TÉMOIGNAGES
04/09/2019 10:44 EDT

Québécois, je suis parti vivre en France par amour

«Je ne pouvais pas imposer à quelqu’un, qui plus est la femme que j’aime, d’aller à l’encontre de ce dont elle avait envie.»

Courtoisie
Sami Gnaba

Les propos de ce témoignage ont été recueillis par le HuffPost Québec et retranscrits à la première personne. 

La première fois que j’ai rencontré celle qui allait devenir ma femme, c’était en 2010. Je travaillais au sein d’un collège privé français à Montréal où je vivais depuis de nombreuses années, après avoir quitté Québec, ma ville natale. 

Après avoir obtenu son baccalauréat en France, d’où elle est originaire, elle était venue à Montréal, y passant plusieurs mois durant lesquels elle a pu effectuer un stage dans le collège où je travaillais. C’était ce qu’on pourrait appeler la prémisse de notre histoire d’amour à venir. Mais comme elle était en couple, notre relation était restée purement amicale durant toute cette période, malgré une attirance partagée des deux.  

En possession d’un permis de travail à durée limitée, elle est ensuite repartie en France. Chacun de nous a poursuivi sa vie chacun de son côté, tout en gardant contact ici et là, mais sans plus. Ce n’est que durant l’été de l’année suivante que notre relation se concrétise et prend forme. À la suite de deux (très longues) conversations téléphoniques, je prends la décision de venir la retrouver en France le mois suivant. 

À ce stade-là, notre relation est pleinement engagée. Très rapidement, on se crée un système de communication solide et continu afin d’effacer comme on peut la distance (et les six heures de décalage) nous séparant… 

Notre histoire a commencé comme ça: pendant trois ans, à chaque vacance scolaire, qu’elle dure deux semaines ou deux mois, nous nous retrouvions d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique.

Durant l’année 2014, elle prend la décision de venir s’installer avec moi à Montréal. Nous voulions tester notre relation au rythme du quotidien, comme n’importe quel autre couple. Elle vient en PVT (Permis Vacances Travail) à Montréal, elle prend une année de disponibilité de son travail de professeure des écoles en France et revient travailler au Collège où nous nous étions rencontrés pour la première fois. Là où une bonne partie des enseignants avait appris à la connaître au fil du temps.

Après cette année de vie commune, on se rend compte que nous avons passé un cap, que revenir en arrière et recommencer à vivre à distance serait un déchirement. Simplement impossible à partir de là. S’en suivra une décision déterminante pour moi: ça sera à mon tour de partir, de faire le chemin inverse et d’aller essayer la vie en France.

On savait qu’elle ne se voyait pas vivre à Montréal à long terme, elle ne se sentait pas confortable de vivre loin de sa famille, et c’est quelque chose que je comprenais et que je respectais.

Je ne pouvais pas imposer à quelqu’un, qui plus est la femme que j’aime, d’aller à l’encontre de ce dont elle avait envie. Je ne voulais pas la forcer, ce n’est pas comme ça comme tu construis le bonheur à long terme. Pour moi, c’était complètement naturel. 

Le départ 

À ce moment-là, j’ai 35 ans, l’âge maximal pour faire la demande d’un PVT en France, j’étais à la limite, je crois que ça m’a donné l’impulsion supplémentaire pour faire le grand saut. Je connaissais la ville pour y avoir fait bon nombre d’allers-retours par le passé. 

En passant plusieurs étés en vacances avec elle et sa famille, j’avais appris à connaître le pays. J’avais déjà de la famille qui habitait en France, et aussi au fil des années j’avais créé des liens forts avec sa famille et ses amis…Je n’avais donc pas le sentiment d’être seul en me lançant dans cette aventure.

Courtoisie
Sami Gnaba et sa femme

J’ai préparé ma venue, assez minutieusement je dois dire. J’ai dû quitter mon appartement, me défaire de meubles, emballer toute ma vie à Montréal, trouver un travail avant mon arrivée en sol français: je me projetais vers l’inconnu, comme je ne l’avais jamais fait auparavant. Avec ce sentiment assez exaltant de réinventer sa vie, avec la rencontre d’une nouvelle réalité, d’une nouvelle géographie du quotidien. Ça m’ouvrait à de nouvelles rencontres, à des expériences inédites. Je crois que c’est ce que partagent beaucoup d’expatriés - de mon point de vue, en tout cas.

Le lendemain de mon arrivée en France, je signais un contrat de travail. Au-delà de l’emballement et du bonheur qu’une telle aventure promettait, j’étais très préoccupé par la question du travail. Il m’était crucial de trouver un emploi durant cette année à venir. Vivre à Paris coûte cher, et je voulais pleinement profiter de tout ce que cette ville pouvait nous offrir. Trouver ainsi un travail m’a été vraiment salutaire et m’a armé d’une sorte de confiance et tranquillité d’esprit dont j’avais, je crois, grandement besoin pour mon arrivée. 

Je reconnaissais ma chance; je me savais choyé d’avoir un endroit où vivre à Paris avec ma conjointe, un travail…Ce n’est malheureusement pas le cas de tous. Et ce rappel de la réalité, je l’ai vécu tout de suite. 

Les premiers mois de mon arrivée ont coïncidé avec la situation, terrible et tragique, des milliers de migrants qui cherchaient asile et refuge en France. C’est le premier choc véritable de mon arrivée.

Montréal m’avait jusque-là protégé de cette détresse, ce désarroi humain. Des milliers de tentes traversaient les rues de Paris, avec à l’intérieur des gens vivant dans une précarité vertigineuse…

Alexander Spatari via Getty Images
Paris, France

À l’opposé de cette réalité, il y a aussi cet autre Paris, celui de l’effervescence, du dynamisme, affolants. Les gens sont plus pressés au quotidien, il y a toujours du mouvement. Et d’un point de vue culturel, les événements (expositions, rencontres avec des auteurs de renommée, avant-premières…) se succèdent sans jamais discontinuer, les bars et cafés sont toujours bondés de gens. Un certain cliché très spécifique à la vie parisienne qui résiste au temps. 

Après, je dirais qu’il y a davantage d’obstacles administratifs en France, plus de complexité à ce niveau-là qu’au Canada. J’ai pu prolonger mon PVT une deuxième année sans problème, mais c’est lorsque j’ai voulu obtenir un titre de séjour classique (à la fin de la dernière année) qu’on s’est heurtés à une logistique plus compliquée.  

Pour précipiter l’obtention de mon titre de séjour, nous nous sommes finalement mariés à l’été 2018. Nous avons connu la date deux semaines avant. Tout s’est fait dans l’urgence et le stress, jusqu’au bout.

Mais, à l’arrivée, nous avons vécu la journée la plus heureuse et inoubliable de notre vie et quelques semaines plus tard, j’obtenais finalement ma carte de séjour! 

Aujourd’hui, j’ai tous les droits d’un Français, sauf le droit de vote et la possibilité d’accéder à certains postes supérieurs. Après un an, je viens de renouveler ma carte de séjour pour deux ans. Ensuite, je pourrais la renouveler pour une plus longue durée. Je pourrais aussi demander la nationalité française un jour. On verra, ce n’est pas mon but. 

Quand on part aussi loin comme ça a été mon cas, on est longtemps confronté à l’incertitude. Les gens n’ont pas tous la même chance et encore une fois je dois reconnaître ma chance et le soutien constant de ma femme. 

Il ne faut pas oublier qu’en choisissant cette vie, on doit sacrifier la proximité avec les membres de notre famille, restée là-bas, à Montréal, comme les amis de longue date, les êtres chers.

D’où l’importance capitale d’avoir quelqu’un à tes côtés en qui tu as totalement confiance, qui te soutient inlassablement et comprend tout ce que tu as laissé derrière... pour être avec elle. 

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

Propos recueillis par Céline Gobert.