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09/04/2020 17:29 EDT | Actualisé 12/04/2020 19:32 EDT

Racisme et coronavirus: la peur s’installe dans la communauté asiatique

Un système d'accompagnement a été mis en place pour les personnes asiatiques qui craignent de sortir seules de chez elles.

La Presse canadienne
Un rapport dénombre plusieurs cas de racisme envers la communauté asiatique au Québec depuis le début de la pandémie de COVID-19.

«J’ai très peur. Je ne sors plus de chez moi si je ne suis pas accompagnée.»

Ravy Puth est née à Montréal de parents cambodgiens arrivés au Québec après le régime des Khmers rouges en 1979. Si elle se dit habituée à vivre une certaine forme de racisme au quotidien, la pandémie de COVID-19 fait en sorte qu’elle ne se sent plus en sécurité dans sa propre ville.

Une exacerbation du racisme anti-asiatique a été observée un peu partout dans le monde depuis la première éclosion du nouveau coronavirus, à Wuhan en Chine, en décembre dernier. Le Québec n’y échappe pas.

Le mois dernier, le Service de police de la Ville de Montréal a ouvert une enquête pour crimes haineux après que plusieurs temples bouddhistes eut été vandalisés coup sur coup.

Puis, le 17 mars, le Consulat de la Corée du Sud à Montréal a émis un avertissement à ses ressortissants après qu’un Coréen eut été poignardé sur le boulevard Décarie. Le SPVM indique que l’événement n’est pas considéré comme un crime haineux «pour le moment». «Ce sera l’enquête qui permettra de déterminer les motivations», ont affirmé les relations médias du SPVM dans un courriel au HuffPost Québec.

«Le SPVM ne note pas une augmentation des crimes haineux envers les Montréalais d’origine asiatique sur son territoire [depuis le début de 2020]. Toutefois, il est important que les citoyens n’hésitent pas à rapporter tout acte au SPVM», ajoute-t-on.

La montée du racisme anti-asiatique en lien avec l'épidémie de coronavirus a fait naître en France le mot-clic #JeNeSuisPasUnVirus.

Selon Mme Puth, les incidents dont on entend parler ne pourraient constituer que la pointe de l’iceberg. Elle estime que plusieurs attaques racistes pourraient avoir eu lieu sans avoir été rapportés à la police parce qu’il existe une certaine «culture du silence» dans la communauté asiatique.

Et un rapport compilé par des membres de la communauté asiatique de Montréal, dont l’artiste pluridisciplinaire Kyungseo Min, semble lui donner raison.

En moins d’une semaine, les auteurs du rapport ont recensé plus d’une dizaine d’«attaques racistes» envers des membres de leur communauté, dans la métropole et ailleurs au Québec, entre janvier et mars. Presque aucune d’entre elles n’ont été rapportées à la police.

L’histoire de Ravy Puth, qui a fait l’objet d’un commentaire raciste à propos du coronavirus - une «blague», s’est défendue son auteure - dans le cadre d’un échange professionnel, est incluse dans le rapport. Tout comme celle de Jessy Di, une Ontarienne d’origine chinoise qui étudie à l’Université McGill.

Le 24 mars dernier, elle a été apostrophée en plein centre-ville de Montréal par une femme qui l’a accusée d’être responsable de la pandémie.

«Elle portait un masque et me fixait. Quand on s’est croisées en traversant la rue elle m’a regardé dans les yeux et [...] elle m’a crié “chinky chinky chinky chink”», a-t-elle raconté au HuffPost Québec depuis le domicile de ses parents, en Ontario, où elle est retournée vivre le confinement.

«J’étais sous le choc. Je lui ai demandé ”êtes-vous sérieuse?!” et elle m’a répondu, toujours en me fixant, “oui, tout ça se passe à cause de vous”.»

Le rapport relate plusieurs événements similaires.

Un employé d’un restaurant Tim Hortons de Montréal affirme qu’une cliente a refusé d’être servie par son collègue et lui parce qu’ils étaient tous deux asiatiques. «Je ne veux pas être impolie ou paranoïaque ni rien, mais est-ce que vous pourriez préparer mon bagel?» aurait demandé la cliente au gérant caucasien.

Une femme qui renouvelait une prescription dans une pharmacie d’Alma affirme qu’un autre client lui aurait dit de «retourner dans [s]on pays plutôt qu’être insouciante pis venir toutes nous contaminer».

Une autre raconte qu’un conducteur aurait ralenti son véhicule pour lui crier «coronavirus!» après l’avoir klaxonnée à plusieurs reprises alors qu’elle marchait dans les rues de Montréal.

Un service d’accompagnement

Un seul des incidents rapportés, celui du Coréen poignardé à Montréal, implique de la violence physique. Mais plusieurs Québécois de descendance asiatique cités dans le rapport disent ne plus se sentir en sécurité depuis le début de la pandémie.

C’est le cas de Ravy Puth. Depuis qu’une citrouille sur laquelle on avait tracé une tête de mort a été laissée devant un commerce asiatique de Montréal, elle a peur de sortir toute seule.

«C’était le 18 mars», raconte-t-elle en regardant le calendrier sur lequel elle a noté l’incident. «Ça m’a donné une crise de panique et c’est là que j’ai commencé à avoir peur. Parce que c’est devenu vraiment réel.» 

«En ce moment, il n’y a peu ou pas de couverture médiatique. Du fait qu’il n’y a pas d’info qui circule, on ne sait pas s’il y a des attaques racistes, on ne connaît pas l’intensité ni la fréquence», explique-t-elle.

«On n’arrive pas à avoir une vision éclairée du danger donc le danger est sans limite. Donc [la peur] est peut-être exagérée, mais c’est quelque chose que personne ne peut officialiser à Montréal.»

Je sens que ma vie est en danger.Ravy Puth

«Je ne peux pas demander à une personne asiatique de m’accompagner, parce que ça ferait deux personnes dont la vie est en danger», croit-elle.

Elle s’est donc tournée vers un groupe Facebook pour trouver une personne pour l’accompagner lors de ses sorties à la pharmacie, par exemple. Créé dans la foulée de la pandémie, le groupe MTL Asian + BIPOC Accompaniment organise un service d’accompagnement pour les personnes racisées, surtout les Asiatiques, qui craignent de se déplacer seules.

Les modérateurs du groupe ont décliné la demande d’entrevue du HuffPost Québec, mais Ravy Puth affirme qu’ils «s’assurent qu’il y a un lien de confiance», avant de jumeler les accompagnateurs et les personnes racisées. Le groupe compte quelque 120 membres, racisés ou caucasiens.

En collaboration avec des organismes communautaires, les modérateurs souhaitent rejoindre des personnes plus âgées pour qu’elles puissent bénéficier du service même si elles n’utilisent pas Internet ou ne parlent pas le français ou l’anglais, affirme Mme Puth.

Par ailleurs, une pétition lancée mardi demande «au gouvernement et à l’Assemblée nationale du Québec de condamner les propos et les textes d’opinion qui renforcent les stéréotypes et les préjugés dangereux envers la communauté asiatique». La pétition avait recueilli un peu plus de 1200 signatures au moment d’écrire ces lignes.

«Pour moi, c’est important que le Québec se positionne par rapport à ça», acquiesce Mme Puth.

«Si le Québec tout comme le Canada se dit si multiculturel, interculturel et si ouvert, on ne peut pas garder dans le silence de vraies discrimination.»