRC, en 2000. J’ai dû remettre certains collègues à leur place. Je me faisais dire que j’avais eu cette promotion-là parce que j’étais un Noir, et non pour ce que j’avais fait aux stupéfiants comme enquêteur. J’avais une sensibilité à donner la chance au coureur. Une chance qu’on ne m’avait pas donnée au départ, parce que j’avais été stéréotypé et on avait essayé de m’empêcher de faire carrière. 

Il y a encore tant à faire

Je me suis ensuite retrouvé au recrutement national pour la GRC pour deux ans. Je me suis rendu compte que même si on parle de promouvoir la diversité, c’est souvent beaucoup de paroles en l’air. Il n’y a pas beaucoup de choses concrètes qui sont mises en place. Malgré tout, je dirais que la GRC est mieux que n’importe quel service de police au Québec à cet égard. Chose certaine, on n’est pas où on devrait être. 

Le racisme systémique, ça fait plus de 30 ans que je l’ai identifié, que je le connais, que j’en parle.

Vers la fin de ma carrière comme policier, j’ai fait une plainte à la Commission des droits de la personne, parce que j’estimais avoir été victime de discrimination systémique pendant mes années à la GRC. La Commission a accepté d’enquêter sur ma plainte parce qu’elle a déterminé que la GRC n’avait pas les «outils» nécessaires pour le faire. Au final, ils ont conclu que ma plainte était non fondée.

J’ai pris ma retraite en 2016 et j’ai ensuite complété un baccalauréat en droit. Tout comme je l’ai fait à travers ma carrière, j’ai continué à aider beaucoup de policiers racisés qui ont des problèmes avec leur organisation et leur syndicat et je m’implique au Centre de recherche-action sur les relations raciales. 

Le racisme systémique, ça fait plus de 30 ans que je l’ai identifié, que je le connais, que j’en parle. Ça me fait rire, quand même, la commissaire à la GRC qui a récemment affirmé que ça n’existait pas. (Avant de changer ensuite sa position, NDLR)

Courtoisie/Alain Babineau
J’ai continué à aider beaucoup de policiers racisés qui ont des problèmes avec leur organisation et leur syndicat

À mon avis, la solution au profilage racial et au racisme systémique n’est pas de définancer ou d’abolir les services policiers, comme certains le proposent. Mais il y a une possibilité de réformer nos services de police. Il faut le faire de façon intelligente et forcer un changement de culture. 

Est-ce qu’on va éliminer le profilage racial à tout jamais? Non. Des individus qui ont des préjugés, il va toujours y en avoir. Il faut mettre des mesures en place pour filtrer les individus lors de l’embauche. Il existe des tests psychologiques qui identifient les biais implicites que les gens peuvent avoir. Et il faut des politiques tolérance zéro face au racisme dans les corps policiers, et embaucher des personnes qui ont des connaissances des différentes communautés. 

Nous avons aujourd’hui l’opportunité de faire de grands changements, et j’ai envie d’être optimiste. 

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

Propos recueillis par Florence Breton.