TÉMOIGNAGES
26/03/2020 12:29 EDT

Cette Québécoise est partie accoucher au Mexique en pleine pandémie

«C'était ma mission. Il fallait que je retourne au Mexique.»

Courtoisie
Marie-Ève Méthot et son conjoint.

Le 16 mars, trois jours après que le gouvernement Trudeau eut recommandé aux Canadiens d’éviter les voyages non essentiels, la Québécoise Marie-Ève Méthot prenait l’avion. Mais pas pour revenir au pays. Enceinte de 30 semaines, elle s’envolait pour Guadalajara, au Mexique.

«L’avion était à moitié vide. Il y avait juste des Mexicains qui rentraient au pays. J’étais la seule Québécoise», raconte Marie-Ève, depuis l’appartement de son conjoint, à Guadalajara.

De passage au Québec pour célébrer son shower de bébé et régler quelques affaires - elle travaille en publicité à la pige -, la future maman tenait mordicus à accoucher auprès de son conjoint mexicain. Elle craignait aussi de devoir s’endetter pour accoucher dans sa province natale, n’étant plus admissible à l’assurance maladie en raison de ses séjours à l’étranger.

Après l’avertissement émis par le premier ministre Justin Trudeau, le 13 mars, Marie-Ève a dû faire des pieds et des mains pour devancer son vol, afin d’éviter de «rester prise au Québec».

Je n'y croyais pas avant qu'on décolle.

«Nous avons passé trois heures au téléphone en appel conférence, mon copain et moi, sur la ligne d’Aeroméxico, se remémore-t-elle. Nous avons miraculeusement réussi à changer ma date de vol.»

«Je n’y croyais pas jusqu’à ce qu’on décolle.»

À l’aéroport, elle raconte que les employées d’Aeroméxico étaient consternées d’apprendre qu’elle retournait volontairement accoucher au Mexique, alors qu’elle est québécoise. «Toutes les Mexicaines rêvent d’accoucher aux États-Unis ou au Canada pour avoir de meilleures conditions pour leur enfant, alors elles étaient choquées», témoigne-t-elle.

Elle raconte aussi avoir été questionnée par des «agents de l’aéroport». «Ils m’ont demandé pourquoi j’allais au Mexique à ce temps-ci. Je leur ai expliqué et ils m’ont laissée passer. Si j’avais dit que je partais en voyage, je ne sais pas s’ils m’auraient empêchée de partir ou tenté de me convaincre.»

Bien malin celui qui aurait pu la convaincre de rester, d’ailleurs. «C’était hors de question. C’était ma mission, il fallait que je retourne au Mexique.»

Une histoire digne d’un conte de fées

Même sans pandémie, l’histoire de Marie-Ève avait déjà des airs de scénarios hollywoodiens.

Marie-Ève et d’Elery se sont rencontrés il y a 13 ans, à Tokyo.

«On a eu une petite histoire d’amour», raconte-t-elle. «Il était juste de passage un mois et quand il est parti j’étais super triste.»

Mais la magie des réseaux sociaux a opéré, et les deux voyageurs ont gardé le contact. Une décennie après leur première idylle, Marie-Ève atterrissait finalement au Mexique pour lui rendre visite.

«Quand je suis venue, l’amour était au rendez-vous», raconte-t-elle, sourire en coin.

Travailleuse autonome, elle a multiplié les allers-retours entre le Québec et le Mexique pendant les deux années qui ont suivi. 

«Depuis un an, je passe beaucoup plus de temps au Mexique qu’au Québec. C’est pour ça que j’ai perdu mon assurance maladie l’année dernière», explique-t-elle. La Régie de l’assurance maladie du Québec exige qu’une personne passe au moins 183 jours dans la province chaque année pour demeurer admissible.

Courtoisie
Marie-Ève, enceinte de 10 semaines, aux côtés de son amoureux.

Quand elle a appris qu’elle était enceinte, à la fin de l’été, rien ne laissait présager que le monde sombrerait dans une crise sanitaire sans précédent avant l’arrivée de son petit garçon, prévue fin mai.

«La décision d’accoucher au Mexique je l’ai prise au début de ma grossesse, bien avant la pandémie», explique-t-elle. «J’avais laissé mon appartement. J’habite chez mon père quand je suis en ville. Je ne me voyais pas accoucher sans mes affaires, sans mon chum.»

Elle a donc pris des arrangements pour accoucher dans une maison de naissance privée à Guadalajara, avec un médecin «super fin» et une doula. 

Une décision pour laquelle elle se félicite encore plus, maintenant que la COVID-19 a frappé. 

«Je suis super contente d’être un peu à l’extérieur du système hospitalier mexicain, parce que le président il gère ça un peu tout croche, la pandémie», observe la Québécoise.

Il y a quelques jours à peine, le président Andrés Manuel López Obrador invitait la population mexicaine à «continuer à vivre comme d’habitude» et à «amener votre famille au restaurant» pour stimuler l’économie.

«Il continue de donner des hugs, d’embrasser tout le monde. Il pointe ses amulettes religieuses pour dire qu’il est protégé. C’est un peu insouciant», estimait Marie-Ève, mardi.

Le gouvernement mexicain a depuis banni les rassemblements de plus de 100 personnes, mais López Obrador continue d’être accusé de ne pas prendre la pandémie au sérieux. Jeudi, le pays avait déclaré 475 cas de COVID-19, en forte augmentation par rapport au début de la semaine.

Marie-Ève avoue s’être demandé si sa décision d’avoir un bébé au Mexique était la bonne, alors qu’elle voit le sérieux avec lequel le premier ministre Legault gère la situation au Québec. «Legault gère la situation beaucoup mieux que le président mexicain. Je me demande comment ça va virer.»

Le stress de l’inconnu

Même si elle garde une attitude positive, Marie-Ève ne cache pas son inquiétude par rapport à la pandémie. «Ça risque d’éclater quand je vais accoucher au mois de mai ou juin. Les hôpitaux, ça va être l’enfer. Ils vont être débordés, il n’y a pas assez de lits.»

Son médecin et elle ont prévu un «plan B» au cas où elle devait être transférée d’urgence à l’hôpital, mais elle est confiante de pouvoir rester à la maison de naissance, qu’elle considère «plus sécuritaire» que l’hôpital.

Elle anticipe de devoir s’isoler avec son fils et de ne pas pouvoir le présenter à sa belle-famille, si la situation dégénère.

«Mes beaux-parents ont une papeterie. Ils ont beaucoup de contact avec les gens, ils se parlent de proche avec les clients, ils s’échangent de l’argent comptant, décrit-elle. Ça, j’avoue que ça m’inquiète.»

Elle assure qu’elle s’isolera aussi longtemps qu’il le faudra «s’il y a un risque que [son bébé] soit contaminé». «Mais ça va être un choix déchirant, parce que pour la famille c’est super important qu’on se voit.»

Courtoisie
La pandémie de COVID-19 a bousculé les plans de Marie-Ève. Plus de la moitié des invités à son «shower», qui avait lieu à Trois-Rivières le 15 mars, ont dû se désister en raison du coronavirus.

Elle admet d’ailleurs qu’elle et son conjoint pourraient en faire davantage pour se protéger du coronavirus. Bien que son conjoint «tente de s’isoler», l’entrepreneur continue de sortir pour rencontrer ses clients ou rendre service à sa famille.

«Il a sa propre business, il voit ses ventes chuter. C’est un super bon papa, il veut contribuer financièrement alors ça le stresse beaucoup», le défend Marie-Ève. «On essaie de prendre des mesures, mais je pense qu’on n’est pas zélés, on pourrait être plus stricts.»

De son propre aveu, Marie-Ève a mis du temps à saisir l’ampleur du danger que pose le coronavirus. 

«Au début quand on a commencé à parler du virus, je faisais partie des sceptiques qui se disaient “ah c’est pas grand chose, on meurt beaucoup plus de la grippe”. Je dédramatisais comme ça. Là j’ai plein d’amis qui ont perdu leur emploi, qui sont dans l’insécurité financière. C’est un peu surréel.»

Chose certaine, les premiers mois de la vie de son fils risquent de ne pas ressembler à l’image qu’elle s’en faisait. 

«Je me voyais passer mes journées chez ma belle-mère. Elle cuisine toujours pour toute la famille, c’est super le fun. Là, on dirait que ça va pas se passer comme ça. J’ai l’impression que je vais rester chez nous, isolée.»