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20/11/2020 14:58 EST | Actualisé 21/11/2020 09:31 EST

Racisme systémique: cette activiste autochtone milite pour que cesse le silence

Marquée très tôt par le décès de sa mère, Nicole Janis Qavavauq-Bibeau milite pour mettre fin au cycle de violence vécu par les femmes autochtones.

Courtoisie Nicole Janis Qavavauq-Bibeau
Nicole Janis Qavavauq-Bibeau, à la manifestation «Justice For Joyce», le samedi 3 octobre 2020.

Admirés par certains, conspués par d’autres. Les activistes qui se consacrent à une cause sont-ils des héros incompris ou des casseurs insolents? Dans la série «À qui la rue? - Portraits d’activistes», le HuffPost Québec va à leur rencontre pour discuter de leurs motivations et de leurs combats.

Lors du décès tragique de Joyce Echaquan le 28 septembre dernier, Nicole Janis Qavavauq-Bibeau s’est sentie personnellement interpellée. 

Sa propre mère, une Inuk originaire d’Arctic Bay, au Nunavut, est décédée alors qu’elle n’était qu’une enfant. Ça lui a donc brisé le coeur qu’une mère autochtone de plus laisse sa famille derrière elle.

«Son bébé avait sept mois, je pense, à ce moment-là. Lui, il ne va jamais connaître sa mère», se désole-t-elle.

En octobre passé, Nicole Janis a co-organisé la manifestation «Justice pour Joyce» à Montréal. Coordonnatrice de recherche pour le Projet Iskweu, elle milite pour offrir une voix aux femmes autochtones «qui n’en ont peut-être pas, ou à celles qui ne sont pas capables d’en avoir une». 

Écoutez l’intervention de Nicole Janis lors de la manifestation Justice for Joyce, le samedi 3 octobre:

Si elle avait pris part à d’autres plus petites manifestations auparavant - de «Defund the police», par exemple -, «Justice pour Joyce» a été pour elle la première de cette envergure. Nicole Janis considère que cette manifestation est sa plus grande réussite en tant que militante jusqu’à présent.

«Je pense que ça a envoyé un message à tout le Québec, mais aussi aux gens du Canada, que [ce genre d’injustice] ne passera plus» affirme-t-elle avec conviction. «Que peu importe ton ethnicité, tu ne mérites pas de mourir dans les circonstances de Joyce.»

Le fait de voir autant de gens se mobiliser lui a fait chaud au coeur et elle en retire un grand sentiment d’espoir. Selon elle, la manifestation a également braqué les projecteurs sur la commission Viens et l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. 

«Ça met en lumière beaucoup d’enjeux, et il faut agir maintenant.»

Enrayer l’engrenage

Embauchée en juin dernier par le Projet Iskweu du Foyer des femmes autochtones de Montréal, Nicole Janis travaille dans le domaine communautaire depuis un peu plus qu’un an.

Dans le cadre de son poste à Iskweu, elle est chargée de se rendre dans les communautés autochtones et de compiler des données et des statistiques sur les femmes autochtones assassinées et disparues. Nicole Janis fait aussi du travail de proximité à d’autres endroits comme au square Cabot ou à côté du centre La Porte Ouverte/The Open Door. 

Je peux te dire que le système éducatif du Québec n’a pas bien fait sa job, parce qu’il y a plein de choses que je ne savais pas des personnes autochtones et je suis moi-même autochtone.

La jeune femme dans la mi-vingtaine a d’abord été intervenante au Foyer des femmes autochtones. Elle explique qu’elle a elle-même beaucoup appris en s’impliquant dans le milieu communautaire. 

«Je peux te dire que le système éducatif du Québec n’a pas bien fait sa job, parce qu’il y a plein de choses que je ne savais pas des personnes autochtones et je suis moi-même autochtone», déplore-t-elle.

Elle a aussi constaté que les problèmes que vivait sa mère il y a plus d’une dizaine d’années — violence, consommation de drogues — sont encore bien présents aujourd’hui dans la vie de certaines femmes autochtones. Elle a donc voulu s’impliquer pour tenter de freiner ce dangereux engrenage.

«Je voyais que c’était comme une espèce de roue qui se retournait tout le temps. La roue ne changeait pas; c’était les mêmes gens, avec les mêmes situations — des mères qui décèdent d’overdoses ou qui se font battre par leur conjoint… Je voyais que c’était vraiment la même chose», regrette-t-elle.

Nicole Janis a souvent eu des clientes qui avaient des blessures ou besoin d’assistance médicale, mais qui ne voulaient pas se rendre à l’hôpital, pour éviter de s’exposer au racisme et aux injustices vécus par les personnes autochtones.

«C’est vraiment dur d’exposer ce genre de comportement là quand tu es seul à seul avec le médecin ou l’infirmière. Qui les gens vont-ils être portés à croire? Le médecin ou l’infirmière, (plus) que la personne Inuite avec un problème de boisson ou de consommation», déplore-t-elle.

Repriser les relations brisées 

Dans le cadre du Projet Iskweu, la jeune femme s’occupe aussi de faire le pont entre la police et les familles, quand une femme autochtone disparaît.

Elle travaille ainsi à rétablir les relations entre les deux parties. «Il y a des relations brisées. Ce n’est pas un secret pour personne. C’est important de rebâtir ces relations-là», souligne Nicole.

C’est le personnel d’Iskweu qui communique avec la police quand les familles des disparues ont peur de le faire elles-mêmes. Il fait aussi le suivi pour s’assurer que les rapports de police sont pris au sérieux par les autorités. 

Il n’y a personne qui choisit une vie comme ça. Qui fait le choix de se réveiller le matin et de se dire: "je vais être un alcoolique ou une consommatrice de drogues dures et je vais vivre dans la rue".

Si elle dit avoir toujours eu un respect pour l’autorité, Nicole Janis a réalisé par l’entremise de son travail communautaire que le manque de respect envers les personnes autochtones demeure un problème récurrent au sein de la police. 

«Je parle un français assez québécois, donc les gens ne pensent pas nécessairement à ma nationalité», dit-elle. «Je ne comprends pas pourquoi moi, qui suis vraiment québécoise, je me fais mieux traiter que quelqu’un qui est anglophone, pour qui ça paraît qu’il vient du Nunavut ou du Nunavik», dénonce-t-elle.

Remédier au manque d’éducation

Remédier au manque d’éducation par rapport aux enjeux reliés aux Autochtones pourrait grandement aider à rétablir les relations entre ceux-ci et les policiers selon elle. Une part d’histoire du Québec et du Canada n’a pas été bien transmise à la population, et c’est ce qui fait que les stéréotypes perdurent, d’après elle. 

«Je trouve ça vraiment important que les gens gardent ça en tête: il n’y a personne qui choisit une vie comme ça. Qui fait le choix de se réveiller le matin et de se dire: “je vais être un alcoolique ou une consommatrice de drogues dures et je vais vivre dans la rue”.»

Nicole Janis confie constater depuis quelque temps beaucoup de mobilisation pour les personnes autochtones, mais cependant une certaine part de la population ne semble toujours pas voir l’existence de racisme systémique au Québec, selon elle.

«C’est un peu touchy, parce que notre propre gouvernement n’admet pas qu’il y a du racisme systémique. On dirait que c’est comme les gens qui ne croient pas à la COVID: je ne le vois pas, je ne le vis pas, donc il n’y en a pas», relate-t-elle.

En ce sens, la mort de Joyce a mis en lumière de façon concrète les criantes injustices vécues par les Autochtones, d’après la jeune femme. «Ce que Joyce a apporté, c’est un peu: what you see is what you see. Il n’y a pas deux côtés de l’histoire dans cette situation-là.»

La parole, source de guérison

La réconciliation entre les peuples passe aussi par la parole, pour la jeune femme. Abattage de chiens, écoles résidentielles, abus: parler de ces traumatismes vécus par les populations autochtones est un pas de plus vers la guérison.

«Je sais qu’il y a beaucoup de gens qui pensent qu’il faut passer à autre chose, évoque-t-elle. Mais ce que j’essaie d’expliquer aux gens, c’est que oui, c’est le passé, mais ça a encore des répercussions aujourd’hui.» 

Le manque de ressources demeure un problème, mais Nicole Janis est heureuse de faire partie de la solution. Elle trouve son travail de militante très gratifiant et croit qu’on peut véritablement changer les choses en tant qu’individu. 

«On dirait, parfois, que penser que toi tu es capable, ça fait un peu peur, mais en général, si tu veux vraiment, tu peux faire des choses qui ont un impact positif. Et aussi, je trouve que ça donne une voix aux femmes qui n’en ont pas».

Lorsqu’elle se met en doute, Nicole Janis repense à sa mère. «Si elle avait eu plus de soutien, si elle avait eu une accompagnatrice dans la violence qu’elle vivait ou dans ses problèmes de consommation, est-ce qu’elle serait décédée aujourd’hui?»