TÉMOIGNAGES
17/02/2020 18:12 EST

Je songe à quitter l’enseignement parce que je ne reconnais plus ma profession

Éduquer les enfants du Québec, ça ne marche plus, à moins d'y laisser sa peau. Être au travail, c'est finalement se sentir complètement dépassé, jour après jour, tâche après tâche.

Les propos de ce témoignage ont été recueillis par le HuffPost Québec et retranscrits à la première personne.

Je suis enseignante en adaptation scolaire et orthopédagogue depuis 2008. 

Depuis le début de ma carrière, j’ai connu la dépression majeure et l’épuisement professionnel. Présentement, je suis en arrêt de travail. Ça fait un bout que je pense à quitter l’enseignement. 

J’ai envie de briser le tabou des enseignants en épuisement. On est caché chacun dans notre coin, isolé, en détresse. Le mouvement des profs «À bout de souffle», créé dans les derniers jours, nous a ouvert une porte. 

Il y a beaucoup d’enseignants en arrêt pour épuisement. Mais il y en a aussi une bonne grosse gang qui sont encore dans leur classe et qui sont aussi en épuisement!  

Liam Norris via Getty Images

Le problème, c’est la lourdeur de la tâche. Quand j’étais encore en poste, je débordais non seulement quant au nombre d’enfants à suivre, mais aussi dans les communications avec les parents, les adaptations à mettre en place, sans compter les enseignants à épauler pour mettre ces adaptations en place. 

On a des échéanciers, les étapes, les bulletins... Et on a surtout une mission. La mission, c’est d’éduquer les enfants et de les amener au bout de l’année à bon port et qu’ils passent leur année.

Les classes spécialisées qui ont fermé, l’intégration à tout prix... Les gouvernements ne se sont jamais responsabilisés et n’ont jamais investi pour mettre des ressources en place pour suivre ce mouvement d’intégration. 

Les profs, on a toujours l’air d’être des chialeux. On a toujours l’air de ceux qui ne sont jamais satisfaits. Mais les gens oublient qu’on parle au nom des enfants. Les syndicats sont nos porte-paroles, mais il n’y a personne qui est porte-parole pour les enfants. On est là pour ça, nous. 

Quand on va dans les manifs et qu’on s’exprime sur les réseaux sociaux, c’est pour le bien-être des enfants dans les écoles. Les enfants ne sont plus bien dans les écoles. On n’arrive plus à accomplir notre mission. Plus du tout. Éduquer les enfants du Québec, ça ne marche plus, à moins d’y laisser sa peau.

Je parle d’urgence, parce que ça va à un rythme effarant. Les profs tombent en épuisement et se réorientent.

Le problème avec le projet de loi 40 du ministre Roberge, c’est la façon dont ça a été fait beaucoup plus que son contenu. Il y a tout plein de changements qui sont mis en branle et on n’a pas du tout été consultés. 

Ça a été construit de toutes pièces par une personne qui n’est plus sur le terrain. La lourdeur administrative et bureaucratique, elle était bien là dans les commissions scolaires. On le voulait, ce ménage-là, mais pas comme ça, sans consultation et à coup de bâillon.

On fait face à un ministre qui ne comprend pas l’état de la situation, les enjeux et les urgences réelles. Le fait qu’il soit un ancien enseignant amène énormément à ma confusion. 

C’est comme la maternelle quatre ans: les intentions sont bonnes, mais ce n’est pas ça, le besoin sur le terrain! C’est comme dire qu’on va changer les fenêtres de l’hôpital. Elle n’est pas là, l’urgence.

Je parle d’urgence, parce que ça va à un rythme effarant. Les profs tombent en épuisement et se réorientent. Ce n’était pas comme ça quand j’ai commencé en 2008.

La fameuse statistique disant qu’un enseignant sur quatre quitte la profession durant ses cinq premières années: j’ai été témoin d’enseignants de ma cohorte d’université pour qui ça a été le cas. Il y a aussi beaucoup de profs qui ne sont plus capables de faire du temps plein. 

On le voulait, ce ménage-là, mais pas comme ça, sans consultation et à coup de bâillon.

Du temps, on en manque, on n’en a plus. Le reste, toutes les tâches administratives et la planification, on le fait à la maison. Tout est garroché dans notre vie personnelle. C’est humainement impossible de remplir nos tâches sans en faire à la maison le soir et les fins de semaine. Impossible. 

Être au travail, c’est finalement se sentir complètement dépassé, jour après jour, tâche après tâche. 

Quand j’arrivais dans la salle des profs pour dîner, j’étais sollicitée de toutes parts. À un moment donné, j’ai arrêté de dîner avec mes collègues. C’était impossible pour moi de dîner sans travailler, parce qu’on jase d’un cas d’élève, d’une telle adaptation, d’un tel parent. Toutes ces jasettes-là, c’est du travail. 

Les fameuses formations qu’ils veulent imposer pendant nos journées pédagogiques...Nos journées pédagogiques, c’est foutrement précieux! On a environ une journée par mois, sans élèves, où on peut faire nos planifications et nos tâches administratives. Une journée par mois. Et ils vont nous l’enlever. Le pire, c’est qu’on a déjà souvent la moitié de la journée qui part en fumée à cause d’une réunion du personnel imposée par la direction. 

On ne sent pas une confiance ni un respect de notre professionnalisme. Notre voix n’est entendue nulle part. On se rend compte qu’on n’a aucun pouvoir décisionnel. Jamais. 

La pénurie de profs, on connaît ça ici aussi en Outaouais. Ce n’est vraiment plus rare de voir une grand-maman bénévole qui remplace une enseignante. Parce que la grand-maman bénévole de la bibliothèque, elle connaît bien les enfants et le milieu. Elle n’est pas formée, ce n’est pas grave... au moins, elle va pouvoir remplacer une semaine, deux semaines, trois semaines, quatre semaines...

Sinon, ce sera un remplaçant d’un jour qui ne connaît pas les élèves, ça se peut qu’il gaffe et qu’il fasse un mauvais pas. Ça se pourrait qu’il donne deux avertissements à un élève alors que lui, dans son plan d’intervention, c’est un seul avertissement et après il faut l’envoyer à l’éducatrice spécialisée au plus vite, parce que sinon il va garrocher une chaise après son deuxième avertissement. Il faut connaître les élèves un minimum. 

Je me dis qu’avec mon baccalauréat, je pourrais peut-être être plus heureuse ailleurs.

On voit des annonces en ce moment à Montréal: ils cherchent du personnel non légalement qualifié pour des postes vacants. Ce n’est plus rare de voir ça. Pénurie oblige, on prend quelqu’un de non qualifié parce que ce n’est pas grave, il faut juste une présence. Notre rôle est diminué à une simple présence en classe alors que c’est beaucoup plus complexe, être enseignant. 

Je retournerai progressivement dans mon milieu de travail en avril. Je vais essayer de revenir trois jours par semaine parce que je sais déjà que c’est dangereux pour ma santé. Je me dis qu’avec mon baccalauréat, je pourrais peut-être être plus heureuse ailleurs. 

J’envisage de lancer ma propre entreprise d’orthopédagogie et de soutien scolaire chez moi. Ce que j’offrais auparavant de bon coeur au système d’éducation public, je vais le diriger vers le privé. Je considère aussi devenir fonctionnaire ou continuer mes projets artistiques. J’ai plein d’autres avenues. Ce n’est pas grave pour ma propre petite personne. 

Ce qu’on fait au quotidien, présentement, ce n’est tellement pas représentatif de ce que devrait être notre profession.

Je ne connais pas une seule enseignante qui fait ça pour les vacances l’été. Premièrement, on n’est pas en vacances, on est en convalescence. Deuxièmement, tu ne peux pas tougher l’année en n’aimant pas ce que tu fais. 

Quand on envisage de quitter, ce n’est pas par désintérêt pour la profession. C’est carrément pour sauver notre peau. On le sait qu’être enseignant, ce n’est pas ça. C’est devenu malsain. Ce qu’on fait au quotidien, présentement, ce n’est tellement pas représentatif de ce que devrait être notre profession. 

Les enseignants, on n’aime pas le mot «vocation», mais ça prend quand même des personnes dotées de quelque chose de très spécial pour avoir autant d’amour pour ces enfants-là, dans nos classes, qui ne sont même pas nos enfants. 

Peu importe ce que je déciderai, je vais toujours faire partie des batailles liées à l’éducation publique au Québec. Je crois qu’au fond de notre coeur, on reste enseignant pour toujours. 

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

Propos recueillis par Florence Breton.